Réunis pour un sommet informel, à Chypre jeudi dernier, les dirigeants européens ont pu toucher du doigt la gravité des menaces qui pèsent sur le Vieux Continent : deux guerres imbriquées, l’une en Europe orientale depuis plus de quatre ans, l’autre dans le Golfe depuis le 28 février, la seconde ayant metastasé au Liban. Sans voir les liens, pourtant évidents, entre les deux conflits : mêmes acteurs, mêmes drones, mêmes missiles, mêmes enjeux énergétiques, et sans en tirer la moindre stratégie pour l’avenir. Sauf faire le dos rond et espérer que les choses rentreront dans l’ordre.
A LIRE Pierre Lellouche : La France de Macron et les guerres d’Orient
La tenue du sommet dans un État amputé depuis 1974 de plus d’un tiers de son territoire par la Turquie (candidate à l’Union européenne depuis 1987 !) aurait dû susciter pour le moins l’affirmation des intérêts de l’Europe au Moyen-Orient. D’autant que, comme aime à le rappeler l’hôte, le président Níkos Christodoulídis, Chypre « n’est qu’à dix-huit minutes de Beyrouth, vingt de Damas, et trente minutes de Tel-Aviv ». À portée donc des drones iraniens tirés le 1er mars par le Hezbollah contre la base britannique d’Akrotíri.
La France a voulu signifier sa solidarité avec Chypre
Si, après cette attaque, la France, suivie par d’autres puissances, a voulu signifier sa solidarité avec Chypre en dépêchant symboliquement des forces navales en Méditerranée orientale, la position unanime des Européens est, et demeure, de considérer que la guerre d’Iran est exclusivement l’affaire de Donald Trump. Au mieux attendront-ils la fin des hostilités pour éventuellement aider à protéger la liberté de navigation des navires de commerce dans le détroit d’Ormuz. D’ici là, chacun fera en sorte de gérer les désastreuses conséquences économiques et sociales du conflit, en croisant les doigts pour que les négociations americano- iraniennes reprennent au plus vite et, surtout, aboutissent. L’Europe, voyeur de l’Histoire, mais qui la subit.
>> Retrouvez tous les éditos de Pierre Lellouche
Tout au plus, les dirigeants européens ont-ils fait un geste en direction du Liban, en organisant à Nicosie, vendredi, un déjeuner auquel étaient conviés les présidents libanais, égyptien et syrien, ainsi que le prince héritier de Jordanie et le secrétaire général du Conseil de coopération du Golfe. Ne manquait que l’Israélien, puni en raison de ses bombardements sur Beyrouth. Difficile de prétendre à une hypothétique médiation en l’absence de l’autre partie. Plus difficile encore lorsque la vraie négociation de paix entre le Liban et Israël se déroule, au même moment, à Washington, sous médiation américaine. L’Europe, voyeur toujours…
Reste alors l’Ukraine, que les Européens, unanimes ou presque depuis la défaite de Viktor Orbán, considèrent cette fois comme “leur” guerre, même s’ils n’y participent qu’en la finançant, l’Amérique s’en étant dégagée. En plus des 193, 3 milliards d’euros engloutis depuis 2022, ils ont offert à Volodymyr Zelensky, invité spécialement pour l’occasion, un “prêt” de 90 milliards d’euros qui devrait permettre aux Ukrainiens de tenir deux années de guerre de plus. Un prêt qui est supposé être remboursé par la Russie (!) dans le cadre de ses hypothétiques futures “réparations de guerre”. Dans l’intervalle, l’opération se traduira par 17 milliards de garanties pour la quote-part française, qui s’ajouteront à notre dette de 3 500 milliards.
Vous avez dit “stratégie” ?
Le départ d’Orbán entraîne une autre conséquence : l’exigence de Zelensky d’une entrée dans l’Union dès le 1er janvier 2027 et l’ouverture immédiate des négociations sur les 35 chapitres nécessaires à l’adhésion. Une option que la plupart des Européens considèrent comme parfaitement déraisonnable, voire impossible, compte tenu de l’état de l’Ukraine ravagée par la guerre (coût de la reconstruction : 700 milliards), de sa corruption endémique, de la taille de son agriculture ou de son industrie d’armement… À Paris et à Berlin désormais de sortir de cette aimable hypocrisie.
En attendant, un 20e paquet de sanctions a été acté contre la Russie. Tandis que la France intercepte ses pétroliers “fantômes”, Trump lève les sanctions contre le pétrole russe pour atténuer les conséquences de la guerre d’Iran. Réponse de Moscou : l’oléoduc Droujba, qui alimentait jusqu’ici les raffineries d’Allemagne orientale, a été coupé. Quant au secrétaire à la Guerre Pete Hegseth, il conseille aux Européens « d’organiser moins de jolies conférences et de monter sur un bateau ». Vous avez dit “stratégie” ?
A LIRE Pierre Lellouche : Ormuz, l’autre arme atomique de Téhéran