Technologie chinoise sous licence, intégration suédoise, pilote marocain et débouchés européens : en une phrase, le groupe suédois Metacon dessine la triangulation qui redessine les chaînes d’approvisionnement énergétiques. Alors que la Banque européenne de l’hydrogène exclut les acteurs chinois, le Maroc se glisse dans l’interstice, porté par un partenariat vert avec l’UE et un programme national à 300 milliards de dirhams. Un révélateur de la manière dont le Maroc transforme les contraintes réglementaires en avantage compétitif. Détails.

Un seul mégawatt peut-il faire basculer la géographie de l’hydrogène ? Au Maroc, le groupe suédois Metacon, spécialiste des électrolyseurs alcalins pressurisés, parie que oui, et son rapport annuel 2025 explique pourquoi. En une seule phrase, discrète mais lourde d’implications, ledit rapport révèle la mécanique par laquelle le Maroc s’impose comme une tête de pont africaine de la nouvelle économie de l’hydrogène.

Cette phrase, signée du PDG Christer Wikner, tient en quelques mots : «Au Maroc, nous avons remporté un premier contrat portant sur la fourniture d’un électrolyseur d’une puissance de 1 MW destiné à la production d’hydrogène à partir de l’énergie éolienne».

Un contrat d’entrée de gamme, donc, mais adossé à un partenaire qui exploite déjà environ 2.000 MW d’électricité renouvelable. Un «petit» projet pilote dont la finalité explicite est de «raisonnablement augmenter les chances de participer à l’investissement planifié pour monter en échelle vers la production industrielle d’hydrogène, les e-carburants et l’ammoniac vert dans le pays». Autrement dit, le Maroc ne mise pas sur un coup d’éclat médiatique. Il construit un escalier, et chaque marche est un test de crédibilité. Ce qui frappe d’abord, c’est la cohérence de la méthode.

Metacon sort d’une année où son projet phare (une usine de 50 MW pour le raffineur grec Motor Oil Hellas, d’une valeur de 19,8 millions d’euros) a représenté l’essentiel de son volume d’affaires. La tentation aurait été de ne communiquer que sur ce succès européen. Or, le rapport place délibérément le contrat marocain au même rang que les commandes roumaines, en le qualifiant de «nouvelle zone de croissance» et en soulignant qu’il a contribué à renforcer un carnet de commandes qui atteignait 19,7 millions d’euros à la clôture de l’exercice. La valeur de la commande marocaine, 1,8 million d’euros, est modeste en comparaison aux 7,1 millions du contrat roumain ou des 19,8 millions du grec. Mais le signal n’est pas dans le montant. Il est dans la structure du partenaire.

L’énergéticien marocain dispose déjà de 2.000 MW de production renouvelable en opération. Cela signifie que le pilote n’est pas une aventure de start-up, mais un galop d’essai validé par un acteur qui maîtrise le facteur de charge éolien et qui peut injecter une électricité verte compétitive à grande échelle.

Pour Metacon, qui assemble ses électrolyseurs sous licence du chinois PERIC dans son usine de Patras, en Grèce, l’enjeu est transparent : transformer ce premier kilowatt installé en référence technico-commerciale pour les futurs appels d’offres d’ammoniac, d’acier vert et de carburants de synthèse que le gouvernement marocain a inscrits dans un programme d’investissement de 300 milliards de dirhams (environ 300 milliards de couronnes suédoises), annoncé en mars 2025. Autre lecture, tout aussi décisive.

Le contrat porte sur un électrolyseur alcalin pressurisé d’une puissance d’un seul mégawatt, une taille qui peut paraître anecdotique dans un secteur qui planifie des gigawatts. Mais d’un point de vue technique, l’électrolyseur alcalin pressurisé se prête bien à l’intégration avec de l’éolien terrestre. Sa plage de fonctionnement partiel et sa robustesse permettent d’absorber une courbe de production variable sans dégradation rapide des piles.

Le rapport Metacon ne détaille pas le schéma d’intégration, mais il précise que l’installation est destinée au «wind-to-hydrogen production», et il prend soin de rappeler que la technologie alcaline peut être reconditionnée après environ dix ans de fonctionnement en remplaçant les électrodes et diaphragmes usés, restaurant la performance pour un coût bien inférieur au neuf. Une possibilité de reconditionnement des stacks qui est explicitement présentée comme un relais de croissance stratégique pour Metacon, qui prévoit de bâtir une activité de rénovation au sein de son usine grecque. Le jour où le Maroc disposera non plus d’un électrolyseur pilote mais d’un parc installé significatif, cette maintenance régénérative deviendra un flux de revenus récurrent.

Le projet pilote marocain est donc aussi un ticket d’entrée pour un futur marché de services, dimension que l’on néglige souvent en ne regardant que la puissance nominale de la première commande. Éclairons ensuite l’environnement institutionnel que le rapport décrit de façon très ramassée mais très parlante. Le Maroc y est présenté comme «en passe de devenir le principal hub d’hydrogène vert d’Afrique du Nord, avec de fortes ressources solaires et éoliennes et une proximité des marchés européens». Une mention de la «proximité des marchés européens» qui n’est pas anodine. Elle renvoie à la dimension logistique et réglementaire d’un corridor énergétique transméditerranéen.

