À la veille de la Journée de l’Europe, ce samedi 9 mai, tour d’horizon de l’actualité européenne et des enjeux du moment. Face aux ingérences numériques étrangères, aux menaces commerciales américaines, aux guerres aux portes de l’Union comme aux eurosceptiques, Benjamin Haddad appelle l’UE à défendre ses valeurs et ses intérêts : « N’hésitons plus à nous défendre », dit le ministre délégué en charge de l’Europe.
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Quel bilan concret tirez-vous du premier sommet UE-Arménie et de la visite du Président de la République à Erevan en début de semaine ?
L’Arménie était au cœur de l’Europe avec la communauté politique européenne, un sommet avec l’EU et bien sûr la visite d’État du président Macron. Nous avons signé un partenariat stratégique bilatéral couvrant l’intelligence artificielle, la culture, l’éducation, et des projets d’infrastructures avec des entreprises françaises. Il y a encore quelques années, la France portait presque seule la voix arménienne en Europe. Nos partenaires reconnaissent aujourd’hui le chemin parcouru par ce pays sur les réformes démocratiques, sa volonté de rapprochement avec l’Europe et l’affranchissement de la tutelle de Moscou.
Lorsqu’Emmanuel Macron parle de la « vocation européenne de l’Arménie », il l’invite à adhérer à l’UE malgré les menaces de Vladimir Poutine ?
Il revient d’abord aux Arméniens de choisir s’ils veulent entrer dans cette voie ou non. Erevan veut se conformer aux normes et standards démocratiques européens et s’affirmer comme un pays souverain. De son côté, l’Europe doit assumer de défendre ses valeurs et ses intérêts sans laisser de zones grises propices aux ingérences étrangères.
Où sont ces « zones grises » selon vous ?
Je pense à la Moldavie, où Moscou a pesé lourd dans les processus électoraux ; aux Balkans, où des conflits gelés pourraient être réactivés pour créer de l’instabilité. Être présents, accompagner ces pays, unifier notre continent, c’est notre intérêt et notre responsabilité.
Le RN prétend avoir changé, mais dès qu’il est en responsabilité, ses premiers réflexes sont antieuropéens.
— Benjamin Haddad
Vous prônez l’entrée de ces États dans l’Union ?
L’adhésion à l’Union européenne est un long chemin, qui passe par un processus de réformes très exigeantes, mais une nécessité pour assurer la stabilité et la paix sur notre continent. Regardez le succès de notre Europe. Pendant que les États-Unis veulent forcer le Groenland à devenir américain et que la Russie veut agresse l’Ukraine, nous avons des nations qui choisissent librement de traverser des années de transformations difficiles pour se rapprocher de l’Union. L’Islande s’apprête à tenir un référendum sur l’adhésion. Le Royaume-Uni, dix ans après le Brexit, cherche à se rapprocher de nous. Partout où je me rends, je suis frappé par l’attrait que représente notre drapeau pour des peuples qui veulent nous rejoindre. C’est un puissant démenti à tous les eurosceptiques.
Vous comptez les élus du Rassemblement national qui retirent le drapeau européen de leurs mairies parmi les eurosceptiques ?
Chassez le naturel, il revient au galop. Le RN a fait campagne pour le Frexit, il y a dix ans. Il prétend avoir changé d’avis, mais dès qu’il est en responsabilité, ses premiers réflexes sont antieuropéens. Qui peut croire aujourd’hui que c’est servir les intérêts de la France que d’affaiblir l’Europe ? Affaiblir l’Europe, c’est affaiblir la France.
Avec l’élection de Péter Magyar, l’Union européenne a-t-elle retrouvé un partenaire fiable en Hongrie ? Sera-t-il vraiment différent de Viktor Orbán ?
L’élection de Péter Magyar est d’abord une bonne nouvelle pour les Hongrois, qui ont tourné le dos à la dérive illibérale. C’est un conservateur, mais il a fait campagne contre la corruption, contre le recul de l’État de droit, et je suis certain qu’il défendra les intérêts de la Hongrie. Pas ceux de la Russie ou de la Chine comme le faisait Orbán.
Nous sommes le pays le plus ciblé par les attaques informationnelles russes en Europe, après l’Ukraine.
