L’Ethiopian Investment Holdings (EIH) a annoncé ce 14 novembre la signature d’un protocole d’accord avec Rusal, le leader russe de la production d’aluminium. Ce dernier s’engage sur un projet de fonderie d’aluminium de 500 000 tonnes de capacité annuelle dans le pays d’Afrique de l’Est. Cette collaboration répond aux ambitions d’Addis-Abeba de renforcer une base industrielle encore fragile, et inscrit un peu plus la Russie parmi les partenaires clés du développement économique de l’Éthiopie.
Selon les détails disponibles, le projet devrait s’étaler sur 3 à 4 ans et mobiliser près de 862 millions d’euros, soit 1 milliard USD d’investissements pour sa première phase. Il s’inscrit dans le cadre des efforts éthiopiens pour attirer des investissements lourds, capables d’accélérer la transformation locale. En 2023, le pays se classait à la 146ᵉ place mondiale sur 153 pays évalués à l’indice CIP (Competitive Industrial Performance). Élaboré par l’Organisation des Nations unies pour le développement industriel (ONUDI), cet indice mesure les capacités d’un État à produire et exporter des biens manufacturés.
L’arrivée de Rusal vient ainsi appuyer le plan décennal de développement 2021-2030, qui fait du renforcement de la base industrielle une priorité. Le programme prévoit notamment de porter le taux d’utilisation des capacités industrielles de 50% à 85%, et d’augmenter la part des produits manufacturés locaux sur le marché intérieur, de 30% à 60%. Il vise aussi la création de 5 millions de nouveaux emplois dans le deuxième pays le plus peuplé d’Afrique.
Avant Rusal, Moscou renforçait déjà sa présence dans l’agenda industriel éthiopien. En septembre 2025, l’Ethiopian Electric Company a signé avec la société d’État russe Rosatom un plan d’action pour la planification et la construction d’une centrale nucléaire en Éthiopie. La capacité de l’installation et le calendrier n’ont pas encore été dévoilés, mais le projet vise à soutenir les ambitions industrielles du pays en diversifiant notamment ses sources d’énergie. L’hydroélectricité représente aujourd’hui plus de 90 % de la production nationale, une domination récemment consolidée par l’inauguration du Grand barrage de la Renaissance (GERD), d’une capacité de plus de 5 000 MW.
Un rapprochement accéléré grâce aux BRICS
Nouées à la fin du 19e siècle, les relations entre Addis-Abeba et Moscou ont longtemps reposé sur un socle politique et technique marqué par l’appui soviétique aux industries naissantes et la formation de générations d’ingénieurs éthiopiens. Le partenariat connait un nouvel essor ces dernières années, notamment avec l’entrée de l’Éthiopie dans les BRICS en janvier 2024. L’un des changements les plus significatifs concerne la monnaie : en février 2025, la Russie a autorisé les banques éthiopiennes à effectuer des opérations de change sur son territoire, une mesure réservée à un nombre limité de partenaires africains.
Dans la foulée, les deux pays ont commencé à examiner la possibilité de gérer une partie de leur commerce bilatéral en monnaies locales. Addis-Abeba y voit un moyen de réduire ses coûts d’importation et sa dépendance au dollar, tandis que Moscou cherche à élargir l’usage international du rouble dans le sillage des initiatives financières du bloc BRICS. Les deux parties disposent par ailleurs d’une commission intergouvernementale dont la 9e session s’est achevée la semaine dernière. Elle a abouti à la prolongation d’accords scientifiques, à l’avancée des discussions bilatérales sur l’adhésion éthiopienne à l’OMC, et à un programme élargi de coopération technique, en attendant la prochaine rencontre prévue pour 2026.
Des intentions qui restent à concrétiser
Le développement de la coopération institutionnelle se traduit déjà dans la relation commerciale entre les deux pays. Les échanges commerciaux dépassaient près de 25,9 millions d’euros soit à peine plus 30 millions USD en 2023, selon la base de données UN Comtrade. D’après les chiffres officiels russes, ces échanges ont désormais significativement progressé, atteignant environ 164,8 millions d’euros, soit 191,2 millions USD au premier semestre 2025. Elles sont dominées par le secteur agricole, avec une prépondérance des exportations de café du côté éthiopien et des céréales du côté russe.
Malgré cette progression, les deux gouvernements reconnaissent que leur relation commerciale reste modeste au regard du potentiel. Lors de la dernière session de la commission intergouvernementale, le ministre éthiopien de l’Innovation et de la Technologie, Belete Molla, a souligné que les investissements russes demeurent limités et appelé Moscou à s’engager davantage, en particulier dans l’exploration du pétrole, du gaz et des autres ressources énergétiques encore peu exploitées en Éthiopie.
Dans ce contexte, les projets économiques lancés ces derniers jours donnent un premier aperçu de ce changement d’échelle. Outre les discussions en cours avec Rusal pour la fonderie d’aluminium, Ethiopian Investment Holdings a signé un accord de coopération avec le géant russe du e-commerce RVB. Cet accord, qui marque la première incursion du groupe en Afrique, porte sur l’adaptation de l’offre de RVB au marché éthiopien et sur le développement de projets d’infrastructures technologiques liés à la logistique et aux services numériques.
Au-delà des accords paraphés, il faudra tout de même quelques mois pour confirmer sur le terrain un réel changement d’échelle dans les relations commerciales entre les deux pays.