Dans les boucheries des grandes villes, la viande rouge est devenue tellement chère qu’elle devient quasiment inaccessible. Le kilo atteint des niveaux difficilement supportables pour les bourses des ménages, alors même que les importations bénéficient d’importantes exonérations publiques. Mais entre opacité des marges, soupçons de spéculation et faible impact sur les prix à la vente, les mesures censées soulager le marché nourrissent des interrogations sur leurs véritables bénéficiaires.
Il y a des prix qui ne se commentent plus seulement en dirhams. Ils se mesurent à ce qu’ils retranchent du quotidien. Dans les boucheries des grandes villes, la viande rouge est en train de franchir ce cap symbolique. Le kilo, qui peut atteindre 120 voire 130 dirhams selon les points de vente, n’est plus un simple produit alimentaire. Il est devenu le marqueur visible d’une cherté qui serre chaque semaine un peu plus la bourse de la ménagère.
Le contraste est d’autant plus frappant que, dans certains souks hebdomadaires, les prix observés restent nettement inférieurs. Des professionnels évoquent des niveaux autour de 80 à 85 DH le kilo, là où les grandes villes affichent des écarts de plusieurs dizaines de dirhams. Cette différence, loin d’être anecdotique, nourrit un malaise dans la filière. Car entre le prix à la sortie des abattoirs, celui pratiqué par les bouchers et celui finalement payé par le consommateur, la chaîne de valeur semble perdre en lisibilité.
Le bovin, au cœur de la tension
Si le marché ovin donne, à première vue, des signes de stabilité, bien que les prix y demeurent élevés, c’est du côté des bovins que les inquiétudes se concentrent actuellement. Plusieurs professionnels anticipent une nouvelle hausse des prix dans les prochains jours. Celle-ci pourrait atteindre 20%. L’explication avancée tient principalement au renchérissement des têtes prêtes à l’abattage importées du Brésil, l’un des principaux fournisseurs du marché marocain. Mais cet argument ne convainc pas tous les acteurs. Certains y voient une justification partielle, voire insuffisante, au regard des prix pratiqués dans le commerce de détail.
Pour eux, le problème ne se limite pas au coût d’importation. Il tient aussi à la manière dont les prix se forment après la réception des animaux. Et c’est là où le bât blesse. Un professionnel du secteur, qui requiert l’anonymat, estime que la structure actuelle des prix interroge sérieusement. Selon lui, le prix de gros à la sortie des abattoirs n’excéderait pas 87 DH le kilo dans les périodes les plus tendues, contre environ 70 DH en temps normal.
Or, dans les grandes villes, le consommateur paie souvent beaucoup plus cher. L’écart est jugé d’autant plus problématique qu’il ne s’explique pas toujours par les seuls coûts logistiques ou commerciaux. La géographie des prix ajoute à l’incompréhension. Dans certaines villes de l’intérieur du pays, comme Khouribga ou Béni Mellal, les prix restent sensiblement inférieurs à ceux observés à Casablanca, Rabat ou Marrakech.
«Entre 85 dirhams le kilo et 120 dirhams, la différence est flagrante», relève un professionnel. Pour lui, ces écarts deviennent difficiles à défendre lorsque les circuits d’approvisionnement présentent des similitudes importantes. La distinction entre souks traditionnels et grandes villes joue certes un rôle.
Dans les souks, la viande vendue provient essentiellement de la production locale. Dans les grands centres urbains, en revanche, la viande issue d’animaux importés, notamment du Brésil et de l’Uruguay, occupe une place prépondérante. Un professionnel explique que certaines races bovines importées du Brésil, plus robustes, sont difficilement adaptées à l’abattage traditionnel et sont dirigées vers les abattoirs agréés. Mais cette explication technique ne suffit pas à dissiper les interrogations. Car l’importation de bovins a précisément été encouragée pour détendre le marché, renforcer l’offre et contenir l’inflation sur les viandes rouges. Autrement dit, les animaux importés devaient contribuer à faire baisser la pression. Or, sur les étals, l’effet reste peu visible.
Des écarts difficiles à justifier
C’est là que le dossier devient explosif. Les importateurs bénéficient de facilités publiques importantes et d’une exonération fiscale. Dans l’esprit de cette politique, le consommateur devait être le bénéficiaire final de l’effort consenti par l’État. Pourtant, plusieurs professionnels affirment ne pas constater de répercussion significative sur les prix à la vente. À leurs yeux, les avantages accordés en amont ne se traduisent pas suffisamment en aval.
Le consommateur, censé être protégé, reste exposé à des prix élevés. Les opérateurs intermédiaires, eux, semblent mieux placés pour capter une partie des bénéfices du dispositif. Cette situation alimente un reproche récurrent fait au manque de transparence. Les professionnels réclament davantage de visibilité sur les prix d’achat à l’importation, les coûts réels de transport, les frais d’abattage, les marges de distribution et les conditions de revente.
Dans la filière, plusieurs acteurs estiment que le marché reste sous l’influence d’un nombre limité d’opérateurs capables de peser sur les volumes, les disponibilités et, indirectement, les prix. Les soupçons sont renforcés par les niveaux de marge évoqués par certains professionnels. Selon plusieurs estimations circulant dans la filière, les gains réalisés sur certains lots importés pourraient être particulièrement importants lorsque les volumes portent sur plusieurs milliers de têtes. La tension commence d’ailleurs à déborder du marché vers l’espace public. Sur les réseaux sociaux, des appels au boycott de la viande rouge gagnent en visibilité.
Cependant, les professionnels les plus critiques ne réclament pas nécessairement l’arrêt des importations. Ce qu’ils réclament, en revanche, c’est un encadrement plus rigoureux. Parmi les pistes avancées figurent le contrôle systématique des documents d’importation, l’exigence de factures originales, le suivi précis des volumes importés, la traçabilité des animaux et une meilleure transparence sur les circuits de distribution. Au-delà de la flambée actuelle, la crise des viandes rouges révèle une fragilité plus profonde, d’où l’appel des certains professionnels à une réorientation vers la reproduction locale et à la reconstitution durable du cheptel national.
Maryem Ouazzani / Les Inspirations ÉCO