Organisé à Casablanca, Gitex Future Health Africa a réuni décideurs publics, industriels et experts autour d’un même enjeu : structurer des systèmes de santé plus autonomes en Afrique. Financement, production locale, infrastructures numériques et capital humain ont dominé les échanges. Au fil des panels et des annonces, une orientation se dessine, entre coordination régionale, montée en capacité industrielle et intégration progressive des technologies.
Ce mercredi 6 mai 2026, le Gitex Future Health Africa ferme ses portes à la Foire internationale de Casablanca. Sous le Haut Patronage de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, cet événement pose les bases d’une nouvelle vision : celle d’une Afrique qui ne se contente plus de consommer des solutions importées, mais qui architecture sa propre résilience. «Numériser l’avenir des soins de santé en Afrique : les soins essentiels progressent grâce à l’intelligence artificielle», tel était d’ailleurs le thème de cet événement continental.
Gouvernance et financement : le socle de l’indépendance
La souveraineté sanitaire s’est affirmée, au fil des débats, comme l’investissement le plus rentable du XXIe siècle. Pour l’Afrique, l’indépendance réelle repose désormais sur la création de fonds souverains dédiés et de Partenariats public-privé (PPP) de nouvelle génération, capables de substituer l’aide internationale, fluctuante et conditionnée, par une autonomie financière domestique robuste. La pérennité des systèmes de santé a été présentée comme dépendante de cette capacité à transformer les structures de financement traditionnelles en modèles de croissance auto-entretenus.
Le panel inaugural «Financing Health Sovereignty» a d’emblée posé le diagnostic : avec 17% de la population mondiale pour seulement 3% des dépenses de santé globales, l’Afrique subit un déséquilibre structurel que ce sommet a juré de corriger. Les interventions d’Amine Tehraoui, ministre de la Santé et de la Protection sociale, du Dr Tedros Adhanom Ghebreyesus, DG de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), et de Marc Funk, CEO de Maroc Biotechnologies (MARBIO), ont démontré que la souveraineté est avant tout une question de coordination régionale.
De son côté, le Dr Mondher Letaief, Professeur de médecine préventive et représentant de l’OMS au Maroc, a rappelé que le financement, la gouvernance et la production forment un trio relié. Sa recommandation a été claire : pour ne plus dépendre des donateurs, l’Afrique doit instaurer un financement domestique durable.
Leadership et réseaux de soins : l’agenda de clôture
Au programme de cette dernière journée, le panel de leadership «The Strategic Leader – Orchestrating Distributed Care» redéfinit le rôle des dirigeants hospitaliers. Il ne s’agit plus de gérer une institution isolée, mais d’orchestrer un réseau de soins distribués capable d’étendre ses services bien au-delà des murs physiques de l’hôpital. Des figures majeures du secteur ont par ailleurs dressé les contours d’une feuille de route pour la résilience opérationnelle. Ce volet est crucial : il s’agit de renforcer les réseaux d’orientation et le soutien à distance pour les cliniciens, garantissant ainsi une continuité de soins pour les populations les plus mal desservies, tout en soutenant massivement les effectifs de santé au front.
L’Alliance stratégique : un pacte pour l’autonomie
Un moment clé de ce Gitex a été la signature, dès le premier jour, d’une convention tripartite d’envergure entre la Fondation Mohammed VI des Sciences et de la Santé, GE HealthCare et le Groupe T2S. Cet accord se présente comme un véritable pacte pour l’autonomie technologique. Le partenariat se concentre sur trois axes fondamentaux : le soutien actif à l’innovation médicale, le transfert de technologies de pointe et le renforcement des capacités opérationnelles.
En unissant les forces d’un leader mondial, d’un acteur majeur de la distribution et d’une institution académique de référence, le Maroc crée un écosystème capable de former les ingénieurs et techniciens de demain. Cette alliance prouve que le transfert de savoir-faire est désormais le corollaire indispensable de toute acquisition technologique sur le continent.
