Les capitaux mobilisables sur le continent dépassent désormais les financements extérieurs mais ils sont mal exploités, estime un rapport clé d’Africa Finance Corporation qui passe en revue de détail l’état du développement des infrastructures en Afrique. Avec ses progrès et ses lacunes…
L’Afrique ne serait-elle plus condamnée à dépendre des capitaux extérieurs ? C’est ce qu’avance le rapport « State of Africa’s Infrastructure Report 2026 » de l’Africa Finance Corporation (AFC), l’une des principales institutions financières de développement africaines spécialisée dans le soutien au secteur privé. Selon ce document publié à l’occasion de la conférence The Africa We Build à Nairobi, les pools de capitaux domestiques non bancaires dépassent désormais les 2 000 milliards de dollars, contre environ 1 700 milliards de dollars de flux externes cumulés entre 2014 et 2024.
En détail, selon l’AFC, les actifs cumulés des fonds de pension et des assurances ont franchi pour la première fois le seuil des 1 000 milliards de dollars. Les banques de développement régionales (BIDC, BDEAC, TBD, etc.) disposent quant à elles de 276 milliards de dollars et les fonds souverains nationaux de 164 milliards de dollars. À cela s’ajoutent les réserves des banques centrales (530 milliards de dollars en 2025), avec une part de l’or passée de moins de 10 % en 2022-2023 à environ 17 % aujourd’hui. Pour Samaila Zubairu, PDG de l’AFC, il s’agit d’un tournant historique : « La contrainte n’est plus le capital, c’est l’intermédiation. L’Afrique n’est pas pauvre en capitaux, elle est pauvre en systèmes capables de les canaliser à grande échelle vers les infrastructures et l’industrie ». Pour lui, « le capital s’accumule dans toute l’Afrique, mais ne crée pas d’emplois à grande échelle. C’est le fossé que nous devons combler ». D’autant que, à l’inverse, les flux de financements externes vers le continent s’effritent. L’aide publique au développement (APD) devrait plonger de 16 à 28 % en Afrique subsaharienne à partir de 2025, sous l’effet notamment de l’arrêt de l’USAID par l’administration Trump, mais pas seulement, car l’APD avait déjà commencé à diminuer par rapport à son pic de 83,8 milliards de dollars en 2020.
Selon le document de l’AFC, l’accès aux marchés obligataires internationaux est également devenu plus ponctuel, avec des tensions récurrentes montrant à quel point les émetteurs africains peuvent être vite exclus de cette source de financement. Les émissions sont ainsi passées de plus de 29 milliards de dollars en 2018 à seulement 4 à 6 milliards de dollars par an en 2022-2023. Parallèlement, l’investissement direct étranger, bien que relativement stable (45 à 55 milliards de dollars par an), reste concentré dans quelques secteurs (ressources naturelles notamment) et insuffisamment dimensionné pour répondre aux besoins d’investissement du continent. Pour l’AFC, le défi change de nature : il ne s’agit plus de mobiliser des fonds, mais de les déployer efficacement. Une grande partie des capitaux domestiques reste cantonnée dans des actifs à court terme et peu risqués, notamment les titres publics. Il manque des pipelines de projets bancables, des mécanismes de partage des risques et une réglementation qui incite à l’investissement à long terme plutôt qu’à la liquidité.
Bref, le continent est riche en capital, mais encore trop pauvre en systèmes d’intermédiation efficaces pouvant devenir le carburant d’une industrialisation et d’une résilience endogène. Ce basculement offre à l’Afrique une « chance historique », selon l’AFC, de reprendre la main sur son financement, sous réserve de construire les institutions, les instruments financiers et les projets qui permettront de transformer l’épargne en investissements productifs. Le rapport revient par ailleurs en détail, avec une myriade de chiffres et d’analyses, sur les principales tendances concernant les secteurs clés des infrastructures africaines : transport et logistique, énergie, chaînes de valeur industrielles et numérique.
