Lors du panel « Africa’s Job Engine » qui s’est tenu ce 20 janvier à Davos, le rappel a été clair : d’ici 2050, un habitant de la planète sur quatre sera africain. Cette réalité statistique s’impose désormais comme une urgence absolue dans les débats, car le décalage entre la croissance démographique, notamment de la population jeune, et les besoins de l’économie en main-d’œuvre et en expertise, alimente une précarité structurelle. Invités à se prononcer sur cette réalité, des responsables de gouvernements africains, notamment Yusuf Maitama Tuggar, en charge des affaires étrangères du Nigeria, et Ahmed Shide, ministre des finances de l’Éthiopie, ont avancé des arguments en faveur d’un virage doctrinal majeur.

Mise en œuvre de réformes 

Il est ressorti de leurs discours que, désormais, il n’est plus seulement question d’attendre l’aide au développement, mais de mettre en œuvre de réformes macroéconomiques et industrielles courageuses.

Ahmed Shide a illustré cette volonté en détaillant le « programme de réforme économique maison » de l’Éthiopie, conçu pour absorber les quelque 1,8 million de nouveaux entrants qui arrivent sur le marché du travail éthiopien chaque année. Le ministre a précisé que son pays mise sur un triptyque pragmatique : les chaînes de valeur agroalimentaires, l’industrie légère et les services. Il a cité en exemple le succès des parcs industriels, qui ont généré plus de 90 000 emplois en 2022, dont 87 % occupés par des femmes, ce qui prouve la capacité du pays à mobiliser l’investissement privé. Toutefois, il a reconnu que des freins majeurs subsistaient, qualifiant de « contraintes » le coût de la logistique et le déficit d’énergie. Pour l’Europe, qui cherche à raccourcir ses chaînes d’approvisionnement, l’offre éthiopienne, malgré ces défis, se positionne comme une alternative crédible de nearshoring, le ministre appelant à coordonner les chaînes de valeur au niveau régional plutôt que firme par firme.

Un pivot en faveur de l’autonomie stratégique européenne

Au-delà de l’industrie traditionnelle, les échanges ont mis en lumière la complémentarité prometteuse entre l’Afrique et l’Europe dans les services et le numérique. Yusuf Maitama Tuggar a rappelé que le Nigeria était engagé dans une « course contre la montre », avec seulement 3 millions d’emplois créés, face à une douzaine de millions de jeunes qui arrivent sur le marché du travail nigérian. Il a détaillé l’assainissement brutal du cadre macroéconomique entamé par son gouvernement, incluant la suppression des subventions aux carburants et la stabilisation de la monnaie, mesures qui ont permis de restaurer la disponibilité des devises étrangères. Le ministre a particulièrement insisté sur les cadres légaux, mentionnant la loi sur l’électricité qui a découplé la production, la transmission et la distribution pour ouvrir le secteur aux investisseurs privés, créant ainsi un environnement plus prévisible pour les partenaires internationaux.

Le Nigeria a clairement affiché son ambition de devenir un hub mondial pour l’externalisation des processus métier (BPO) et les services informatiques. Cette stratégie s’est appuyée sur des initiatives concrètes, telles que la création d’une National Credit Guarantee Company afin de soutenir l’entrepreneuriat local. Pour les entreprises européennes, ce vivier de compétences anglophones constitue une perspective de diversification sécurisée, tant pour la relance d’une nouvelle phase de croissance de la production que pour la création d’un nouvel espace de consommation.

Pour un développement partagé et durable

Au-delà des stratégies nationales, la transformation numérique a été présentée comme le dénominateur commun et le principal accélérateur de cette nouvelle dynamique. L’enjeu n’est pas seulement technique, mais aussi inclusif, comme l’a rappelé Angela Oduor Lungati, directrice exécutive d’Ushahidi : « Un numérique inclusif doit connecter les talents, les PME et les territoires aux marchés et au capital, plutôt que de réduire la transformation à une simple métrique du PIB».

Cette vision d’un développement partagé et durable représente une opportunité majeure pour l’Union européenne.

Ces discussions sont menées dans un contexte de reconfiguration des chaînes de valeur mondiales, où pour l’Europe, les Etats-Unis, partenaire et allié de choix depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, sont devenu imprévisibles. Dans le même temps, le continent a du mal à tisser de nouvelles alliances avec l’Amérique latine, tout en voyant ses dirigeants se méfier de l’Asie et de son leader, la Chine.

Ainsi, l’Afrique offre une option crédible, combinant proximité géographique, complémentarités linguistiques et des marchés en pleine expansion. Pour l’Europe, intégrer activement cette transition via des partenariats d’infrastructures, des programmes de formation à grande échelle et des accords de facilitation des services et de mobilité des personnes, n’est pas seulement une question de coopération ou d’assistance. Cela devrait également être perçu de plus en plus comme un investissement stratégique pour sa propre résilience économique et sa diversification géopolitique. Même si, de ce point de vue, des pays comme la Chine, la Turquie, et même l’Inde, semblent avoir pris une certaine longueur d’avance