À Nicosie, l’Union européenne et les seize pays méditerranéens signataires de la déclaration de 2017, dont le Maroc, se sont engagés à adopter d’ici 2027 un nouveau plan d’action pour sauver des stocks halieutiques toujours surexploités. Mais pendant que les diplomates fixent des priorités, les chiffres de l’Office national des pêches livrent un diagnostic implacable pour le Royaume. Au-delà des chiffres, ce sont 18.000 emplois directs en Méditerranée et des centaines de familles de pêcheurs artisans qui attendent des actes.

L’Union européenne et les seize pays signataires de la déclaration méditerranéenne de 2017, dont le Maroc, se sont engagés, mardi 5 mai à Nicosie, à adopter une nouvelle feuille de route d’ici 2027 pour préserver les ressources halieutiques d’un bassin parmi les plus surexploités du monde. Au-delà de ce volontarisme diplomatique, les chiffres officiels marocains dressent un tableau contrasté mais alarmant, dans la mesure où les captures s’effondrent, la ressource se raréfie et la pression sur les pêcheurs artisans ne cesse de croître.

Nicosie 2026 : une conférence pour sauver les stocks
La conférence ministérielle de haut niveau organisée à Nicosie, à l’initiative de la Commission européenne et de la République de Chypre qui assure la présidence tournante de l’UE, avait deux objectifs principaux. Le premier était de faire le point sur les progrès accomplis depuis l’adoption de la déclaration de 2017, texte fondateur signé par 16 pays méditerranéens et la Commission européenne. Le second était de fixer le cap pour la prochaine décennie, avec l’adoption prévue d’une nouvelle déclaration en 2017.

Selon la Direction générale des affaires maritimes et de la pêche de la Commission européenne (DG MARE), le bilan de ces huit années est en demi-teinte. D’un côté, la moitié des stocks de poissons en Méditerranée a commencé à se reconstituer, en particulier là où une gestion fondée sur des données scientifiques a été appliquée. Les résultats sont jugés concrets, avec une amélioration mesurable de certaines ressources emblématiques. De l’autre, plus de la moitié des stocks évalués demeurent surexploités, et la pression de pêche reste trop élevée sur de nombreuses espèces. Les travaux de la conférence ont également mis en lumière trois fléaux persistants.

La pêche illégale, non déclarée et non réglementée, continue de sévir, faussant la concurrence et anéantissant les efforts de gestion durable. La surcapacité des flottes, héritage de décennies de subventions mal orientées, maintient un déséquilibre structurel entre la ressource disponible et la capacité de capture.

Enfin, l’impact croissant du changement climatique bouscule les modèles de prévision et rend la gestion encore plus aléatoire. Les délégations présentes à Nicosie ont également souligné la fragilité sociale du secteur. Les communautés de pêche artisanale, qui représentent l’immense majorité des emplois directs en Méditerranée, font face à des difficultés économiques croissantes. Dans un contexte de désintérêt des jeunes pour ces métiers, la transmission des savoir-faire est menacée, tout comme la viabilité à long terme de centaines de petits ports.

Cinq priorités pour la prochaine décennie
À l’issue des débats, cinq priorités ont été identifiées pour structurer le futur plan d’action qui sera formellement adopté en 2017. La première priorité est le renforcement de la gouvernance régionale. Les participants ont souligné la nécessité de mieux coordonner les politiques nationales, de renforcer les mécanismes de contrôle et de sanction, et d’associer plus étroitement l’ensemble des parties prenantes, y compris les organisations professionnelles et la société civile.

La deuxième priorité est une gestion fondée sur la science. Il s’agit de généraliser les approches qui ont fait leurs preuves, en particulier la fixation de quotas basés sur des avis scientifiques indépendants, la mise en place de plans de gestion pluriannuels et le développement des aires marines protégées.

La troisième priorité, sans doute la plus novatrice, est celle d’une transition équitable. Les participants ont reconnu que la reconstitution des stocks ne saurait se faire au détriment des communautés côtières les plus vulnérables. Des mécanismes d’accompagnement social et de reconversion professionnelle devront donc être prévus, afin que la pêche durable ne rime pas avec l’asphyxie des petits métiers.

La quatrième priorité est l’adaptation au changement climatique. Face à des écosystèmes en pleine mutation, les politiques de gestion doivent intégrer des marges d’incertitude et des scénarios prospectifs. Cela suppose des investissements dans la recherche et dans le suivi environnemental.

La cinquième et dernière priorité est le renforcement de la solidarité régionale. Les participants ont insisté sur la nécessité d’une coopération renforcée entre les deux rives de la Méditerranée, en particulier en matière de lutte contre la pêche illégale, d’échange de données et de mise en œuvre coordonnée des mesures de gestion.

Le Maroc, un acteur central mais vulnérable
Si la moitié des stocks en Méditerranée ont commencé à se reconstituer depuis 2017, la tendance est moins favorable pour le Maroc. Le royaume demeure pourtant un maillon essentiel de la coopération régionale. Il participe activement aux plans de gestion pluriannuels, notamment pour des espèces très migratrices comme la dorade rose en mer d’Alboran, une pêcherie stratégique gérée conjointement avec l’Espagne. Il est également engagé dans des études visant à mieux encadrer la récolte du corail rouge, une ressource emblématique mais fragile.

