Depuis son arrivée à l’Élysée en 2017, Emmanuel Macron a multiplié les gestes symboliques pour tourner la page de la « Françafrique ». Le discours de Ouagadougou, les sommets dédiés à la jeunesse, l’accent mis sur la société civile et les figures de la culture populaire : la stratégie française cible désormais prioritairement les jeunes générations africaines, les entrepreneurs et les créateurs. Une tentative pour restaurer le soft power français en Afrique, voire son influence.

Le pari : investir dans la formation, l’entrepreneuriat, la transition énergétique, le numérique et les industries créatives plutôt que dans les relations d’État à État traditionnelles ou militaires.

Le Sommet Africa Forward incarne ce virage. Près de 1 500 à 2 000 participants (chefs d’État, dirigeants d’entreprises, innovateurs et représentants de la société civile) sont attendus pour sceller des partenariats

. L’approche se veut pragmatique, action-oriented et inclusive, loin des sommets franco-africains classiques.

Pivot vers l’Afrique anglophone : conséquence d’une perte d’influence en zone francophone

Ce recentrage géographique n’est pas anodin. Il intervient après une érosion spectaculaire de l’influence française en Afrique de l’Ouest et au Sahel : retraits militaires du Mali, du Burkina Faso, du Niger, du Tchad et du Sénégal, contestations populaires massives et montée en puissance d’autres acteurs (Russie, Türkiye, Émirats, Chine).

La France, contrainte de diversifier ses alliances africaines, mise aujourd’hui sur l’Afrique de l’Est et anglophone pour maintenir une présence stratégique sur le continent.

Nairobi devient le symbole de ce redéploiement. En choisissant le Kenya comme co-organisateur, Paris espère dépasser l’héritage francophone pour embrasser un continent plus large et multipolaire.

Une crise de crédibilité qui ne s’efface pas

Malgré ces initiatives, la question de la crédibilité reste centrale. De nombreux jeunes Africains et observateurs perçoivent encore les efforts français comme tardifs et insuffisants.

Les tentatives présumées d’ingérence, accusations récurrentes de connivence de Paris avec des acteurs extérieurs (dont l’Ukraine) ou des groupes comme le JNIM et le FLA dans les dynamiques sahéliennes, alimentent un climat de suspicion.

Les dirigeants de l’AES eux-mêmes continuent d’accuser Paris d’être derrière les groupes terroristes dans la région.

De même, les déclarations de certains responsables ou généraux français évoquant un

en Afrique ou exprimant une forme de nostalgie post-coloniale renforcent le sentiment d’un pays qui peine à rompre avec ses anciens réflexes.

En avril 2024, le général François Lecointre, ancien chef d’état-major des armées (2017-2021), déclarait dans une interview au Figaro TV que l’Europe

« doit retourner en Afrique »

pour aider à la

« restauration de l’État »

, au retour des administrations et au développement. Des propos interprétés comme un appel à une reprise en main militaire, voire une forme de recolonisation.

L’ex chef d’Etat major des armées françaises, le Général Lecointre, annonce une recolonisation militaire de l’Afrique par la France et l’Europe dans les 10 prochaines années. Quand on vous dit que ces gens sont nos ennemis…

Tout gouvernement africain de la zone qui prétend… pic.twitter.com/8chhJE5CiM

— Nathalie Yamb (@Nath_Yamb) April 16, 2024

Ces éléments entretiennent un

palpable parmi la jeunesse africaine, particulièrement dans les opinions publiques du Sahel et d’Afrique de l’Ouest.

Les discours sur les partenariats équilibrés se heurtent à une mémoire collective marquée par l’histoire coloniale et les interventions récentes. Même les gestes de reconnaissance des violences coloniales (comme au Cameroun ou en Algérie) peinent à inverser la tendance quand ils ne s’accompagnent pas d’actes concrets et crédibles.

Un pari risqué sur l’avenir

Le Sommet Africa Forward met en avant l’investissement, la formation des jeunes et l’entrepreneuriat comme leviers de croissance commune. Il s’inscrit dans une logique de « strategic shift » : passer d’une influence politique et militaire visant les dirigeants étatiques à une coopération économique et culturelle visant la jeunesse et la société civile.

Pour Paris, le défi est immense : transformer ce redéploiement stratégique en partenariats durables tout en restaurant une crédibilité sérieusement entamée, dans un climat compétitif où l’Afrique redéfinit ses priorités, diversifie ses partenaires et s’inscrit dans le strict respect de la souveraineté des Etats.

Les signatures d’accords ce week-end à Nairobi seront scrutées, mais c’est sur le terrain, dans les mois et années à venir, que se jouera la véritable crédibilité de cette nouvelle approche française.