Dans le domaine du transport, le document pointe des progrès dans le domaine portuaire, notamment, mais plaide pour que les corridors commerciaux intégrés (type Lobito dans le rail en Angola) deviennent l’épine dorsale du commerce intra-africain et un facteur de résilience face aux chocs externes récurrents. Il souligne notamment la faiblesse des infrastructures de stockage. Le rapport insiste sur la nécessité de passer d’infrastructures « standalone » à des écosystèmes intégrés reliant énergie, transport, industrie et numérique, comme a pu le faire Tanger Med au Maroc. Pour l’AFC, la connectivité aérienne reste par ailleurs la clé d’une intégration plus rapide du continent.
En matière d’énergie, les dépendances de l’Afrique demeurent multiples, souligne le rapport, avec une production de faible qualité (électricité notamment) et une forte dépendance aux importations de combustibles. « Les récents chocs géopolitiques ont mis en évidence l’ampleur de cette vulnérabilité, en particulier pour l’Afrique de l’Est et du Sud-Est. La crise dans le golfe Persique a souligné la dépendance du continent à une seule route d’approvisionnement critique », note le rapport, qui rappelle qu’en Afrique de l’Est, il n’y a aucun raffinage fonctionnel pour une population de 400 millions d’habitants. Concernant l’électricité, l’AFC relève un boom des moyens de production : la capacité installée a doublé depuis 2008, dépassant les 260 GW en 2025, avec environ 6,5 GW ajoutés en 2024 et 8 GW ajoutés l’an dernier. Toutefois, l’héritage des réseaux inadaptés empêche d’améliorer l’efficacité des systèmes existants. Un effort à ce titre pourrait libérer des capacités additionnelles significatives sans même ajouter de nouveaux moyens de production, estime l’AFC.
Dans son analyse sur les chaînes d’approvisionnement industrielles, l’AFC note le faible niveau de progrès, même si les industries du raffinage (raffinerie Dangote à Lagos) et des fertilisants (projet OCP) gagnent du terrain. Les chaînes de valeur des métaux, quant à elles, stagnent en raison des contraintes énergétiques et des systèmes fragmentés qui limitent leur passage à l’échelle. L’Afrique importe encore plus de 70 % de ses carburants raffinés et supporte une facture annuelle d’importations de biens essentiels (carburant, engrais, acier, plastiques, alimentation) estimée à 230 milliards de dollars, selon le rapport.
Enfin, dans le domaine des infrastructures numériques, si les progrès sont rapides, il demeure un « missing middle » (réseaux terrestres de fibre, data centers, points d’échange internet…) qui empêche ce secteur d’exprimer tout son potentiel. L’enjeu est de construire des écosystèmes numériques intégrés reposant sur l’innovation pour stimuler la croissance et passer de la simple connectivité à la productivité.
Bref, autant de sujets majeurs d’intervention ces prochaines années pour l’Africa Finance Corporation. Créée en 2007 sous l’impulsion de la Banque africaine de développement et de dizaines d’États africains (avec un fort soutien du Nigeria notamment), l’AFC s’inspire du modèle de la SFI (International Finance Corporation), la filiale de la Banque mondiale dédiée au secteur privé. Avec plus de 15 milliards de dollars d’actifs cumulés, l’AFC, qui est basée à Lagos, investit dans des projets phares comme le couloir ferroviaire de Lobito en Angola, le complexe cuprifère de Kamoa-Kakula en RDC ou encore la centrale hydroélectrique de Singrobo-Ahouaty (44 MW) en Côte d’Ivoire. L’AFC vient de conduire avec succès la première obligation verte de financement de projet de Côte d’Ivoire pour la centrale solaire Poro Power, à hauteur de 43 millions d’euros. Cette institution vient aussi de signer un accord majeur de 1,1 milliard de dollars avec le gouvernement du Nigeria pour développer une raffinerie d’alumine dans ce pays. De la parole aux actes…