L’hôpital de demain : l’intelligence systémique
L’hôpital du futur ne se définit plus par la solidité de ses murs, mais par la fluidité de ses données. L’IA native et l’interconnexion sont devenues les nouveaux piliers de la résilience hospitalière. Lors de la session «Systemic Intelligence : Engineering Modern, Modular and AI-Native Hospital Infrastructure», le Pr. Youns Bjijou, le Dr. Brian Deaver, Piotr Kulesza et Tunde O. Fasina ont dessiné les contours d’une architecture hospitalière révolutionnaire. L’idée centrale a été de passer du bâtiment passif à l’organisme vivant capable de s’auto-ajuster pour répondre en temps réel aux crises sanitaires, transformant la gestion hospitalière en une science de la précision capable d’anticiper les besoins.
Tech leadership : le multiplicateur de force
Aujourd’hui, le panel «Clinical Tech : Force Multiplier for Care» délivre le manuel essentiel du directeur des systèmes d’information (DSI) moderne. Le déploiement de systèmes réduisant le fardeau administratif est au centre des échanges. Avec des intervenants comme le Dr. Amr Alashkar (Cleopatra Hospitals Group), Innocent Chiboma (Zambie) et Amine Moussaoui (Agence marocaine du sang), le mandat est clair : assurer l’intégrité des données et une intégration fluide du flux de travail. L’objectif est de rendre au clinicien son temps précieux pour le consacrer exclusivement au traitement des patients plutôt qu’à la navigation dans des systèmes complexes.
En parallèle, la session de Nouhade Mechkour (Orange Maroc) sur la téléchirurgie réimaginée démontre que la distance n’est plus une barrière à l’expertise. Grâce à la connectivité haute performance, les gestes chirurgicaux spécialisés peuvent désormais être partagés en temps réel, ouvrant une ère de démocratisation du soin chirurgical de haut niveau à travers tout le continent.
Souveraineté vaccinale et industrielle : le modèle marocain
Le vaccin est-il l’élément central de la souveraineté ? Pour Marc Funk, CEO de Marbio, la réponse est oui, mais elle exige une vision de long terme dépassant les cycles politiques habituels. Pour être opérationnel, un écosystème vaccinal nécessite au moins 15 ans de préparation rigoureuse. «Il faut s’y prendre maintenant», a-t-il martelé. Le projet marocain, baptisé «In Morocco for Africa», est un modèle pilote : avec des millions d’unités produites et une capacité de manufacture en circuit court pour les périodes de crise, il garantit un transfert technologique permanent et la création de plus de 150 emplois hautement qualifiés.
Les recommandations de Marc Funk pour accélérer cette souveraineté sont stratégiques. Elles portent sur l’Autorité régulatoire continentale : cette entité, African Medicines Agency (AMA), est importante pour harmoniser les standards. Actuellement, enregistrer un vaccin produit au Maroc dans chaque pays du continent est un défi bureaucratique majeur. Une coordination normative contraignante est espérée d’ici 2032 pour simplifier ces processus.
Ses recommandations portent aussi sur le Pool Procurement : les 54 pays doivent s’accorder sur des achats groupés pour créer un marché attractif et stable pour l’industrie. Enfin, il recommande de garder en tête le Corolaire Privé-Privé : Si le PPP (Public-Privé) est le socle de base, le partenariat Privé-Privé est essentiel pour la pérennité industrielle. «L’industrie pharmaceutique n’est que du partenariat». Cette dynamique doit s’étendre à la recherche et au développement partagé entre les nations africaines pour mutualiser les risques et les succès.
Souveraineté des données et infrastructures critiques
La sécurité des données est une obligation éthique. Aujourd’hui, la session «Critical Infrastructure in the Digital Age» aborde le risque systémique : lorsqu’une interruption survient, qu’elle soit cyber, opérationnelle ou financière, ce n’est plus un problème informatique, mais une crise globale. Un panel dédié permet ainsi de souligner que la sécurisation de la continuité des soins doit désormais se décider dans les conseils d’administration. L’intégration de l’assurance comme couche de résilience est ici présentée comme une stratégie de réponse indispensable pour protéger le patrimoine national que représentent les données de santé.
Innovation Frugale et Tech Vanguard
L’innovation «frugale» s’impose au programme de ce mercredi avec le panel «African Health Tech Vanguard». Des solutions conçues pour les réalités locales, comme l’IA de triage pour les urgences surchargées ou l’imagerie frugale, ont ainsi également été présentées lors de cette première édition du Gitex Future health Africa.
