Le Syndicat national des architectes privés dénonce la prolifération de permis délivrés sans suivi de chantier. Une dérive qu’il attribue à un relâchement des contrôles dans la gestion de la chose publique. État des lieux et pistes de réforme d’un secteur en crise.
En sirotant son shot matinal en terrasse d’un café à Casablanca, un homme passe en revue une liasse de plans qu’il vise à coups de tampons. Les documents homologués émanent pourtant du service technique d’une commune. Sans jamais avoir mis les pieds sur un chantier, l’architecte engage sa responsabilité décennale sur des plans qu’il n’a ni conçus ni instruits. Une scène, devenue, a priori, banale. Il s’agit là, à en croire les spécialistes, d’une pratique installée depuis des années dans de nombreuses villes du Royaume, qui échappe à l’emprise des autorités, et dont les conséquences sont visibles sur les façades de nos immeubles et sur une large part du paysage urbain.
«L’architecte est aujourd’hui réduit à une simple signature, sans implication effective dans le suivi des projets», commente Hassan El Menjra, président du Syndicat national des architectes privés (SNAP), qui ne mâche pas ses mots et décrit un modus operandi digne des cartels.
Les volumes traités par certains professionnels en disent long sur l’ampleur du phénomène. Selon le SNAP, les dépôts d’autorisations, désormais informatisés via le portail Rojas, laissent apparaître jusqu’à deux cents dossiers traités par mois, et ce, pour un seul architecte.
«La loi ne limite pas le nombre de projets qu’un architecte est en mesure de traiter, mais elle exige que le travail soit fait. Contrôler deux cents immeubles en un mois est matériellement impossible», insiste M. El Menjra.
Le cadre réglementaire est pourtant explicite. L’architecte est responsable du projet de bout en bout, du permis de construire jusqu’au permis d’habiter, et il lui revient d’assurer le suivi de chantier jusqu’au certificat de fin de travaux. Dans les faits, cette mission se résume à une simple formalité. En l’occurrence, ces professionnels complaisants, qui endossent la responsabilité décennale d’ouvrages qu’ils n’ont ni pensés ni contrôlés, ne font office que de prête-noms.
Déséquilibres structurels
C’est cet état des lieux que le SNAP a porté sur la place publique à l’occasion d’un récent colloque consacré à «L’urbanisme et son impact sur l’environnement». La rencontre a dressé le constat d’un cumul de déséquilibres structurels. Faiblesse du cadre juridique encadrant la profession, absence de conditions de concurrence loyale, effacement de l’architecte dans la chaîne de production urbaine, autant de fragilités qui, à en croire ce corps des architectes, finissent par vider le métier de sa substance.
«De nombreux projets sont réalisés en dehors des standards», met en garde de son côté Ali Gassous, vice-président du syndicat, pointant les risques encourus par les citoyens.
Le responsable insiste sur la dimension sécuritaire du dossier et impute la dérive à la faiblesse des mécanismes de contrôle et au manque de rigueur dans l’application des textes, à l’origine d’une production architecturale qui s’écarte des normes techniques. Il évoque également une inégalité persistante des chances et des formes de discrimination professionnelle qui interrogent l’avenir même du métier.
Logique d’opportunité vs esprit de corps
Deux maillons de la chaîne sont mis en cause. D’un côté, certains élus communaux et leurs techniciens, soupçonnés de privilégier des logiques d’opportunité au détriment de l’intérêt général. Le président du SNAP évoque à juste titre des montages où les plans seraient élaborés en amont par des techniciens municipaux, avant d’être présentés à la signature d’architectes complaisants, puis validés par les services communaux sur la foi de leur responsabilité professionnelle.
De l’autre côté, l’Ordre national des architectes, institué par dahir, financé par les cotisations obligatoires des professionnels, et dont la mission statutaire est d’assurer la discipline du corps. L’instance syndicale affirme avoir adressé à son homologue du Conseil national de l’Ordre une proposition de convention de collaboration et qui serait restée lettre morte. Une génération entière paie l’addition, celle des jeunes diplômés. Pour financer des cursus longs et coûteux, certaines familles ont vendu des biens. Le retour sur investissement n’est pas au rendez-vous.
«À la sortie des écoles, les jeunes architectes peinent à décrocher un premier emploi, quand ils ne basculent pas dans la précarité», insiste El Menjra.
Une situation qui en fait, selon les voix syndicales, le carburant idéal du système dénoncé. Faute de débouchés, certains acceptent de monnayer ainsi leur tampon auprès de techniciens municipaux, devenant à leur tour les signataires d’ouvrages qu’ils n’ont ni conçus, ni suivis…
Série de recommandations
Face à ce diagnostic, les professionnels appellent à mettre en oeuvre une série de recommandations opérationnelles. La première est une révision globale du cadre juridique régissant la profession, assortie d’une protection effective des droits des architectes. La deuxième, centrale, consiste à rendre obligatoire le suivi de chantier par l’architecte, condition jugée indispensable à la qualité des ouvrages et à la sécurité des projets.
Les professionnels plaident également pour un renforcement des mécanismes de contrôle et de reddition des comptes, et pour une lutte effective contre les pratiques qui marginalisent les compétences nationales au profit de solutions rapides. Dernier axe, la valorisation des savoir-faire locaux et des traditions constructives ancestrales, que le secteur appelle à réinscrire dans la commande publique comme privée. Un assainissement de la profession qui se voudrait aussi, quelque part, celui de la nation.
Ayoub Ibnoulfassih / Les Inspirations ÉCO