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TRIBUNE. La visite de Léon XIV en Algérie (13-15 avril) fut un succès. C’est la première fois qu’un pape s’y rendait. À la fois chef d’État et pasteur, il est venu à la rencontre d’une Église locale discrète, qui évolue dans un pays où l’islam est religion d’État et où les chrétiens — moins de 1 % de la population — font face à des pressions croissantes. Un mot — la paix — a été le fil conducteur de ce voyage très attendu, explique Constance Avenel, chargée de plaidoyer à l’ECLJ.
Publié le 28 avril 2026 à 18h00

Le pape Léon XIV. Photo © Grazia Picciarella/Shutterstock/SIPA
La visite du pape n’a pas manqué de faire réagir. Comme souvent lorsqu’il est question de l’Algérie, le sujet n’en finit pas d’enflammer les esprits et les plateaux télévisés. Une des questions qui fait particulièrement débat est celle de la liberté religieuse en Algérie, et en particulier celle des chrétiens. Des discussions qui ont provoqué une levée une levée de boucliers de la part d’Algériens scandalisés.
Rappelons les faits : selon le dernier rapport du Centre européen pour le droit et la justice, le chrétien en Algérie évolue dans un environnement où les libertés religieuses sont de plus en plus restreintes. Les minorités religieuses ne bénéficient d’aucune reconnaissance légale, et demeurent ainsi à la marge d’une société largement structurée autour de l’islam. Concrètement, l’état civil ne permet pas l’attribution de prénoms à consonnance non algérienne, le code de la famille interdit une musulmane d’épouser un chrétien, et ce dernier n’est pas en droit d’hériter. Des difficultés administratives peuvent même se présenter lors des décès. Enfin, en 2022, la référence à la liberté de conscience a même été supprimée de la Constitution.
La visite d’un berger à ses fidèles éprouvés.
L’objectif premier : raffermir l’espérance dans les cœurs des fidèles. En effet, c’est avant tout en pasteur que Léon XIV a posé le pied en Algérie. Il est venu visiter la communauté catholique locale. Celle-ci rassemble quelques milliers de fidèles, répartis dans quatre diocèses — Alger, Oran, Constantine et Laghouat. Elle est composée pour l’essentiel d’étrangers : migrants, étudiants subsahariens, expatriés, mais aussi de quelques locaux.
Aux quatre coins du pays, celle-ci gère discrètement bibliothèques, centres de soins et structures d’aide aux plus démunis. À Annaba, les Petites sœurs des pauvres accueillent des malades et des personnes âgées. Une mission essentielle au service des plus démunis mais qui se fait de plus en plus difficile : l’association Caritas a été fermée en 2022, obligeant les communautés à s’adapter.
Toute activité missionnaire est interdite, le culte est encadré par les autorités, et les baptêmes se reçoivent presque en secret. Dans ce contexte, le voyage du pape a pris la forme d’un geste pastoral fort, presque intime : celui d’un berger venant soutenir les siens, parmi les plus isolés du troupeau. Un prêtre présent sur place, ayant requis l’anonymat, confie que les catholiques sont « ravis ». Cette visite, au cours de laquelle le Saint-Père a notamment rendu hommage aux dix-neuf martyrs d’Algérie, assassinés durant la décennie noire, a constitué pour eux un soutien moral de premier plan.
Un chef d’État qui réclame plus de liberté
Le pape Léon XIV est aussi un chef d’État, et c’est donc également en chef politique qu’il est venu porter son message de paix. L’on se rappelle ses premiers mots prononcés comme Souverain pontife, juste après son élection : « que la paix soit avec vous tous ».
Par ce message fort, il se confronte à un régime autoritaire, où les libertés sont de plus en plus réduites. C’est le cas notamment de la liberté de la presse : en Afrique du Nord, l’Algérie figure parmi les pays qui emprisonnent le plus de journalistes. L’indépendance de la justice s’en trouve également fragilisée. Quant au champ associatif, il subit un durcissement croissant depuis plusieurs années : « la seule association internationale encore présente sur le territoire est Amnesty International », confie un journaliste sur place. Mais c’est surtout la liberté de religion qui apparaît fragilisée : officiellement garantie par la Constitution, elle voit, dans les faits, son exercice de plus en plus entravé.
Dans un pays sous contrôle, le Saint-Père a appelé les autorités à promouvoir une société civile « libre ». Des paroles nécessaires, dans un pays où toute conversion de l’islam au christianisme est fortement stigmatisée. Or, le contexte est celui d’une progression exponentielle de l’évangélisme : ils seraient désormais quelque 150 000 sur le territoire. Un phénomène que le gouvernement voit d’un très mauvais œil car il contredit frontalement l’identité unique de l’Algérie, que celui-ci veut imposer, à la fois arabe et islamique.
Depuis une ordonnance de 2006, l’ouverture de nouveaux lieux de culte est pratiquement impossible, et la quasi-totalité des églises protestantes ont été fermées ces dernières années. À ces restrictions s’ajoutent des poursuites pénales : célébrer un culte non autorisé, être accusé de prosélytisme ou de blasphème peut mener devant les tribunaux. Des pasteurs ont été condamnés pour avoir simplement réuni leurs fidèles, tandis que les convertis vivent sous une menace judiciaire constante.
Cette réalité n’a pas été oubliée au cours du voyage du pape. Une jeune pentecôtiste a notamment témoigné à Notre-Dame d’Afrique, tandis que l’archevêque d’Alger, Mgr Vesco, a rappelé la présence des églises protestantes. Si le sujet des atteintes à la liberté de culte n’a pas été évoqué publiquement par le Saint-Père, selon Kesley Zorzi, responsable du plaidoyer pour la liberté religieuse chez ADF International, ce dernier l’aurait officieusement évoqué avec le président Tebboune.
Saint Augustin : un levier pour réactiver la mémoire chrétienne du pays
En Algérie, le pape s’est aussi fait pèlerin. Augustinien, il a marché sur les traces du fondateur de son Ordre. Le deuxième jour de son voyage l’a ainsi conduit à Annaba, où se trouve le site archéologique d’Hippone, cité antique dont Saint Augustin fut l’évêque pendant plus de trente ans. Recueilli, bien que sous une pluie battante, il a longuement parcouru les lieux.
Au-delà d’une démarche toute personnelle, cette référence à Saint Augustin s’inscrit dans une volonté plus large de construction d’un « pont précieux » entre les mondes chrétien et musulman, et participe aussi à la réactivation d’un héritage chrétien de l’Algérie souvent méconnu. Car avant son islamisation progressive au fil de siècles de conquêtes, celle-ci a constitué une région pionnière du christianisme. Sur cette terre s’est épanouie toute une tradition intellectuelle et spirituelle qui a constitué à forger l’Église latine.
Cette mémoire chrétienne, le pouvoir algérien semble l’avoir épousée pour l’occasion. Reste à savoir si les noces dureront. Toujours est-il que, deux semaines seulement après le voyage du pape, Tebboune a convoqué un colloque international sur Saint Augustin, qui se tient à Alger cette semaine du 27 avril.
Une amélioration rapide paraît toutefois peu probable. Mais le pape a ouvert un espace de dialogue susceptible de porter des fruits sur le long terme. Chez les chrétiens, l’espoir demeure : que cette visite contribue à faire évoluer les mentalités et marque le point de départ d’un élargissement des libertés.