Sous 2,8 km de glace antarctique, l’Europe vient d’extraire 1,2 million d’années de mémoire climatique

En avril 2026, les dernières caisses d’un trésor scientifique unique sont arrivées dans les laboratoires européens. À l’intérieur : des morceaux de glace antarctique parmi les plus anciens jamais récoltés, capables de raconter le climat de la Terre bien avant l’apparition d’Homo sapiens.

Le projet européen Beyond EPICA – Oldest Ice vient de boucler une décennie de travail dans l’un des endroits les plus inhospitaliers de la planète.

Ce qu’il en ressort pourrait sérieusement secouer notre compréhension du climat futur !

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Pourquoi forer si loin ?

L’idée de départ tient en une phrase : la glace est une archive. Quand la neige tombe sur l’Antarctique, elle emprisonne dans ses minuscules bulles d’air un échantillon de l’atmosphère de l’époque. Couche après couche, millénaire après millénaire, la calotte polaire devient une bibliothèque verticale du climat terrestre.

Le précédent projet européen, baptisé EPICA, s’est achevé en 2004 et avait déjà permis de remonter 740 000 ans en arrière en forant au site de Dôme C. Avec Beyond EPICA – Oldest Ice (subventionné à environ 11 millions d’euros par l’UE), les climatologues ont voulu aller plus loin, beaucoup plus loin et pour une raison simple : autour d’un million d’années, quelque chose de très étrange s’est produit dans le climat de la Terre, et personne ne sait vraiment pourquoi.

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Que s’est-il passé il y a un million d’années ?

Pendant des millions d’années, les périodes glaciaires se sont succédé selon un rythme assez régulier : tous les 41 000 ans environ. Puis, il y a un peu plus d’un million d’années, le tempo a brutalement ralenti. Les cycles sont passés à 100 000 ans, avec des glaciations plus longues et plus intenses. C’est ce qu’on appelle la Transition du Pléistocène moyen, et cela reste encore aujourd’hui l’un des plus gros mystères de la paléoclimatologie.

Pourquoi un tel changement de rythme ? La concentration de CO₂ dans l’atmosphère a-t-elle joué un rôle moteur ou simplement accompagné le mouvement ? Quelle part revient aux variations de l’orbite terrestre, à la dynamique des calottes glaciaires, aux courants océaniques ? Pour répondre, il était ainsi nécessaire de retrouver l’air d’avant la transition. Donc forer dans une glace plus vieille que 800 000 ans. Idéalement, jusqu’à 1,5 million d’années.

Stockage des carottes de glace sur le terrain (Crédit : PNRA IPEV).Stockage des carottes de glace sur le terrain (Crédit : PNRA IPEV).
L’art de trouver un échantillon supérieur à million d’années sous 2,8 km de glace

Forer au hasard sur un continent grand comme 25 fois la France, ce serait un peu comme chercher une aiguille dans une botte de foin gelée. Les scientifiques ont donc d’abord modélisé numériquement les zones susceptibles d’abriter de la glace très ancienne, puis vérifié sur le terrain.

Deux outils-clés : un radar baptisé ApRES, qui mesure les minuscules mouvements internes de la glace, et un système appelé DELORES, qui cartographie les couches en profondeur. Les équipes du British Antarctic Survey ont aussi utilisé un foret rapide, le RAID, pour prélever de petites carottes d’exploration sans avoir à creuser tout le puits. L’objectif était double : trouver de la glace très ancienne, mais aussi vérifier qu’elle n’était pas en train de fondre à la base, ce qui effacerait évidemment les archives.

Le site retenu, à proximité de Dôme C, se trouve à plus de 3 200 mètres d’altitude, par des températures qui descendent régulièrement sous les -50 °C. C’est là que le forage profond a démarré en 2021.

Quatre campagnes, un puits, et une carotte

Il aura au final fallu quatre campagnes successives, chacune limitée à la courte fenêtre estivale antarctique, pour atteindre le socle rocheux. Le tout en remontant la glace par tronçons, en la conditionnant, et en l’expédiant en Europe à -50 °C dans des conteneurs frigorifiques spéciaux.

Une rupture de la chaîne du froid, et c’est plus d’un million d’années de données qui seraient parti en fumée !

