Désigné par le président Macron en mars dernier pour piloter la nouvelle Coalition Afrique-France, Tony Elumeu voit son groupe UBA traverser une année de réajustement au Nigeria, son principal marché. Les filiales africaines, notamment celles de la zone du franc CFA, ont sauvé les comptes. Une équation à suivre alors que le milliardaire nigérian incarne désormais le visage privé d’une nouvelle relation économique entre Paris et le continent.
Le 17 mars 2026, Emmanuel Macron a confié à Tony Elumelu la présidence de l’Africa France Impact Coalition, une plateforme inédite qui doit réunir des dirigeants politiques français et de grands entrepreneurs africains autour d’une question : comment rebâtir une coopération économique entre Paris et le continent, à un moment où plusieurs grandes entreprises françaises se retirent de leurs positions historiques.
Le milliardaire nigérian, fondateur du groupe Heirs Holdings et président de United Bank for Africa, sera la figure centrale du sommet Africa Forward de Nairobi, prévu les 11 et 12 mai 2026, le premier sommet de ce format jamais organisé dans un pays anglophone d’Afrique.
Phase de restructuration
Cette nomination n’est pas anodine. Elle prolonge un rapprochement amorcé un an plus tôt. Le 28 novembre 2024, en marge de la visite d’État du président nigérian Bola Ahmed Tinubu en France, Tony Elumelu avait signé avec Antoine Armand, alors ministre français de l’Économie et des Finances, un accord de coopération commerciale ouvrant à UBA l’accès à une licence bancaire complète en France. L’objectif affiché était double : permettre à la banque nigériane de servir ses clients français et européens qui font des affaires avec l’Afrique et faire de Paris la plaque tournante européenne du groupe, aux côtés de Londres, New York et Dubaï. Quatorze mois plus tard, c’est tout le réseau africain d’UBA qui se trouve, par la voix de son président, adossé à une initiative diplomatique française.
Mais cette ascension diplomatique se déroule sur fond bancaire troublé. Les comptes audités du groupe pour 2025, publiés en avril 2026, racontent une histoire moins lumineuse que les communiqués officiels. Sur son marché historique et le plus important du continent, UBA traverse une phase de restructuration coûteuse.
Une année de remise à plat au Nigeria
Le résultat avant impôt de la maison-mère nigériane s’est effondré de près de 90 % entre 2024 et 2025, passant de 487 milliards de nairas (environ 307 millions d’euros au taux de change actuel) à 50 milliards (environ 31 millions d’euros).
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Au niveau du segment Nigeria consolidé, c’est-à-dire les opérations bancaires nigérianes prises isolément, sans les dividendes versés par les filiales étrangères à la maison-mère, le résultat avant impôt est même devenu négatif en 2025, un fait inédit dans l’histoire récente du groupe. La banque n’a évité d’afficher une perte au niveau standalone que grâce à un crédit d’impôt de 115 milliards de nairas (72 millions d’euros) et aux dividendes remontés de ses filiales africaines.
Trois forces ont convergé pour conduire à ce résultat. D’abord, la sortie du régime dit « de tolérance prudentielle » imposé par la Banque centrale du Nigeria à toutes les grandes banques du pays. Pendant plusieurs années, les autorités avaient permis aux établissements de différer le classement de certains prêts en créances douteuses. En juin 2025, la Banque centrale a mis fin à ce dispositif, contraignant chaque banque à reclasser les dossiers concernés et à constituer des provisions pour risques. UBA a ainsi constitué une provision exceptionnelle de 331 milliards de nairas (208 millions d’euros), faisant tripler son ratio de prêts non performants qui dépasse désormais 9 % au niveau de la maison-mère, contre environ 3 % un an plus tôt.
Deuxième facteur, l’évaporation des gains de change. En 2024, la forte dévaluation du naira avait gonflé artificiellement les résultats des banques nigérianes, dont les bilans affichaient d’importantes positions en devises étrangères. En 2025, avec un naira plus stable, ces gains ont disparu et se sont même retournés. UBA a inscrit une perte de change de 231 milliards de nairas au niveau de la maison-mère, contre un gain de 78 milliards l’année précédente. Troisième élément, la recapitalisation imposée par la Banque centrale. Pour conserver leur licence bancaire internationale, les grandes banques nigérianes ont dû porter leur capital social au minimum de 500 milliards de nairas (315 millions d’euros) avant le 31 mars 2026. UBA a procédé à deux augmentations de capital successives en 2025, levant 395 milliards de nairas (249 millions d’euros) auprès de ses actionnaires. L’opération a réussi à franchir le seuil réglementaire, mais elle a dilué les actionnaires existants et limité la capacité de la banque à distribuer des dividendes : le versement annuel par action est passé de 5,00 nairas en 2024 à 0,25 naira en 2025, soit une baisse de 95%. À l’annonce des résultats, l’action UBA a perdu près de 19 % en deux séances.
