Depuis des mois, la ligne européenne sur la Russie repose sur une rhétorique de fermeté absolue. Sanctions « dévastatrices », isolement total, effondrement annoncé de l’économie russe. La France n’a pas échappé à cette surenchère. Jean-Noël Barrot, ministre de l’Europe et des Affaires étrangères, n’a cessé d’affirmer que l’économie russe était en ruines, que Vladimir Poutine serait en échec militaire, économique et politique. Un discours martelé comme une certitude, présenté comme la preuve que la stratégie européenne fonctionne.

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Mais le même responsable explique désormais, dans un entretien à Libération, que « les Européens, qui sont aujourd’hui les principaux soutiens de l’Ukraine sur les plans financier et militaire, doivent pouvoir disposer d’un canal [de communication avec la Russie] pour défendre leurs intérêts, sans transférer cette responsabilité à quiconque d’autre ». Le contraste est saisissant. Si l’économie russe est réellement à l’agonie, si Moscou est isolée et affaiblie, pourquoi ce soudain besoin de dialogue ? Et surtout, pourquoi maintenant ?

La guerre en paroles, la paix par nécessité

Ce glissement n’est pas anodin. Il intervient après des mois de déclarations quasi belliqueuses où l’exécutif français expliquait que la guerre pouvait s’étendre, que l’Europe devait se préparer à l’affrontement, que la France devait être prête à assumer un conflit de haute intensité. Jusqu’à cette formule glaçante, assumée dans le débat public, selon laquelle la France devait être prête à perdre ses enfants. Une rhétorique martiale, lourde de conséquences, qui engage bien plus que des mots. Aujourd’hui, le ton change. Non parce que l’Europe aurait imposé sa ligne, mais parce qu’elle se retrouve marginalisée. Les discussions sérieuses sur l’Ukraine se tiennent ailleurs, entre Washington et Moscou, sans l’Union européenne, sans la France. Bruxelles commente, Paris ajuste son discours, mais les décisions se prennent hors de leur champ d’influence.

Un naufrage diplomatique masqué par le discours

Ce rétropédalage met en lumière une réalité plus dérangeante. L’Europe a voulu apparaître comme une puissance morale, intransigeante, tout en renonçant progressivement à toute capacité d’initiative diplomatique. La France, qui se voulait médiatrice, a elle-même fragilisé sa crédibilité lorsqu’Emmanuel Macron a rendu publics des échanges diplomatiques confidentiels avec Vladimir Poutine. À Moscou, cette fuite a été perçue comme une rupture grave des usages diplomatiques, confirmant l’idée que Paris privilégiait la communication à la confiance. C’est dans ce contexte que la position russe a été rappelée sans ambiguïté. Sergueï Lavrov a déclaré que, si Emmanuel Macron était prêt à parler avec Vladimir Poutine, le président russe avait « à plusieurs reprises souligné qu’il était toujours ouvert aux contacts, à condition d’avoir en face des interlocuteurs polis, dotés de quelques compétences élémentaires en matière de bienséance ». Une réponse cinglante, qui renvoie directement à l’épisode des échanges divulgués et à la perception, côté russe, d’un dialogue dégradé par la mise en scène politique.

Dès lors, l’appel actuel au dialogue ressemble moins à une tentative de rétablissement des relations qu’à un moyen de dissimuler l’absence de stratégie, relevant d’un déni du réel, où l’Europe a parlé de guerre sans en avoir les moyens politiques, militaires ou diplomatiques, et se retrouve aujourd’hui spectatrice d’un processus qu’elle ne contrôle plus.