{"id":103018,"date":"2026-05-15T01:20:31","date_gmt":"2026-05-15T01:20:31","guid":{"rendered":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/103018\/"},"modified":"2026-05-15T01:20:31","modified_gmt":"2026-05-15T01:20:31","slug":"tunisie-la-mine-et-la-paie","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/103018\/","title":{"rendered":"Tunisie : la mine et la paie"},"content":{"rendered":"<p>\u00c0 Gafsa, le phosphate ne sort jamais seulement du sol. Il sort d\u2019un rapport social. Il sort d\u2019une r\u00e9gion appauvrie, d\u2019une compagnie publique, d\u2019une cha\u00eene de lavage, d\u2019un bassin ouvrier, d\u2019une promesse nationale et d\u2019une col\u00e8re qui revient d\u00e8s que les travailleurs d\u00e9couvrent que la richesse qu\u2019ils extraient ne leur revient qu\u2019en miettes.<\/p>\n<p>Le dernier blocage est parti d\u2019une prime. Cela peut para\u00eetre secondaire vu de Tunis, d\u2019un minist\u00e8re ou d\u2019un tableau d\u2019exportation. C\u2019est pourtant l\u00e0 que la v\u00e9rit\u00e9 sociale se loge. Le 13 mai 2026, La Presse de Tunisie a rapport\u00e9 que la production de phosphate avait \u00e9t\u00e9 paralys\u00e9e par des mouvements de protestation li\u00e9s aux primes, avec suspension du travail dans plusieurs districts de la Compagnie des phosphates de Gafsa, notamment Metlaoui, Redeyef, Moular\u00e8s et Mdhilla. D\u2019autres m\u00e9dias tunisiens ont pr\u00e9cis\u00e9 que le mouvement avait commenc\u00e9 dans la soir\u00e9e du 12 mai, apr\u00e8s le versement contest\u00e9 de la prime de l\u2019A\u00efd al-Adha.<\/p>\n<p>La reprise rapide des activit\u00e9s, annonc\u00e9e le 14 mai, ne r\u00e8gle pas le fond. African Manager indique que l\u2019arr\u00eat a dur\u00e9 une journ\u00e9e enti\u00e8re et touch\u00e9 les carri\u00e8res mini\u00e8res ainsi que les laveries \u00e0 Mdhilla et M\u00e9tlaoui. La reprise est intervenue apr\u00e8s une n\u00e9gociation entre la branche syndicale universitaire des mines et la direction g\u00e9n\u00e9rale, avec un accord sur une avance de 800 dinars sur la prime de productivit\u00e9, l\u2019examen du gel des dettes pendant six mois et une r\u00e9union de suivi d\u00e9but juin. <\/p>\n<p>Voil\u00e0 la sc\u00e8ne r\u00e9elle : une industrie strat\u00e9gique peut \u00eatre arr\u00eat\u00e9e par une prime, parce que cette prime concentre plus qu\u2019un montant. Elle concentre une hi\u00e9rarchie. Elle dit aux travailleurs ce que vaut leur corps dans la mine, leur temps dans les laveries, leur fatigue dans une r\u00e9gion qui porte depuis des d\u00e9cennies une richesse nationale sans recevoir une justice sociale \u00e9quivalente.<\/p>\n<p>Le phosphate tunisien a toujours \u00e9t\u00e9 vendu comme un capital national. Dans les discours publics, il devient \u201crichesse\u201d, \u201cressource\u201d, \u201clevier\u201d, \u201cposition internationale\u201d, \u201cmoteur de reprise\u201d. Mais la richesse extractive a une brutalit\u00e9 propre : elle peut faire vivre un budget sans faire vivre dignement un territoire. Elle peut remplir des comptes sans transformer les logements, les h\u00f4pitaux, les routes, les salaires, l\u2019\u00e9cole, l\u2019eau et l\u2019emploi local. Elle peut produire du chiffre, puis laisser la r\u00e9gion productrice dans l\u2019attente.