Le sommet « Africa Forward », organisé aujourd’hui et demain à Nairobi au Kenya, réunira entre 1 500 et 2 000 dirigeants économiques lors de sa première journée, avant, le lendemain, un format plutôt politique rassemblant une trentaine de chefs d’État autour d’Emmanuel Macron et William Ruto. Présenté comme « le premier sommet de ce type dans un pays anglophone », cet événement marque une inflexion stratégique dans la relation entre la France et le continent africain. Il s’inscrit dans une logique de « partenariats mutuellement avantageux » et vise à structurer un dialogue centré sur l’investissement, l’innovation et la croissance. La présence massive du secteur privé, avec près des deux tiers des participants issus d’Afrique, confirme le repositionnement vers une diplomatie économique assumée.

Depuis son arrivée à l’Élysée, Emmanuel Macron a multiplié les gestes pour élargir la politique africaine de la France au-delà du périmètre francophone (visites au Nigeria, au Ghana, en Éthiopie, ou au Kenya) mais aussi pour prôner une nouvelle approche dans les relations entre la France et les pays africains. Avec ce rendez-vous diplomatique et économique majeur, l’Élysée mise désormais sur une approche « décomplexée », tournée vers l’Afrique anglophone et son économie prometteuse. Le choix de Nairobi traduit une volonté claire de sortir du périmètre francophone traditionnel et de s’adresser à des marchés en forte expansion, portés par une démographie dynamique et une urbanisation rapide. En rompant avec la tradition des capitales francophones, l’Élysée veut ainsi donner le sentiment d’une relation rénovée, ne relevant plus de la politique de coopération, mais de la géopolitique transactionnelle. Le sommet entend répondre à des besoins structurels encore importants, notamment en infrastructures et en industrialisation, dans des économies où ces secteurs restent « encore embryonnaires ». Les discussions porteront sur des sujets opérationnels : intelligence artificielle, transition énergétique, agriculture durable, santé ou encore réforme de l’architecture financière internationale. L’objectif est de dépasser « le langage de l’aide » pour construire une relation fondée sur l’investissement et des mécanismes financiers innovants, incluant des partenariats public-privé et des outils de « de-risking ». Cette approche vise aussi à repositionner la France face à une concurrence accrue de la Chine, de la Turquie ou des pays du Golfe. Dans ce contexte, Paris cherche à apparaître comme une « puissance d’équilibre », capable de proposer des coopérations technologiques sans dépendance stratégique. Selon Emmanuel Macron, « la France entend être un partenaire fiable et solide de l’Union africaine sur tous ces enjeux, et ce sommet doit nous permettre de franchir une nouvelle étape au bénéfice de nos deux continents.  » À Nairobi, l’Élysée espère tourner la page en mettant en avant l’innovation et le secteur privé, mais les attentes restent élevées côté africain, où le scepticisme persiste face à des sommets passés jugés « technocratiques » ou sans effets concrets. La question centrale reste celle de l’exécution : financement réel des projets, accès au capital et rééquilibrage des partenariats.

Le sommet « Africa Forward » pourrait constituer une séquence charnière, à la fois sur le plan diplomatique et économique. Il est perçu comme « l’un des derniers grands gestes diplomatiques » du second quinquennat d’Emmanuel Macron, avec une ambition de clarification stratégique. Les conclusions attendues, notamment sur le financement du développement, doivent alimenter le G7 d’Évian prévu du 15 au 17 juin. Si les engagements se traduisent en projets concrets, ce sommet pourrait marquer un basculement durable vers une relation plus pragmatique, centrée sur la compétitivité, la souveraineté économique et l’intégration aux chaînes de valeur globales. À défaut, il risque de prolonger une perception déjà installée : celle d’un décalage entre les annonces et les résultats.