— Benjamin Haddad
Les Européens peuvent-ils vraiment soutenir l’Ukraine sur le long terme, y compris militairement, sans les États-Unis ?
Oui. Le soutien est déjà quasi exclusivement européen. Le prêt européen de 90 milliards d’euros à Kiev, en cours de déblocage avec l’aval de la Hongrie, en témoigne. Rien ne laisse penser que la Russie veuille arrêter la guerre, même si elle perd du terrain militairement et montre des signes de fragilité économique. Notre objectif a toujours été d’amener Moscou à négocier une paix équitable. Nous y arriverons en maintenant un rapport de force favorable à l’Ukraine dans la durée. Nous y sommes prêts.
Les « attaques informationnelles » russes se multiplient. Comment s’en protéger ?
Il faut savoir que nous sommes le pays le plus ciblé par ces attaques en Europe, après l’Ukraine. Nous avons développé l’agence Viginum en France, spécialisée dans la détection et la lutte contre les ingérences étrangères, et nous disposons du Digital Services Act au niveau européen. Ce texte donne une responsabilité de modération aux plateformes, ce qui permet de bloquer les campagnes de déstabilisation diffusées via les réseaux sociaux. La Commission européenne, encore trop timide sur le sujet, doit aller plus loin et l’imposer aux géants du numérique.
Contre Donald Trump qui veut taxer nos automobiles à 25 %, Emmanuel Macron a proposé de recourir à l’instrument « anti-coercition ». Nos voisins le suivront-ils ?
Nous avions déjà évoqué cette possibilité au moment du bras de fer sur le Groenland, et l’unité des Européens avait été assez large. La Commission peut décider de contre-mesures commerciales, de restreindre l’accès des entreprises américaines à nos marchés publics, taxer leurs services numériques… Ursula von der Leyen l’a dit : tous les outils sont sur la table. Nous soutenons cette approche. N’hésitons plus à nous défendre.
Les sujets européens doivent être au cœur de la campagne présidentielle.
— Benjamin Haddad
L’application provisoire du traité UE-Mercosur va-t-elle déstabiliser l’agriculture française ?
Nous avons obtenu des clauses de sauvegarde pour protéger les filières stratégiques d’une déstabilisation par des flux d’importation massifs, et des mesures miroirs pour bloquer les produits qui ne respectent pas les standards sanitaires et phytosanitaires européens. Nous serons vigilants à ce que ces outils que nous avons négociés soient bien appliqués. Les contrôles ont été doublés au 1er janvier, mais il faut aller beaucoup plus loin. Dans le cadre du prochain budget européen, que je négocie pour la France, nous pousserons pour la création d’une véritable force européenne, déployée à la fois dans nos ports d’entrée et auprès des pays exportateurs. Les Américains et les Chinois le font. Faisons-le aussi.
La France sera-t-elle toujours la locomotive de l’Europe après 2027 ?
Elle le doit. C’est dans l’intérêt de notre pays, c’est sa mission historique et c’est ce qu’attendent nos partenaires. Quand je voyage, je mesure combien la voix de la France est reconnue et attendue. Les sujets européens doivent être au cœur de la campagne présidentielle. On ne peut plus parler de politique nationale sans parler d’international : la guerre en Ukraine, la pression économique chinoise, les questions de défense… Tout cela a un impact direct sur nos modes de vie. Les Français méritent un débat transparent et responsable sur ces enjeux.
La voix de la France est encore « reconnue et attendue » au Moyen-Orient ?
Elle porte toujours autant parce que nous sommes dans l’action et à l’initiative. Sur la liberté de navigation dans le détroit d’Ormuz, c’est à Paris que nous avons réuni 49 chefs d’État et de gouvernement pour construire une coalition indépendante. Nous avons des partenariats de défense et de sécurité solides dans le Golfe, avec le Qatar, les Émirats arabes unis, la Jordanie. Nous avons envoyé des moyens de défense à Chypre dès le début du conflit, nous avons près de 700 Casques bleus au Liban… Ce n’est pas une posture, c’est du concret. Nous sommes un partenaire fiable, qui tient parole, et nous sommes perçus comme tel.