Dr Robert Mulvaney, scientifique spécialiste des carottages de glace au British Antarctic Survey (BAS).Dr Robert Mulvaney, scientifique spécialiste des carottages de glace au British Antarctic Survey (BAS).
Ce que la glace commence déjà à raconter

Les premières analyses sont en cours dans les labos répartis entre Bologne, Berne, Grenoble, Cambridge et plusieurs autres villes européennes. Chaque tronçon est découpé, fondu, analysé pour son contenu en gaz piégés (CO₂, méthane), en isotopes de l’oxygène (un proxy de la température) et en poussières (qui renseignent sur les vents et l’aridité de l’époque).

Les premiers résultats indiquent que les concentrations de CO₂ avant la transition du million d’années étaient probablement plus basses que ce que certains modèles avaient anticipé. Si cela se confirme, cela renforce l’idée que les gaz à effet de serre n’ont pas été un simple passager du climat, mais un acteur central du basculement entre les rythmes glaciaires.

Cette archive antarctique raconte ainsi, non seulement le passé mais va aussi permettre de calibrer des modèles pour prédire ce qui nous attend si la concentration actuelle de CO₂, déjà supérieure à 420 ppm, continue de grimper. À titre de comparaison, sur l’ensemble des 800 000 dernières années révélées par EPICA, le CO₂ n’avait jamais dépassé 300 ppm avant l’ère industrielle !

Une victoire européenne de prestige

Beyond EPICA n’est pas seul sur le créneau. Les Américains, les Australiens, les Russes, les Chinois et les Japonais ont tous des programmes équivalents de forage profond en Antarctique, avec leurs propres ambitions et leurs propres sites. Le projet japonais à Dôme Fuji vise lui aussi le million d’années. Le programme chinois, en plein essor, multiplie les stations et les forages depuis Kunlun, près du Dôme A, l’un des points les plus froids et les plus hauts du continent.

Maîtriser les archives climatiques, c’est peser dans les rapports du GIEC, dans les décisions politiques sur le climat, et dans la diplomatie polaire à l’heure où le statut de l’Antarctique, gelé par le Traité de 1959, fait l’objet de pressions croissantes.

Pour l’Union européenne, qui finance Beyond EPICA, c’est aussi une démonstration de capacité scientifique et logistique : peu de consortiums au monde peuvent coordonner douze institutions sur dix pays pour aller chercher 2,8 km de glace au bout du monde.

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Et après ?

Le forage est terminé, mais l’aventure scientifique commence à peine. L’analyse complète des carottes va occuper les laboratoires européens pendant cinq à dix ans, peut-être davantage. Chaque centimètre de glace renferme des décennies entières d’histoire climatique qu’il faudra lire avec beaucoup de précision

La grande question reste ouverte : verra-t-on enfin ce qui s’est passé avant la transition du million d’années ? Si les analyses confirment que la glace la plus profonde dépasse réellement 1,2 million d’années, voire approche le seuil des 1,5 million, la paléoclimatologie disposera de son texte fondateur. Sinon, il faudra retourner forer ailleurs, peut-être plus loin, peut-être plus profond !

Sources :

CORDIS – Commission européenne, « Beyond EPICA – Oldest Ice Core » (consulté en avril 2026)
https://cordis.europa.eu/project/id/815384/fr
Présentation du projet européen Beyond EPICA visant à extraire et analyser les plus anciennes carottes de glace antarctiques afin de reconstituer l’histoire climatique de la Terre.

Beyond EPICA, « Beyond EPICA – Oldest Ice » (consulté en avril 2026)
https://www.beyondepica.eu/en/
Site officiel du programme scientifique détaillant les objectifs, les technologies de forage et les avancées de l’expédition antarctique.

Nature, « Scientists drill Antarctic ice core that could reveal 1.5 million years of climate history » (10 juin 2024)
https://www.nature.com/articles/d41586-024-01507-5
Article expliquant l’importance scientifique des nouvelles carottes glaciaires antarctiques et leur potentiel pour comprendre les cycles climatiques anciens.

 

Image de mise en avant : Vue aérienne du camp Little Dome C (Crédit PNRA IPEV).