Pourtant, les tout derniers rapports statistiques de l’Office national des pêches (ONP), couvrant les trois premiers mois de 2026, livrent un diagnostic inquiétant pour la façade méditerranéenne. Sur cette période, les produits commercialisés par la pêche côtière et artisanale ont atteint 4.460 tonnes pour une valeur de 208,5 millions de dirhams. C’est 4% de moins en volume par rapport à la même période en 2025. Sur l’ensemble de l’année 2025, la mer Méditerranée avait déjà vu ses débarquements reculer de 3% par rapport à 2024, passant de 14.105 à 15.069 tonnes selon les données provisoires. L’année 2026 commence donc sur une tendance plus défavorable encore.

Cette érosion est particulièrement nette pour certaines espèces nobles, à l’image des céphalopodes (poulpes, seiches, encornets) qui ont vu leurs débarquements méditerranéens chuter de 26% sur les trois premiers mois de 2026, passant de 2.801 à 2.066 tonnes. La baisse est de 33% pour la seule espèce poulpe, passée de 1.168 à 785 tonnes sur la même période.

Une pêche artisanale sous pression
Le rapport de l’ONP confirme également la prépondérance de la petite pêche dans ce bassin. La flotte méditerranéenne, majoritairement artisanale, génère des revenus modestes mais essentiels pour des centaines de familles du littoral. À Tanger, par exemple, les débarquements ont augmenté de 63% en volume sur les trois premiers mois de 2026 (passant de 908 à 1.479 tonnes) mais la valeur n’a progressé que de 13%, signe que ce sont des espèces à moindre valeur qui ont tiré cette hausse.

À l’inverse, des ports historiques comme M’Diq voient leurs volumes reculer de 33% mais leur valeur de seulement 6%, indice que les pêcheurs se reportent sur des espèces mieux rémunérées. Même constat à Hoceïma, où la baisse des volumes atteint 18% et celle de la valeur 21%, illustrant une certaine résistance des prix. Le port de Cala Iris, lui, perd 43% de ses débarquements, mais seulement 35% de sa valeur. À Fnideq, la baisse des volumes est de 20% et celle de la valeur de 21%, signe d’un marché tendu.

La côte atlantique, miroir grossi des difficultés
Si la situation est préoccupante en Méditerranée, l’Atlantique concentre l’essentiel de la pêche marocaine et subit la contraction la plus brutale. Sur les trois premiers mois de 2026, les débarquements y ont chuté de 35% par rapport à la même période en 2025, passant de 132.228 à 85.435 tonnes. Rapporté à l’année pleine 2025, le recul était déjà de 15% par rapport à 2024, avec 1,117 million de tonnes débarquées contre 1,321 million l’année précédente.

Ce recul est très marqué pour les poissons pélagiques (sardines, maquereaux) qui fondent l’essentiel des conserveries et de l’export. Ils ont perdu 49% de leurs volumes en début d’année 2026, passant de 80.713 à 41.237 tonnes, pour une valeur divisée par presque deux (413 à 237 millions de dirhams). À Dakhla, la baisse atteint 57% en volume, et à Laâyoune, elle est de 33% sur les trois premiers mois de l’année. À Tantan, l’un des principaux ports du sud atlantique, les débarquements s’effondrent de 50% en début d’année.

Les céphalopodes, filière d’exception mais sous tension
Seuls les céphalopodes tirent leur épingle du jeu. Sur le plan national, ce groupe d’espèces a vu ses débarquements légèrement augmenter de 3% sur les trois premiers mois de 2026 (de 25.073 à 25.841 tonnes), et leur valeur a crû de 8%, passant de 2,138 à 2,300 milliards de dirhams. C’est la seule catégorie qui résiste à la contraction générale, portée par la forte demande internationale et des cours élevés.

Le poulpe, notamment, reste une ressource très prisée sur les marchés asiatiques et européens. Sur le seul mois de mars 2026, les céphalopodes ont même connu un bond spectaculaire des débarquements, de 134% par rapport à février, pour une hausse de valeur de 49%. Ce dynamisme, toutefois, ne suffit pas à compenser l’effondrement des autres segments, et la pression sur cette ressource hautement valorisable est de plus en plus forte, ce qui inquiète les experts.

L’enjeu social : 18.000 emplois directs en Méditerranée
Au-delà des seuls enjeux environnementaux, la pêche méditerranéenne est un pilier de l’économie locale au Maroc. Selon les rapports de la FAO, on dénombre 18.251 emplois directs à bord des navires en Méditerranée, ce qui place le Royaume parmi les six premiers employeurs de la région. La pêche artisanale, composée de 3.302 navires, domine largement cette flotte et génère à elle seule 44% des revenus du secteur. Ces chiffres rappellent que derrière chaque stock de poissons se joue le quotidien de milliers de familles. Les communautés de pêche artisanale, souvent les plus vulnérables, sont en première ligne face à la raréfaction des ressources et aux restrictions de pêche.

L’aquaculture, une solution d’avenir évoquée à Nicosie
Face à la raréfaction des ressources et à la stagnation des volumes de certaines espèces, le Maroc mise de plus en plus sur l’aquaculture. Le développement des fermes aquacoles apparaît comme un levier stratégique pour sécuriser l’approvisionnement, créer de nouveaux emplois et réduire la pression sur les stocks naturels. Cette orientation s’inscrit dans une vision plus large de diversification économique et de résilience face au changement climatique.

La conférence de Nicosie a d’ailleurs consacré une session à l’aquaculture durable, les participants soulignant son potentiel pour alléger la pression sur les stocks sauvages tout en créant des emplois locaux. Reste que cette transition ne se fera pas sans heurts. L’aquaculture nécessite des investissements lourds, des compétences techniques pointues et une acceptabilité sociale qui n’est pas toujours acquise, notamment de la part des pêcheurs artisans qui y voient une concurrence potentielle.

H.K. / Les Inspirations ÉCO