Eric Van den Abeele, maître de conférences ayant étudié la propagande iconographique belge à propos du Congo, place toutefois le cadre : “Il y a deux récits en présence, d’une part les mémoires personnelles souvent positives et parfois teintées de nostalgie et d’autre part, la lecture historique devenue critique, voire exigeante. Les deux ont leur propre légitimité.” Comment la Belgique en est-elle arrivée à incriminer, tout ou partie, ces enfants belges du Congo ?
Si de nombreux enfants ou descendants de Belges installés au Congo réfutent l’idée que leurs proches étaient racistes et colonisateurs dans l’âme, au sens premier du terme, il reste néanmoins impossible de nier l’existence d’une colonie fonctionnant selon un système de subordination. « Beaucoup de Belges installés sur place ne se percevaient pas comme paternalistes, autoritaires et, parfois, comme auteurs de violence. Mais le système colonial, lui, reposait sur des lois et des pratiques profondément inégalitaires, voire racistes, même si certains Blancs ont entretenu des relations respectueuses avec des Congolais. »
Le Congo belge : Marc, Yolande, Émily et François racontent l’enfance qu’ils y ont passéeLa Belgique a-t-elle conservé uniquement une image négative de sa colonie ?
Les Belges ont mal accueilli leurs homologues à leur retour du Congo. Si à l’époque, le ressentiment s’approchait de jalousie envers ceux qui avaient profité d’un meilleur niveau de vie en Afrique et revenaient plus confortables, il s’est construit sur un imaginaire quant à la vie dans la colonie.
« Cet imaginaire collectif ne s’est pas bâti seul : il s’est forgé à travers la publicité, les affiches, les manuels scolaires, les cartes postales… qui ont contribué à légitimer l’entreprise coloniale dès ses débuts. Le récit était nécessairement présenté de manière positive, avec l’Africain considéré comme un instrument du projet national. » Et ce, jusque dans les années 1960.
Eric Van den Abeele précise que la représentation du Noir, qu’il soit congolais ou originaire d’un autre pays, reste grossière et caricaturée. “La plupart de ces images ont été conçues depuis la Belgique par des personnes qui, parfois, ne s’y sont jamais rendues, mais qui se sont appuyées sur des témoignages ou des photographies.”
La réalité a, de fait, été imaginée différemment, nourrie par la publicité qui a fabriqué une tout autre image. C’est, probablement, l’une des raisons expliquant le fossé entre ceux qui ont grandi et vécu au Congo et ceux qui n’y sont jamais allés. Les premiers regrettent que leur récit soit constamment remis en doute, transformé ou réinventé par les seconds.
La grande révolte des métis du Congo : « Nous sommes méprisés »De quoi est aujourd’hui faite l’image populaire du Congo belge ?
“La Belgique tient encore à distance la question de ses responsabilités coloniales. Il suffit d’ouvrir certains manuels scolaires récents pour constater que la décolonisation du regard n’est pas encore pleinement accomplie”, note Eric Van den Abeele. Pour le chercheur, la représentation du Congo a évolué mais les stigmates de décennies d’images faussées restent visibles.
Dans son essai intitulé Ekoki ! Ça suffit !, le chercheur a analysé des centaines d’images relatives au Congo de 1885 jusqu’à aujourd’hui. “Jusqu’en 1960, les images sont caricaturales, méprisantes et dégradantes, avec l’idée que le Noir est sale, paresseux ou vicieux, qu’il peut être exhibé comme un objet de foire ou de divertissement. »
Le chercheur poursuit : « Après 1960, on continue d’observer un paternalisme hérité de la période coloniale dans certaines images, notamment celles d’organisations humanitaires qui utilisent des représentations peu valorisantes, plutôt misérabilistes. Par exemple, des Congolais montrés en tenue traditionnelle, à moitié nus ou dans une agriculture non mécanisée. Ces représentations, souvent réductrices, donnent de l’Africain l’image d’une victime permanente. On associe encore trop souvent l’Afrique à la souffrance et à la pauvreté, ce qui renforce l’idée d’impuissance et d’absence d’avenir. »
Le maître de conférence invite à approfondir la réflexion, à travers l’interrogation de nos représentations notamment iconographiques, mais aussi en misant sur l’éducation et l’histoire pour que la Belgique arrive enfin “à regarder son histoire les yeux ouverts. »
ESSAI – Eric Van den Abeele, Ekoki, Walden & Whitman, 300 p