Les filiales africaines en bouée de sauvetage
C’est ici que la géographie du groupe prend toute son importance. UBA est présente dans 20 pays africains — le Nigeria compris — auxquels s’ajoutent une banque au Royaume-Uni, une succursale aux États-Unis, une filiale en France et une présence aux Émirats arabes unis. Dix de ces pays africains se situent dans la zone franc CFA : Bénin, Burkina Faso, Cameroun, Congo-Brazzaville, Côte d’Ivoire, Gabon, Guinée, Mali, Sénégal et Tchad. À cet ensemble CFA s’ajoutent des opérations majeures en RDC, au Ghana, au Kenya, en Tanzanie, au Mozambique, en Zambie, en Sierra Leone, au Liberia et en Ouganda.
En 2025, ce réseau hors du Nigeria a contribué à l’équivalent de 426 millions d’euros de profit avant impôt, soit la quasi-totalité du résultat consolidé du groupe. Les opérations d’Afrique de l’Ouest francophone ont vu leur bénéfice progresser de 53 %, et celles d’Afrique de l’Est et d’Afrique centrale de 61 %. Pour la première fois depuis que Tony Elumelu a engagé la stratégie de panafricanisation du groupe au tournant des années 2010, les filiales hors du Nigeria pèsent aujourd’hui environ 51 % des actifs totaux du groupe, légèrement plus que le marché nigérian historique. Au niveau du chiffre d’affaires, l’Afrique hors du Nigeria a généré environ 1,06 milliard d’euros de revenus contre 987 millions d’euros pour le Nigeria.
Le calcul est simple, et il éclaire une décennie d’investissements : sans la diversification panafricaine, UBA aurait probablement publié des comptes très proches de l’équilibre, voire négatifs, au titre de l’exercice 2025. La part la plus solide de cette contribution vient des pays de la zone franc, où la stabilité monétaire (parité fixe avec l’euro), la prévisibilité réglementaire et la croissance du crédit aux entreprises offrent un environnement plus lisible que le marché nigérian. Le profit panafricain n’est pas un complément : il est devenu, en 2025, la colonne vertébrale du résultat.
La diplomatie d’un banquier en pleine restructuration
Tony Elumelu n’est pas le premier dirigeant africain à coordonner un cadre de réflexion impliquant la France. Plusieurs personnalités l’ont précédé sur des initiatives ponctuelles, sectorielles ou bilatérales. Mais il est probablement le premier à le faire à l’échelle d’une plateforme régionale ouverte à l’ensemble du continent, et adossée à un groupe bancaire dont l’empreinte couvre vingt pays africains. Cette légitimité opérationnelle distingue la nouvelle Coalition de plusieurs cercles antérieurs, souvent purement consultatifs.
Le calendrier politique éclaire la dimension de l’enjeu pour Paris. Plusieurs grandes banques françaises ont, ces dernières années, cédé leurs filiales en Afrique subsaharienne ou réduit leur présence sur le continent. Les contraintes de réglementation prudentielle, la rentabilité jugée insuffisante et la complexité des juridictions locales ont précipité ces désengagements. Le vide ainsi créé a été comblé en partie par des acteurs marocains et nigérians, UBA en figurant parmi les premiers bénéficiaires, et par des banques régionales africaines.
La Coalition portée par Tony Elumelu offre à Paris un canal pour réinvestir économiquement le continent par le secteur privé, après avoir constaté l’épuisement de l’ancien modèle de coopération étatique.
Sur le papier, le banquier nigérian est bien placé pour mener ces discussions. UBA dispose d’une connaissance fine des marchés africains, d’un réseau de 6,5 millions de clients dans les pays francophones et d’une licence complète en France, obtenue fin 2024. Mais cette légitimité s’accompagne désormais d’une question pratique : un groupe en phase de restructuration est-il en mesure de jouer simultanément le rôle de pivot d’une coopération économique régionale et celui de banque universelle pour le secteur privé africain ? La réponse dépendra largement de la capacité d’UBA à exécuter, en 2026, le redressement promis par sa direction : recouvrement des prêts douteux, retour à un dividende digne de ce nom et stabilisation de la rentabilité au Nigeria.
Le sommet de Nairobi, en mai 2026, sera la première occasion publique de mesurer l’écart entre l’ambition diplomatique affichée et la réalité opérationnelle d’un groupe qui vient de connaître son année la plus délicate depuis plus d’une décennie.
Pour Emmanuel Macron, qui a explicitement déploré le retrait de plusieurs banques françaises du continent et appelé à un nouveau modèle d’engagement, le pari consiste à transformer une figure du capitalisme nigérian en partenaire structurant d’une politique africaine en quête de reconfiguration. Pour Tony Elumelu, l’enjeu est de prouver que les vingt années passées à construire un groupe panafricain n’ont pas seulement permis d’absorber le choc d’une mauvaise année à Lagos, mais aussi de porter une voix entrepreneuriale africaine dans les capitales du Nord.