L’armée allemande, la Bundeswehr, créée en 1955 dans le cadre de l’OTAN, avait certes un rôle important au sein de l’Alliance atlantique, mais l’Allemagne évitait soigneusement toute projection de puissance qui aurait pu être perçue comme un retour à une logique militaire dominante en Europe.
Ce modèle a toutefois commencé à s’éroder progressivement après la fin de la guerre froide. L’Allemagne a participé davantage aux opérations extérieures, notamment dans les Balkans, dans le cadre de l’ONU, puis de l’OTAN au Kosovo en 1999, et en Afghanistan, mais sans remettre en cause le principe fondamental d’une puissance avant tout économique et normative.
Le véritable tournant intervient avec l’invasion de l’Ukraine par la Russie en février 2022. Le chancelier Olaf Scholz parle alors de Zeitenwende, c’est-à-dire d’un « changement d’époque ». Cette expression traduit la prise de conscience brutale que la guerre de haute intensité est redevenue une réalité en Europe et que l’Allemagne ne peut plus se contenter d’un rôle secondaire sur le plan militaire.
Berlin considère désormais que sa puissance économique doit aussi se traduire dans le domaine stratégique. L’idée est double : d’une part renforcer la crédibilité de l’OTAN face à la Russie, et d’autre part assumer davantage de responsabilités dans la sécurité européenne, notamment dans un contexte où les Européens s’interrogent sur la pérennité de l’engagement américain.
Il y a également une dimension politique intérieure et européenne. L’Allemagne a longtemps été critiquée par ses partenaires, notamment les États-Unis et certains pays d’Europe centrale, pour son sous-investissement militaire. Aujourd’hui, Berlin veut montrer qu’elle est capable de devenir un pilier sécuritaire du continent et affirme que son armée doit devenir la première armée conventionnelle en Europe.
Enfin, il ne faut pas sous-estimer le facteur géopolitique. L’Allemagne se situe au cœur du continent européen et considère désormais que la stabilité de l’Europe orientale conditionne directement sa propre sécurité. Cela explique sa volonté de renforcer sa présence sur le flanc Est de l’OTAN, notamment en Lituanie.
L’Allemagne dispose-t-elle réellement des moyens financiers, industriels, humains et technologiques pour atteindre cette ambition ?
Sur le papier, l’Allemagne possède des atouts considérables. C’est la première économie européenne et l’un des rares pays du continent capables de mobiliser rapidement des ressources budgétaires importantes. La création du fonds spécial de 100 milliards d’euros annoncé en 2022 a marqué une rupture historique. Elle témoigne d’une volonté politique réelle de moderniser la Bundeswehr après des années de sous-investissement. La réforme du frein à l’endettement en 2025, permettant de s’endetter pour toute dépense de défense dépassant 1 % du PIB allemand va dans ce sens. L’Allemagne prévoit ainsi de dépenser près de 153 milliards d’euros par an pour sa défense en 2029, contre environ 75 milliards en 2024.
L’industrie allemande de défense constitue également un avantage majeur. Des groupes comme Rheinmetall, ThyssenKrupp Marine Systems ou encore Airbus Defence and Space disposent de compétences technologiques importantes dans les domaines terrestre, naval et aérien. L’Allemagne possède aussi une solide base industrielle capable d’augmenter ses capacités de production dans certains secteurs critiques, notamment les munitions et les véhicules blindés.
Cependant, il faut nuancer cette capacité théorique. Pendant plusieurs décennies, la Bundeswehr a souffert d’un manque chronique d’investissements, ce qui a entraîné une dégradation importante de ses capacités opérationnelles. Les problèmes de disponibilité des équipements, les retards industriels et les lourdeurs administratives restent considérables.
Le défi humain est également central. La Bundeswehr connaît des difficultés de recrutement comparables à celles d’autres armées européennes. L’Allemagne doit attirer davantage de jeunes dans une société où la culture militaire demeure relativement faible et où le service militaire obligatoire a été suspendu en 2011. Même avec des moyens financiers importants, reconstruire une armée pleinement opérationnelle demande du temps, j’en parle dans mon article sur le retour du service militaire.
