Par Xavier Guichard, Président du groupe Manutan (*)
En Europe, on compte plus de 50 000 ETI dont 7 000 en France. Ces entreprises génèrent plus de 50 % de la valeur ajoutée manufacturière européenne. C’est conséquent. Or, force est de constater que le rôle des ETI est souvent minimisé voire mal compris. Dans un contexte géopolitique et économique plus tendu que jamais, elles portent pourtant une voie singulière au sein de l’espace économique européen, souvent à contre-courant. Ni repliées, ni alignées sur les logiques de court terme, elles assument des choix exigeants et structurants.
Dans un de ses ouvrages, le biologiste Olivier Hamant explique « qu’il faut accepter d’être parfois un peu moins performant pour devenir plus robuste ». Il analyse le contexte actuel et indique que la performance et la spécialisation sont compatibles avec un environnement stable. « Dans un milieu instable, en revanche, ce sont ceux qui coopèrent, investissent dans la robustesse et cherchent des alliances fortes qui s’en sortent le mieux » explique-t-il. Une ETI c’est précisément cela : la robustesse et la coopération.
Entre durabilité et ancrage européen : le choix de la robustesse
Ces entreprises, qui réalisent près d’un quart des investissements productifs en France, contribuent à environ 32 % de la valeur ajoutée nationale et emploient à elles seules 35 % des salariés. Pour elles, la durabilité ne relève pas d’un simple discours. Elle s’inscrit comme une véritable manière de décider, d’arbitrer et parfois de renoncer quand il le faut. Leurs efforts s’inscrivent dans des territoires où elles sont implantées de longue date. Partenariats industriels, écosystèmes locaux, formation : les ETI structurent des chaînes de valeur durables. Leurs choix ne sont pas sans risque car ils supposent souvent d’accepter des coûts immédiats, des compromis et du temps, dans un environnement qui valorise l’accélération. Mais ils constituent, au fil du temps, un facteur de solidité.
Les ETI européennes dépendent souvent de partenaires américains pour leurs technologies, et de la Chine pour certaines chaînes d’approvisionnement ou débouchés commerciaux. Ignorer ces interdépendances serait illusoire. S’y abandonner totalement serait une fragilité. C’est précisément dans cet entre-deux que se construit la stratégie des ETI. Beaucoup font le choix de renforcer leur ancrage européen, non par réflexe défensif, mais parce qu’elles y trouvent un cadre de stabilité relative, une cohérence de valeurs et un potentiel de développement européen encore largement sous-exploité.
Collaborateurs, clients et partenaires, piliers de la performance des ETI
La spécificité des ETI tient aussi à l’attention portée au collectif. Nombre d’entre elles s’inscrivent dans une histoire familiale qui influe sur leur manière de considérer les relations humaines. La fidélité des collaborateurs y est souvent remarquable. Elle se construit notamment à travers les conditions de travail, les trajectoires professionnelles et à la qualité du dialogue interne. Dans le même temps, ces entreprises restent profondément tournées vers leurs clients, dont elles connaissent finement les attentes. Cette capacité à maintenir une exigence équivalente des deux côtés, interne et externe, constitue l’un des ressorts majeurs de leur robustesse.
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C’est aussi ce qui éclaire leur rapport particulier à la performance. Les ETI ne sont pas étrangères à la recherche de performance mais elles en ont une conception particulière. Beaucoup d’ETI s’inscrivent dans ce que l’on pourrait appeler une certaine fenêtre de rentabilité. Il ne s’agit ni de maximiser à tout prix les résultats à court terme (sous la pression des actionnaires), ni de se satisfaire d’un manque de performance. L’enjeu consiste plutôt à atteindre un équilibre permettant d’investir régulièrement, de traverser les cycles économiques et de préserver l’autonomie de décision. Ce positionnement implique de renoncer à certaines opportunités de croissance trop rapides ou trop risquées. Il demande aussi de la discipline dans l’allocation du capital. Ce qui est visé, c’est une croissance responsable et durable.
À l’issue de l’European ETI Summit du 2 avril 2026, un constat s’impose : les ETI sont essentielles mais encore insuffisamment reconnues. La proposition de résolution européenne (prise de position du Parlement français visant à orienter les décisions européennes) de février 2025 ouvre la voie à un cap commun en faveur d’une économie plus robuste et tournée vers l’avenir.
Reconnaître pleinement les ETI, c’est donc faire un choix stratégique pour l’Europe : celui de donner à ces acteurs les moyens d’amplifier leur rôle de moteur des transitions.
(*) Amateur d’art sous toutes ses formes et particulièrement féru de peinture contemporaine, Xavier Guichard est un dirigeant animé par une mission « Entreprendre pour un Monde meilleur ». Après avoir été diplômé de la Brest Business School, il fait ses armes chez Packard Bell-Nec Computers en tant que Business Controller avant de rejoindre le groupe Manutan à 29 ans, en tant que Contrôleur de Gestion Groupe. En 2005, il devient Directeur général des filiales scandinaves, puis prend la direction des opérations du Groupe. En novembre 2011, il est nommé Directeur Général Délégué puis Directeur Général en 2013. Depuis 2023, il occupe le poste de Président du Groupe.