On surveille le déficit. On scrute la dette. Mais un chiffre plus grave passe inaperçu. Depuis cinq ans, la Tunisie n’épargne plus. Elle consomme son capital. Et le dernier épargnant du pays, le ménage, s’épuise à vue d’œil.

Il y a des chiffres qui font les gros titres. Le déficit budgétaire, la dette publique, l’inflation. Et il y a ceux qu’on ignore, alors qu’ils disent l’essentiel. L’épargne nationale est de ceux-là. On ne la commente jamais. Elle raconte pourtant une histoire glaçante.

Commençons par le haut, par la macroéconomie. L’épargne d’un pays se mesure de deux façons. Il y a l’épargne brute, ce qui reste du revenu une fois la consommation payée. Et il y a l’épargne nette, plus honnête, qui retranche en plus l’usure du capital, les machines qui vieillissent, les routes qui se dégradent, les bâtiments qui s’amortissent. L’épargne nette, c’est ce que le pays met vraiment de côté pour l’avenir, une fois entretenu l’existant.

Or, en Tunisie, cette épargne nette est négative. Pas une année. Cinq années de suite. En 2021, elle s’établit à moins 1 869 millions de dinars (MDT). En 2025, à moins 6 385 MDT. Avec un creux à moins 7 223 MDT en 2024. Le sens de ce chiffre est brutal. Le pays ne renouvelle même pas son capital. Il vit sur ses réserves. Il consomme aujourd’hui ce qu’il aurait dû garder pour demain.

–          Un pays qui vit à crédit sur lui-même

L’épargne brute, elle aussi, s’effrite. Elle recule de 13 444 MDT en 2021 à 10 647 en 2025, un cinquième de moins. Dans le même temps, le taux d’investissement reste bloqué autour de 15 %, un niveau notoirement insuffisant pour un pays qui rêve de rattrapage. La mécanique est implacable. Sans épargne, pas de financement domestique de l’investissement. Sans investissement, pas de croissance. Sans croissance, pas d’épargne. Le cercle se referme.

C’est là que la dette entre en scène, non comme un choix, mais comme une conséquence. Quand un pays n’épargne pas assez pour investir, il emprunte la différence. La dette n’est pas la maladie, elle est le symptôme d’un corps qui ne produit plus ses propres ressources. Le vrai mal est en amont, dans cette épargne qui a disparu.

–          L’État, un épargnant qui n’épargne jamais

Cette disparition frappe d’abord l’État. Son épargne est négative sur les cinq années, sans exception. Même dans sa meilleure année, 2025, elle atteint péniblement moins 80 MDT. L’État tunisien ne dégage donc jamais le moindre surplus. Ses recettes, essentiellement fiscales, ne couvrent même pas ses dépenses courantes, salaires, fonctionnement et subventions.

La conséquence est directe, et elle éclaire un autre débat. Faute d’épargne, l’État n’a aucune ressource propre à consacrer à l’investissement. Les 5 769 MDT qu’il a investis en 2025 ont dû être financés, en totalité, par l’emprunt. Un État qui n’épargne rien ne peut construire qu’à crédit. Voilà pourquoi l’investissement public reste faible, à peine plus d’un cinquième de l’investissement total du pays, et pourquoi la dette progresse pour financer non pas seulement des routes, mais aussi le fonctionnement ordinaire.

Le creux de 2022, à moins 5 446 MDT, mérite une note. Il coïncide avec le sommet des subventions de compensation, montées cette année-là à 15 319 MDT dans le sillage de la flambée des prix mondiaux. À mesure que ces subventions ont reflué, jusqu’à 10 351 MDT en 2025, l’épargne publique s’est redressée. Cette lecture, que l’on énonce pas explicitement, reste une interprétation, mais la concordance des courbes est nette.

–          Le ménage, dernier épargnant, et il flanche

Descendons maintenant au niveau des ménages. Car en Tunisie, l’épargne du pays repose presque entièrement sur eux. Ni l’État ni les entreprises n’en portent le gros. Les ménages, si. Mais leur effort s’effondre. Leur épargne fond de 8 893 MDT en 2021 à 4 224 MDT en 2025. Divisée par deux en quatre ans. Le creux de 2024, à 3 424 MDT, marque le point le plus bas.

La cause est limpide, ce sont les prix. De 2022 à 2024, la consommation des ménages a augmenté plus vite que leur revenu, environ deux points de plus chaque année. Ces années sont précisément celles du pic d’inflation, quand la hausse des prix à la consommation frôlait les 9 %. Pour maintenir leur niveau de vie face à des prix qui grimpaient plus vite que leurs salaires, les familles ont puisé dans leur épargne. Le taux d’épargne des ménages le montre crûment, il tombe de 8,6 % du revenu en 2021 à 3 % en 2025. Divisé par près de trois. On n’épargne pas quand on peine déjà à boucler ses fins de mois.

Et voici le fait le plus frappant. Le poids des ménages dans l’épargne nationale s’écroule, de 66 % en 2021 à 40 % en 2025. Le pilier se fissure, et personne ne prend le relais.

–          Voir enfin ce qui compte

Que retenir de tout cela ? Que la Tunisie a un problème plus profond que son déficit ou sa dette. Elle a un problème d’épargne. Elle ne met plus rien de côté, ni au niveau du pays, ni à celui de l’État, et de moins en moins au niveau des familles.

Ce diagnostic dérange, car il ne se règle pas par un tour de vis budgétaire ni par un prêt de plus. Il touche au moteur même de l’économie, la capacité d’un pays à financer son propre avenir. Le PIB monte, on l’a vu. Mais derrière la façade, le pays vit à crédit sur lui-même. Et il faudra bien, un jour, regarder ce chiffre-là en face.

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