Le «Buildathon Lovafrica» a pour sa part déjà prouvé que l’Afrique est un concepteur de solutions agiles. Ces outils, abordables et robustes, sont parfaitement alignés avec les besoins cliniques de première ligne, offrant une flexibilité que les systèmes occidentaux peinent parfois à égaler. Par ailleurs, la production locale de médicaments n’est plus une option.
Le panel «Delivering Health Sovereignty» a de son côté souligné que l’IA dans la R&D permet d’accélérer la découverte de molécules adaptées au continent. Cet élan est complété aujourd’hui par une session dédiée aux partenariats entre l’Afrique et l’Europe pour une santé numérique scalable, sous l’égide de la GIZ. L’objectif est de construire des ponts technologiques durables qui permettent de passer de la stratégie à la mise en œuvre concrète sur le terrain.
Capital humain et éthique : l’IA au service de l’empathie
Le continent perd chaque année 500.000 professionnels de santé. Pour les spécialistes présents à ce panel, l’IA est un «garrot numérique» pour valoriser le travail du soignant. En automatisant les tâches administratives, on redonne au médecin du temps pour l’écoute. Les débats ont en outre insisté sur la formation : l’Afrique doit investir dans les nouveaux métiers de la santé digitale pour retenir ses talents.
Par ailleurs, l’éthique reste le garde-fou ultime, car derrière chaque algorithme, le contact humain demeure le cœur battant de la médecine africaine. Ainsi, le Gitex Future Health Africa 2026 s’achève sur une certitude : l’Afrique a pris le leadership de sa propre destinée sanitaire. Ces trois jours à Casablanca démontrent que la convergence entre volonté politique, excellence industrielle et audace technologique peut transformer un défi colossal en un moteur de croissance sans précédent. Le rendez-vous est pris : la transformation est en marche, et elle est désormais irréversible.
Un rendez-vous pour sceller des partenariats aussi
Le Gitex Future Health Africa a été marquée par la signature de plusieurs conventions. C’est un signe de son positionnement également comme plateforme de coopération entre les institutions et les acteurs de ce secteur.
Cap sur la télémédecine avec Huawei et Dott Medical
L’idée est claire : apporter l’expertise médicale là où le terrain l’exige, notamment dans les zones les plus reculées du pays. Ce partenariat tripartite entre le ministère, Huawei et Dott Medical jette les bases d’un réseau de télémédecine robuste. En combinant les infrastructures de communication de Huawei aux dispositifs médicaux de pointe fournis par Dott Medical, le Maroc compte moderniser ses centres de soins primaires. Au-delà de l’aspect technique, un projet pilote servira de test grandeur nature pour évaluer l’efficacité clinique de la solution avant un déploiement national. C’est un pas concret pour réduire les déserts médicaux tout en garantissant une souveraineté numérique stricte sur les données de santé.
AstraZeneca : la recherche clinique comme levier de souveraineté
Avec AstraZeneca, le ministère engage un partenariat de fond qui dépasse le simple cadre commercial pour se concentrer sur la recherche scientifique et la détection précoce. L’enjeu ? Optimiser la prise en charge des maladies chroniques et cardiovasculaires, notamment via l’initiative «Santé cardiaque en Afrique». L’accord prévoit l’intégration de l’intelligence artificielle pour analyser les données de santé en vie réelle, permettant ainsi des décisions publiques plus affinées. C’est une stratégie de long terme qui mise sur la montée en compétence des professionnels de santé marocains dans les domaines du numérique et de l’innovation clinique, assurant ainsi une meilleure résilience du système de santé.
DeepEcho : l’IA marocaine au service de la maternité
C’est une avancée majeure pour la santé reproductive au Maroc : l’intégration d’une solution d’IA marocaine, déjà validée par la FDA, dans le suivi des grossesses. La convention signée avec DeepEcho prévoit le déploiement de cet outil dans les hôpitaux de proximité pour assister les médecins et sages-femmes lors des échographies. Un programme pilote sera lancé dans la région de Béni Mellal–Khénifra pour tester cette technologie en conditions réelles. L’objectif est double : détecter plus tôt les grossesses à risque et démocratiser l’accès à un diagnostic prénatal de haute précision. En numérisant les images, le personnel de première ligne pourra solliciter des avis spécialisés à distance, offrant une chance égale à chaque mère, peu importe son lieu de résidence.
Abdelhafid Marzak / Les Inspirations ÉCO