Selon un rapport publié en septembre 2025 par RES4Africa, l’Afrique du Nord se trouve en première ligne face au CBAM (Carbon Border Adjustment Mechanism), un dispositif de l’Union européenne en phase transitoire depuis octobre 2023 et censé devenir pleinement opérationnel début 2026. Le CBAM oblige les importateurs à s’acquitter d’un coût équivalent au prix du carbone européen pour compenser les émissions liées aux biens qu’ils introduisent dans l’Union.
Pour l’Égypte, la Tunisie, le Maroc ou encore l’Algérie, cela se traduit par un défi de compétitivité dans les secteurs industriels aux débouchés tournés vers le vieux continent. D’après l’étude, l’exposition n’est pas uniforme. L’Égypte est considérée comme le pays le plus vulnérable en raison de ses secteurs des engrais et de l’acier, tous deux fortement émetteurs. La Tunisie est concernée surtout à cause du ciment, avec une exposition estimée à 0,5 % de son PIB.
Le Maroc bénéficie d’une situation relativement plus favorable, avec 0,3 % de son PIB exposé et des indices négatifs dans certaines filières, ce que le rapport attribue à « la diversification de son profil commercial et aux efforts de décarbonation engagés tôt dans ses secteurs clés ». L’Algérie n’est pas incluse dans l’indice d’exposition, mais plus de 80 % de ses exportations hors hydrocarbures vers l’Europe relèvent de produits couverts par le CBAM.
Pour arriver à ces résultats, RES4Africa a croisé l’intensité carbone des produits exportés avec leur poids dans le commerce extérieur des pays concernés. Le think tank note que le CBAM agit comme un élément de pression extérieure pour pousser à la décarbonation. Selon son rapport, les entreprises exportatrices devront investir dans l’efficacité énergétique, les énergies renouvelables ou encore la traçabilité de leurs émissions pour préserver leur accès ou leur compétitivité sur le marché européen.
Mais le mécanisme n’est pas juste un outil climatique, il touche aussi à la gouvernance économique. En Égypte et en Tunisie, les secteurs exposés emploient une main-d’œuvre plus qualifiée et mieux rémunérée que la moyenne. Les pertes potentielles d’emplois, bien que modestes en volume (entre 0,2 et 0,4 % du total), pourraient ainsi avoir un impact social disproportionné.
Un défi d’adaptation et des questions d’équité
Ces constats s’inscrivent dans un débat plus large sur l’équité du dispositif. Alors que les exportateurs africains doivent engager des investissements souvent coûteux pour s’adapter, Bruxelles a récemment ouvert la perspective d’utiliser une partie des recettes générées par le CBAM pour compenser ses propres industriels affectés par la fin progressive des quotas gratuits d’émissions dans le système ETS.
Selon les détails relayés par plusieurs sources dont le site DownToEarth, le projet table sur environ 1,5 milliard d’euros par an de recettes réinjectées dans le soutien aux producteurs européens d’acier, d’aluminium ou de ciment.
Ces évolutions nourrissent des interrogations croissantes. Du côté africain, le mécanisme est perçu comme une barrière commerciale sous couvert climatique. L’idée que ses recettes puissent en partie servir à soutenir la compétitivité des industriels européens alimente le soupçon de protectionnisme, relèvent plusieurs observateurs. L’Inde, la Chine et d’autres pays émergents ont déjà exprimé leur opposition lors des discussions climatiques multilatérales, et l’OMC pourrait être saisie pour examiner la conformité du dispositif.
En Europe même, des critiques émergent. Dans une note publiée en juillet 2025, Carbon Market Watch estime que recycler un prélèvement payé par des producteurs étrangers pour subventionner des industriels européens reviendrait à récompenser les pollueurs et à « exporter la pollution ». L’organisation souligne que les exportations réellement concernées par le CBAM restent marginales dans le commerce extérieur européen, ce qui relativise l’argument d’un risque massif de perte de compétitivité.
L’Afrique du Nord s’active face aux nouvelles règles
Dans ce contexte, l’Afrique du Nord se retrouve face à un double défi. Ses entreprises doivent accélérer leurs efforts de décarbonation pour rester présentes sur le marché européen tout en composant avec un cadre commercial susceptible d’évoluer en leur défaveur si l’UE privilégie la protection de ses propres acteurs. La question est de savoir si le CBAM va devenir un levier de convergence et de partenariat, ou un vecteur cristallisant de nouvelles tensions commerciales entre l’Europe et ses partenaires du Sud.
Plusieurs entreprises de la région ont déjà engagé des actions. Egypt Aluminium, principal exportateur d’aluminium égyptien vers l’Europe, a signé un contrat de 25 ans avec la société norvégienne Scatec pour développer une centrale solaire de 1,1 GW, un projet de 650 millions USD visant à réduire son empreinte carbone. Au Maroc, OCP a intensifié ses investissements dans l’énergie solaire, tandis qu’en Algérie, Sonatrach et Tosyali travaillent sur des projets pilotes d’hydrogène renouvelable.
Ces initiatives illustrent une volonté d’adaptation, mais elles ne dissipent pas toutes les incertitudes. Selon la Banque mondiale, le CBAM pourrait générer jusqu’à 10 milliards d’euros par an pour l’Union européenne à partir de 2026, un chiffre qui donne la mesure des enjeux financiers et politiques liés à ce mécanisme.