Le rapport rappelle que le Maroc a conclu un «partenariat vert avec l’Union européenne» et que certaines plateformes de financement européennes, comme la Banque européenne de l’hydrogène, ont introduit des règles visant à exclure les acteurs chinois. Or, Metacon, bien que lié technologiquement au chinois PERIC, est une entité suédoise cotée au Nasdaq First North de Stockholm ; son modèle hybride lui permet de contourner ces restrictions tout en bénéficiant du rapport qualité-prix de la technologie alcaline chinoise.

Ce qui crée une triangulation implicite (technologie chinoise sous licence, intégration européenne, projet pilote marocain en partenariat avec un développeur local) qui répond à la fois aux exigences de compétitivité-coût et aux critères d’éligibilité des financements verts européens. L’analyste géopolitique y verra une illustration concrète de la reconfiguration des chaînes d’approvisionnement énergétique, où la notion de «sécurité des approvisionnements», que le rapport juge centrale pour la transition, pousse les États à bâtir des alliances Sud-Nord sans dépendre exclusivement d’un seul fournisseur technologique.

Changement de la nature du risque perçu
Une autre approche permet d’affiner encore le diagnostic. Le rapport ne mentionne pas le nom du partenaire marocain, mais la précision selon laquelle celui-ci opère environ 2.000 MW de production renouvelable est un indicateur de maturité industrielle. Un tel portefeuille suppose des autorisations, des accords de raccordement, une gestion de l’intermittence et une solidité financière qui ne s’improvisent pas.

L’investissement public de 300 milliards de dirhams, fléché vers l’ammoniac, l’acier vert et les carburants de synthèse, est un autre signal de l’engagement de l’État marocain à créer une demande domestique pour l’hydrogène au-delà de la seule exportation. Cela change la nature du risque perçu. Le pilote n’est pas seulement une démonstration technique, il s’inscrit dans un écosystème où un acheteur intermédiaire (engrais, sidérurgie et carburants maritimes) commence à se dessiner. Le rapport Metacon, en quelques lignes, valide ainsi la transformation progressive d’une ambition de papier en un premier jalon industriel tangible.

Enfin, le regard d’analyste financier apporte la mesure de la pondération. Le contrat marocain de 1,8 million d’euros ne représente que 9% du carnet de commandes total de Metacon, lui-même dominé par le mégaprojet grec. Mais dans une entreprise dont le chiffre d’affaires a bondi de 488% en un an, passant de 40,4 à 237,8 millions de couronnes, et dont la perte d’exploitation s’est réduite de 134,2 à 57,8 millions de couronnes, la diversification géographique est un paramètre critique de la valorisation. Le rapport insiste sur le risque de concentration clients et sur la difficulté persistante du financement des projets hydrogène, avec des délais longs. L’ouverture d’un deuxième front en Afrique du Nord, même modeste, vient donc directement répondre à ces facteurs de risque en élargissant l’assise du carnet de commandes au-delà du seul client grec.

De plus, le statut de «plateforme pour une expansion ultérieure dans la région», que Metacon attribue à sa présence marocaine, signifie que les investisseurs sont invités à ne pas lire le contrat de 1 MW comme une fin, mais comme une option sur un marché futur. Compte tenu de la capitalisation boursière modeste de la société (environ 545 millions de couronnes en clôture d’exercice), la simple évocation d’une tête de pont nord-africaine capable d’alimenter l’Europe en hydrogène décarboné a un effet de levier narratif, pour autant que l’exécution suive.

Le Maroc réussit, pour l’heure, à échapper au piège du «valley of deployment»

En réalité, c’est tout l’édifice narratif du rapport qui converge vers une même conclusion, jamais énoncée frontalement mais partout suggérée. Le Maroc réussit, pour l’heure, à échapper au piège de la «vallée du déploiement» que Christer Wikner décrit avec honnêteté pour le marché européen : longs délais de financement, hésitation des clients et concurrence chinoise frontale.

En proposant un partenaire énergétique déjà massivement renouvelable, un cadre réglementaire stabilisé par un partenariat vert avec l’UE, et un programme d’investissement de 300 milliards de dirhams, le Royaume fabrique les conditions d’un enchaînement vertueux : un petit projet fournit la preuve de concept, la preuve de concept réduit le coût du capital pour les phases suivantes, et les phases suivantes transforment le hub en réalité industrielle.

La prudence impose de noter que tout reste fragile. Le rapport indique que la plupart des lauréats de la première enchère de la Banque de l’hydrogène ont finalement renoncé à leur subvention, signe que les business models ne sont pas encore consolidés. Mais la méthode marocaine, telle que le texte la distille, évite la surenchère sur les capacités nominales pour mettre l’accent sur l’ancrage local et la progressivité. C’est cette approche du «petit pas documenté» (1 MW, un partenaire solide, un cadre public lisible) qui fait du Royaume le pays africain que le rapport Metacon distingue avec une précision qui mérite toute l’attention des stratèges industriels et des investisseurs.

Bilal Cherraji / Les Inspirations ÉCO