Le premier obstacle reste l’image. Les agents africains arrivent souvent avec un handicap de crédibilité. Dans les échanges avec les clubs européens, certains témoignent de regards condescendants ou de clauses injustes. « J’ai déjà vu un club me dire clairement qu’il préférait traiter avec un agent français, même si je connaissais le joueur depuis ses 13 ans. Ce genre de choses arrive encore aujourd’hui », confie un agent africain qui a requis l’anonymat. La nationalité de l’agent devient parfois un critère implicite de mise à l’écart. « Certains dirigeants pensent encore que les Africains sont là pour toucher une commission rapide et disparaître. Ils n’imaginent pas qu’on peut gérer une carrière sur dix ans », ajoute-t-il.
Un système verrouillé
L’autre difficulté est structurelle. Le marché européen est cadenassé par des agences puissantes, Mendes, Wasserman, Stellar, qui contrôlent des dizaines de joueurs, et donc les flux d’informations, les relations avec les clubs, et même… les mouvements de certains jeunes prometteurs africains. « Tu peux former un gamin de 15 ans à Bamako ou à Dakar. Dès qu’il brille à la CAN U17 ou dans une académie partenaire, une agence européenne se positionne. Elle fait pression, elle propose des contrats de représentation sur cinq ans, elle promet un prêt en Ligue 2. Et toi, tu regardes ton joueur partir sans rien pouvoir faire », témoigne un agent sénégalais qui a récemment perdu deux clients au profit d’une agence espagnole.
Ce phénomène porte un nom dans le jargon du métier : la « récupération ». Des agents africains posent les premières briques, accompagnent les jeunes en local, gèrent le transfert… puis sont écartés dès que le joueur arrive dans un grand club. Moussa Diarra, agent sénégalais installé en Île-de-France, confirme : « Il y a des cas où on a tout fait, mais dès que le joueur arrive à Metz, à Salzbourg ou à Braga, on ne nous appelle plus. C’est une violence symbolique. Et parfois, ce sont même les clubs qui imposent un autre agent, européen, pour continuer la carrière. »
Malgré ce système verrouillé, des agents africains parviennent à inverser la tendance. La clé ? Une double stratégie : se former, et s’internationaliser. « Aujourd’hui, je travaille avec deux avocats, un fiscaliste et un recruteur vidéo. Je parle anglais, espagnol et portugais. C’est comme ça que j’ai pu placer mon joueur en Serie A. Il faut montrer qu’on a le niveau, qu’on est au courant de tout », explique Moussa Diarra. Le réseau reste également essentiel. Beaucoup multiplient les allers-retours entre Afrique et Europe, tissent des relations dans les clubs de deuxième division, et apprennent à faire valoir leurs joueurs au bon moment, sans les brader.
Des success stories qui inspirent
Le succès de certains agents africains devient une source d’inspiration. Thierno Seydi, célèbre agent sénégalais, a longtemps représenté Didier Drogba et plusieurs grands joueurs africains. Il continue aujourd’hui d’accompagner des profils internationaux en jouant un rôle central dans la carrière de joueurs encore en activité. Ces figures montrent qu’un modèle africain d’accompagnement est possible et crédible.
Vers une prise de pouvoir lente mais réelle
La montée en compétence est visible : des agents africains représentent aujourd’hui des joueurs évoluant en Ligue 1, Bundesliga ou même Premier League. Certains gèrent des transferts à plusieurs millions d’euros. Mais cela reste une exception. « Ce qu’il nous manque, c’est la solidarité entre agents africains. Chacun bosse dans son coin. On devrait former des réseaux, des coalitions, des cabinets multinationaux avec des bases à Abidjan, Dakar, Londres. C’est comme ça qu’on pèsera », plaide un agent sénégalais.
Le mercato reste un monde impitoyable. Les agents africains y évoluent avec lucidité : pour exister, ils doivent être deux fois plus professionnels, deux fois plus solides juridiquement, deux fois plus patients. Leur progression en Europe reste fragile, mais elle est réelle. Et chaque joueur bien placé sans qu’ils soient dépossédés de leur travail est une victoire. Une victoire qui, espèrent-ils, deviendra un jour la norme.