Algérie Turquie face aux Emirats Arabes Unis
En se rendant en Turquie du 6 au 8 mai, Abdelmadjid Tebboune vient consolider une relation économique qui s’est nettement développée ces dernières années. Mais derrière les accords attendus avec Recep Tayyip Erdogan, un autre dossier traverse la rencontre : la manière dont Alger et Ankara s’inquiètent de la mauvaise influence des Émirats arabes unis en Afrique du Nord, au Sahel et au Soudan.
La visite officielle d’Abdelmadjid Tebboune en Turquie s’inscrit dans un calendrier diplomatique très dense. Le président algérien est attendu à Ankara pour la première réunion du Conseil de coopération stratégique de haut niveau entre l’Algérie et la Turquie, prévue le 7 mai 2026. Selon la présidence turque, les deux pays doivent passer en revue l’ensemble de leur relation, discuter des développements régionaux et internationaux, et signer plusieurs accords destinés à renforcer leur cadre de coopération.
Officiellement, l’économie occupe le premier rang. Alger et Ankara veulent porter leurs échanges commerciaux à 10 milliards de dollars. Mais cette visite intervient aussi à un moment où les deux capitales cherchent à peser sur un environnement régional instable animé par d’autres puissances, au premier rang desquelles les Émirats arabes unis.
Un partenaire turc, mais aussi un contrepoids
L’Algérie ne cherche pas à s’aligner sur la Turquie. Elle cherche à multiplier les partenariats sans se placer sous la tutelle d’aucun bloc. Telle est la logique de sa diplomatie actuelle : parler à Washington, Pékin, Moscou, Bruxelles, Doha, Rome ou Ankara, tout en gardant une ligne propre sur les dossiers régionaux.
Avec la Turquie, l’intérêt est particulier. Ankara est à la fois une puissance industrielle, un acteur militaire, un pays musulman membre de l’OTAN et un partenaire déjà bien implanté en Afrique. Son influence en Libye, dans le commerce africain, dans les drones, les infrastructures et la médiation régionale en fait un interlocuteur privilégié pour l’Algérie.
Mais l’autre raison de cette convergence tient à une préoccupation commune : l’activisme des Émirats arabes unis. Alger l’exprime de plus en plus clairement. En février 2026, l’Algérie a engagé la procédure de dénonciation de son accord sur les services aériens avec les Émirats, une mesure en lien avec les critiques contre Abu Dhabi, accusé de nourrir des tensions régionales.
La Turquie, elle, avance plus prudemment. Ankara a normalisé ses relations avec Abu Dhabi. En juillet 2025, Recep Tayyip Erdogan et Mohammed ben Zayed ont même présidé à Ankara une réunion du Conseil stratégique de haut niveau Turquie-Émirats, accompagnée de la signature de sept accords. Mais il existe bien une lecture commune : en Libye, au Soudan et dans plusieurs espaces africains, l’influence émiratie est devenue un facteur de déstabilisation récurrent.
La Libye, laboratoire des rivalités régionales
La Libye reste le dossier le plus sensible pour Alger. À ses frontières, l’Algérie redoute la fragmentation durable du pays, la circulation des armes, l’enracinement des mercenaires et la compétition entre puissances étrangères. La Turquie, de son côté, a longtemps soutenu le camp de Tripoli face au maréchal Khalifa Haftar, lui-même appuyé à différentes périodes par les Émirats, l’Égypte et la Russie.
Depuis, Ankara a ajusté sa stratégie. La Turquie cherche désormais à parler aussi à l’Est libyen, y compris à l’entourage de Haftar, afin de préserver ses intérêts économiques, énergétiques et maritimes. Cette évolution ne contredit pas la convergence avec Alger ; elle montre surtout que les deux pays veulent peser sur la Libye sans laisser d’autres acteurs imposer seuls leurs réseaux.
Pour Alger, le message est que la Turquie peut être un partenaire utile si elle contribue à stabiliser la Libye au lieu de transformer le pays en terrain de confrontation permanente. La discussion avec Erdogan va porter sur la coopération bilatérale autant que sur la manière de limiter les effets des ingérences concurrentes.
Le Soudan, nouveau point de friction
Le dossier soudanais s’inscrit dans le même schéma. Khartoum accuse régulièrement les Émirats de soutenir les Forces de soutien rapide, ce qu’Abu Dhabi dément. Début mai 2026, l’armée soudanaise a encore accusé les Émirats et l’Éthiopie d’être liés à des attaques de drones contre l’aéroport de Khartoum. Les Émirats ont rejeté ces accusations.
La Turquie a déjà proposé sa médiation entre le Soudan et les Émirats, en insistant sur la nécessité de préserver la souveraineté soudanaise et d’éviter que le pays ne devienne une zone d’interventions extérieures. Cette position rejoint largement la doctrine algérienne : refus des ingérences, défense des États, prudence face aux guerres par procuration.
C’est peut-être là le vrai sens de la visite de Tebboune. Alger et Ankara n’annonceront sans doute pas un front anti-émirati. La Turquie n’y a pas intérêt, et l’Algérie préfère souvent les rapports de force silencieux aux déclarations spectaculaires. Mais les deux capitales partagent la même inquiétude de voir des crises africaines devenir des marchés d’influence financés par les pétrodollars.
Une diplomatie d’équilibre
La visite de Tebboune en Turquie peut donc être lue comme une étape de plus dans la construction d’une diplomatie algérienne d’équilibre. Alger ne veut pas choisir entre blocs. Elle veut parler à tous, mais depuis sa propre position. Avec Ankara, elle trouve un partenaire capable de contrebalancer certaines influences, sans pour autant devenir un allié exclusif.
Ce qui rend ce déplacement notable, au-delà des accords commerciaux, c’est la question régionale qu’il pose en filigrane : qui organisera les équilibres du Maghreb, du Sahel et de la Corne de l’Afrique dans les prochaines années ? Les États de la région eux-mêmes, ou les puissances extérieures qui transforment leurs crises en zones d’influence ?
L’Algérie et la Turquie partagent, sur plusieurs dossiers, le constat que le désordre est entretenu par les ingérences. Et derrière ce mot, c’est bien Abu Dhabi qui se profile dans une partie de la discussion.