Après un silence prudent, Alger a commenté les récents événements au Mali, son voisin du sud, avec lequel les relations se sont dégradées depuis des mois.
Hier lundi 27 avril, et ne se contentant pas d’un communiqué écrit, c’est le chef de la diplomatie Ahmed Attaf qui a pris la parole devant la presse, à l’occasion de la visite en Algérie du ministre des Affaires étrangères de la Bosnie-Herzégovine. Ahmed Attaf a réaffirmé « la position de l’Algérie soutenant l’unité du Mali, territoire, peuple et institutions », évoquant des « développements dangereux ». Il a précisé qu’Alger rejette « catégoriquement toutes les formes et manifestations du terrorisme, qui ne peut être justifié ni toléré, quels qu’en soient les motifs ou les causes, une position dictée par l’expérience douloureuse de l’Algérie face à ce fléau ».
Alger affiche sa ligne face à une crise qu’elle juge « dangereuse »
Les tensions au Mali voisin interviennent dans une séquence de crise latente entre Alger et Bamako. La junte malienne, fin 2023, avait reproché à Alger d’avoir officiellement accueilli l’imam Mahmoud Dicko, décrié par les militaires de Bamako. S’ensuivirent le rappel des ambassadeurs, puis l’annulation par le Mali de l’accord de paix d’Alger de 2015. En août 2024, Alger a ouvertement critiqué aux Nations unies les opérations militaires maliennes et la présence des « armées privées » après des frappes de drones près de Tin Zaouatine côté malien contre des civils. Les deux pays se sont également affrontés verbalement sur la stratégie antiterroriste au Sahel : Alger défend une approche politique, tandis que le Mali mise sur l’option militaire, notamment à travers l’Alliance des États du Sahel (AES) avec le Burkina Faso et le Niger. Début avril 2025, la chasse algérienne a abattu un drone malien dans l’espace aérien algérien, près de la frontière.
Récemment, le 10 avril, Bamako a fortement contrarié Alger en retirant sa reconnaissance de la République arabe démocratique sahraouie (RASD) et en appuyant le plan d’autonomie marocain, en échange, notamment, de la levée des visas électroniques pour les ressortissants maliens désirant se rendre au Maroc.
Entre rivalité diplomatique et recomposition stratégique au Sahel
Beaucoup d’observateurs ont tenté de lire les événements au Mali à l’aune de cette série de crises. « Les évènements du 25-26 avril, même s’ils ne sont pas le fait de l’Algérie, correspondent à ses objectifs : éloignement des groupes djihadistes de ses frontières, éloignement des troupes russes et maliennes vers le sud et retour au statu quo ante avec la reprise en main du nord par les représentants des groupes armés signataires des accords d’Alger », nuance Akram Kharief, expert en questions de défense. Pour Abdelkader Abderrahmane, consultant en géopolitique, spécialiste de l’Afrique du Nord et du Sahel, « la situation actuelle ne peut que satisfaire Alger ». « La situation sécuritaire aux frontières avec le Mali était très préoccupante et les relations bilatérales, exécrables. Un changement de leadership à Bamako ne peut qu’être apprécié », ajoute le chercheur.
« La situation ne peut pas être pire que sous Assimi Goïta [chef de la junte] pour Alger. Par ailleurs, ce peut être l’occasion de réactiver les accords d’Alger », précise Abdelkader Abderrahmane : « Aussi perfectibles qu’ils soient, ces accords ont le mérite d’exister. Pour rappel, c’est l’absence de son application par Bamako qui a créé la crise actuelle ». « En outre, pour Alger, la situation est sans doute l’occasion d’éloigner les mercenaires russes du Mali et donc des frontières algériennes. Il est dit qu’Alger a discrètement facilité la sortie de l’Africa Corps de Kidal, et éventuellement du Mali », relance l’expert en écho à des informations, non encore confrimées, évoquant des contacts Alger-Moscou pour « traiter » le cas des paramilitaires au nord du Mali.
Quant à la triangulation tendue Alger-Rabat-Bamako autour de la question sahraouie, Abdelkader Abderrahmane estime que « la chute de la junte remettra sans nul doute en cause le revirement de Bamako sur ce dossier, quel que soit le nouveau leader, militaire ou civil, à Bamako. Car il serait très malvenu qu’un nouveau pouvoir militaire poursuive la même politique d’animosité vis-à-vis d’Alger ». Le dossier sahraoui connaît une accélération certaine sous pression de l’administration Trump. Hier et pour trois jours, le sous-secrétaire d’État Christopher Landau, flanqué du commandant de l’Africom, est à Alger puis à Rabat, à quelques jours de la reprise des discussions à Washington autour du dossier.
« Alger tente depuis des mois d’isoler le Mali en jetant de nouveaux ponts stratégiques, sécuritaires et énergétiques avec les deux autres membres de l’AES, le Burkina Faso et le Niger », note une source diplomatique algérienne. « Il est frappant de constater que les autres pays et alliés de l’AES aient réagi à minima et sans qu’aucune aide, sous quelque forme, n’ait été proposée à Bamako », remarque Abdelkader Abderrahmane. « Cela démontre, notamment, la faiblesse des membres de l’AES, qui malgré différents accords et annonces, demeurent tributaires de leurs voisins, et pour ce dossier, de l’Algérie ».
« À l’heure actuelle, l’inconnu demeure la suite et les successeurs de Goïta, note Abdelkader Abderrahmane. Mais quel que soit le successeur (civil ou militaire), Alger devrait diplomatiquement avoir indirectement son mot à dire sur la politique interne de son voisin. En cela, je pense à un guide (comme les accords d’Alger) et non une imposition d’idée par la force (qui n’est pas dans l’ADN politique algérien) ».