La souveraineté numérique européenne est beaucoup débattue, et repose sur de nombreux chantiers ; clouds, semi-conducteurs, intelligence artificielle… Mais on oublie presque toujours le maillon sans lequel aucun de ces chantiers ne tient : l’identité.

Par Liudmyla Rabchynska (*)

Sans capacité à vérifier, de manière fiable et souveraine, qui est qui dans l’espace numérique, il n’y a ni service public dématérialisé crédible, ni transaction transfrontalière fluide, ni protection réelle des données personnelles. L’identité numérique n’est pas un sujet annexe de la souveraineté européenne. Elle en est le socle.

C’est précisément ce qu’acte eIDAS 2.0. Et c’est ce qui en fait, au-delà du texte réglementaire, un tournant stratégique pour l’avènement d’une infrastructure de puissance.

Un acte de souveraineté, pas seulement de régulation

La première version d’eIDAS, adoptée en 2016, avait posé un cadre commun pour les services de confiance en Europe. L’intention était juste. Mais le résultat, pas tout à fait satisfaisant avec des mises en œuvre nationales disparates, une adoption limitée, un marché numérique unique qui restait une promesse plus qu’une réalité.

Avec eIDAS 2.0, entré en vigueur en 2024, l’ambition change de nature. Le règlement impose à chacun des vingt-sept États membres de proposer à ses citoyens, d’ici fin 2026, un portefeuille d’identité numérique – l’EUDI Wallet – interopérable dans toute l’Union. Ce portefeuille doit permettre de stocker et partager des attributs vérifiés, comme l’identité, les diplômes, le permis de conduire, ou les certificats de naissance. Le tout dans un cadre conforme au RGPD, où le citoyen conserve la maîtrise de ses données.

L’échéance suivante est tout aussi structurante. D’ici fin 2027, toutes les entreprises soumises à des obligations d’authentification forte devront accepter ce portefeuille comme preuve d’identité. En quelques années, c’est toute l’architecture de la confiance numérique européenne qui se redessine.

L’enjeu dépasse largement la conformité. Il s’agit de réduire la dépendance à des écosystèmes d’identification dominés par des acteurs non européens, et de doter le continent d’une infrastructure critique qu’il maîtrise de bout en bout.

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La France à l’avant-poste, mais encore loin du compte

En France, cette ambition prend corps à travers France Identité, qui fait office de portefeuille EUDI national. Le signal politique est clair : la circulaire du 6 février 2026 sur les achats numériques publics a, pour la première fois, érigé la souveraineté technologique en critère de décision. L’identité numérique figure naturellement parmi les infrastructures stratégiques visées.
Pourtant, avec 3,6 millions d’utilisateurs à ce jour, France Identité reste un outil confidentiel. L’acceptation prévue cet été pour l’embarquement sur les vols domestiques pourrait changer la donne, à condition que l’expérience soit fluide, intuitive, et démontre un bénéfice concret aux yeux du grand public. C’est là que tout se joue, faire du portefeuille un réflexe, pas une contrainte.
Car l’expérience d’eIDAS 1 le rappelle avec force ; aucun cadre juridique, aussi ambitieux soit-il, ne résiste à une adoption marginale. Le risque principal n’est pas technique. Il est dans le déficit de confiance et d’appropriation citoyenne.

L’identité, levier de compétitivité ignoré

Trop souvent, l’identité numérique est cantonnée au registre de la conformité réglementaire ou de la lutte contre la fraude. Mais cette vision galvaudée passe à côté de l’essentiel.

Une infrastructure d’identité interopérable et fiable à l’échelle des Vingt-Sept, c’est la promesse d’une accélération massive des flux économiques européens : onboarding simplifié, transactions transfrontalières fluidifiées, démarches administratives allégées, innovation libérée dans les services financiers, la mobilité ou la santé. Si une large majorité de citoyens européens adopte un portefeuille reconnu partout dans l’Union, le marché unique numérique change véritablement d’échelle.

La souveraineté technologique, loin d’être un frein, devient alors un avantage compétitif.

Ce qui se joue dans les dix-huit prochains mois

L’Union européenne l’a compris. Le déploiement ne peut pas reposer sur le seul texte réglementaire. Plusieurs initiatives de test et d’expérimentation, telles que We Build, Aptitude, ou EUDIW Unfold, éprouvent déjà les cas d’usage concrets et les défis d’interopérabilité à travers le continent. Dans cette même logique, des memorandums d’entente se nouent entre acteurs publics et privés, à l’image de ceux portés par France Titres,pour préparer un écosystème « wallet-ready » avant même le déploiement officiel.

Mais la vraie bataille est ailleurs. Elle est dans la capacité à bâtir un écosystème complet d’acceptation, impliquant simultanément les administrations, les entreprises et les services du quotidien. L’expérience internationale le démontre, car le succès d’un portefeuille d’identité ne se décrète pas par la technologie. Il se construit par l’usage.

L’Europe dispose aujourd’hui d’une fenêtre d’opportunité rare ; proposer un modèle d’identité numérique distinct, fondé sur la protection des droits fondamentaux, porté par des standards élevés d’interopérabilité et de sécurité, adossé à un écosystème industriel capable de le soutenir.
La question n’est plus de savoir si l’identité numérique est un enjeu stratégique. C’est une évidence. La question est de savoir si l’Europe saura transformer une ambition réglementaire en infrastructure de puissance. Les dix-huit prochains mois apporteront des éléments de réponse décisifs.

(*) Liudmyla est une experte reconnue en matière de technologies innovantes, et possède plus de dix ans d’expérience dans la conception d’écosystèmes numériques et la transformation de la réglementation en solutions centrées sur les utilisateurs. À l’intersection du droit, des technologies et du développement international, elle intervient sur des sujets d’identité numérique, d’intelligence artificielle, de cybersécurité et de gouvernance des données à l’échelle internationale.
En tant que Directrice des affaires réglementaires et des relations institutionnelles, elle pilote la transformation des exigences réglementaires en solutions concrètes afin d’assurer le déploiement conforme des services d’identité, d’eKYC et de confiance d’IDnow en Europe et au Royaume-Uni.
Ancienne vice-ministre de la Transformation numérique en Ukraine, elle a cofondé Diia, la plateforme nationale d’identité numérique, et conduit des réformes législatives majeures.