Sur le plan technologique, l’Allemagne reste très dépendante de coopérations européennes et transatlantiques. Les grands programmes comme le SCAF franco-allemand illustrent à la fois l’ambition industrielle européenne et les difficultés de coordination stratégique entre partenaires. Par ailleurs, Berlin continue de dépendre fortement des États-Unis pour certains équipements clés, notamment dans le domaine du renseignement, de la défense antimissile ou de la dissuasion nucléaire.
En réalité, l’Allemagne dispose des moyens économiques pour devenir une grande puissance militaire conventionnelle, mais transformer cette puissance financière en capacités opérationnelles crédibles est un processus beaucoup plus complexe et plus long.
Quelles sont aujourd’hui les principales limites qui pourraient empêcher l’Allemagne de devenir une véritable puissance militaire dominante en Europe : contraintes politiques, réticence de la population, ou dépendances stratégiques ?
Les limites sont nombreuses et les questions budgétaires ne résolvent pas tout. La première contrainte reste politique et culturelle. Malgré le changement provoqué par la guerre en Ukraine, la société allemande conserve un rapport prudent à la puissance militaire. Le pacifisme reste influent dans une partie de l’opinion publique et dans certains segments du débat politique, notamment au sein de la gauche, notamment du SPD, le parti social-démocrate du ministre de la défense, Boris Pistorius.
Par ailleurs la montée en puissance de l’extrême-droite (le parti AfD arrivé 2e lors des dernières élections et mesurée aujourd’hui à 25 % dans les sondages), va modifier ces débats. Ce parti remet en cause le soutien à l’Ukraine et prône le retour à une armée uniquement consacrée à la défense du territoire.
Cette prudence se traduit souvent par une culture de la décision lente. En matière de défense, Berlin privilégie généralement les compromis, les consultations longues et les approches multilatérales. Cela peut limiter la rapidité de transformation stratégique, surtout dans un contexte de crise.
Les interrogations américaines sur leur engagement militaire en Europe renforcent également cette incertitude. Les annonces répétées de Donald Trump évoquant un retrait de plusieurs milliers de soldats américains stationnés en Allemagne ont rappelé la forte dépendance sécuritaire européenne envers Washington. Ces projets agissent comme un signal politique fort pour Berlin : l’Allemagne ne peut plus considérer la présence militaire américaine comme totalement acquise ni permanente.
Une autre limite importante concerne la cohérence stratégique européenne. L’Allemagne souhaite renforcer sa puissance militaire, mais elle doit composer avec les sensibilités de ses partenaires, notamment la France, qui reste la seule puissance nucléaire de l’Union européenne et qui possède une tradition stratégique beaucoup plus affirmée. La montée en puissance allemande peut parfois susciter des interrogations sur l’équilibre du leadership européen en matière de défense.
Il existe également des dépendances structurelles vis-à-vis des États-Unis. Même si l’Allemagne investit davantage dans sa défense, l’architecture sécuritaire européenne repose encore largement sur les capacités américaines, qu’il s’agisse du renseignement, du transport stratégique, des capacités satellitaires ou de la protection nucléaire, dans le cadre du partage nucléaire au sein de l’OTAN. Cela limite mécaniquement l’autonomie stratégique allemande.
Enfin, il faut rappeler qu’une puissance militaire ne se mesure pas uniquement au niveau des dépenses ou à la taille de l’industrie de défense. Elle repose aussi sur une culture stratégique, une capacité de décision rapide, une acceptation du risque et une volonté politique durable. Or, l’Allemagne est encore en transition sur ces questions.
C’est pourquoi il est sans doute plus juste de dire que l’Allemagne cherche aujourd’hui à devenir le principal pilier conventionnel européen au sein de l’OTAN, plutôt qu’une puissance militaire dominante au sens classique du terme. Son ambition est réelle, ses moyens sont importants, mais les obstacles politiques, culturels et stratégiques demeurent considérables.
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