<\/p>\n<p>Qui produit ? Les ouvriers, les techniciens, les conducteurs, les agents des laveries, les sous-traitants, les familles qui absorbent les horaires, les accidents, les maladies, la poussi\u00e8re, les dettes et les promesses report\u00e9es.<\/p>\n<p>Qui poss\u00e8de ? L\u2019\u00c9tat, par la CPG, entreprise publique et bras historique de l\u2019extraction phosphati\u00e8re.<\/p>\n<p>Qui capte ? L\u2019appareil \u00e9conomique central, les circuits de direction, les \u00e9quilibres budg\u00e9taires, les interm\u00e9diaires du transport, les sous-traitances, les segments administratifs qui transforment une ressource locale en flux national.<\/p>\n<p>Qui paie ? Le bassin minier.<\/p>\n<p>La crise de Gafsa n\u2019est pas n\u00e9e avec cette prime. Elle dure parce que le phosphate tunisien repose sur une contradiction ancienne : la mine est nationale dans les chiffres, locale dans les d\u00e9g\u00e2ts, ouvri\u00e8re dans l\u2019effort, administrative dans la d\u00e9cision. Les habitants voient passer la richesse sans voir changer leur condition. Les travailleurs entendent parler de relance pendant que leurs revendications sociales restent trait\u00e9es comme une perturbation.<\/p>\n<p>Le pass\u00e9 r\u00e9cent le confirme. Avant 2011, la Tunisie produisait autour de 8 millions de tonnes de phosphate par an. Depuis la r\u00e9volution, les protestations locales, les gr\u00e8ves, les sit-in et les blocages ont fortement r\u00e9duit la production. Reuters rappelait en 2025 que la Tunisie produisait alors moins de 3 millions de tonnes par an, contre environ 8,2 millions en 2010, et que le gouvernement voulait porter la production \u00e0 14 millions de tonnes d\u2019ici 2030. <\/p>\n<p>Le Natural Resource Governance Institute a \u00e9galement soulign\u00e9 que la production \u00e9tait pass\u00e9e de 8 millions de tonnes en 2010 \u00e0 2,8 millions en 2020, au point que la Tunisie avait d\u00fb importer du phosphate pour satisfaire une partie de ses besoins.<\/p>\n<p>Ces chiffres sont essentiels. Ils montrent une industrie qui n\u2019est pas simplement \u201cbloqu\u00e9e\u201d par les protestations. Elle est min\u00e9e par son propre mod\u00e8le social. Un bassin minier ne peut pas \u00eatre gouvern\u00e9 comme un simple site d\u2019extraction. Si les travailleurs, les ch\u00f4meurs, les familles et les riverains per\u00e7oivent la ressource comme une richesse confisqu\u00e9e, la mine devient un champ de conflit permanent. La production ne s\u2019arr\u00eate pas parce que les gens seraient hostiles au travail. Elle s\u2019arr\u00eate parce que le travail ne suffit plus \u00e0 obtenir reconnaissance, revenu, s\u00e9curit\u00e9 et d\u00e9veloppement.<\/p>\n<p>Le<a href=\"https:\/\/lematindalgerie.com\/wp-content\/uploads\/2025\/11\/WhatsApp-Image-2025-11-23-at-19.57.02.jpeg\" type=\"attachment\" id=\"129629\" rel=\"nofollow noopener\" target=\"_blank\"> pouvoir tunisien<\/a> veut relancer le phosphate pour soulager les finances publiques. C\u2019est compr\u00e9hensible dans un pays pris dans une crise budg\u00e9taire profonde. Mais la relance par l\u2019extraction a un prix social et \u00e9cologique. \u00c0 Gab\u00e8s, autre bout de la m\u00eame cha\u00eene phosphati\u00e8re, les protestations contre la pollution du complexe chimique public ont paralys\u00e9 la ville en octobre 2025. Reuters a rapport\u00e9 qu\u2019une gr\u00e8ve g\u00e9n\u00e9rale et des dizaines de milliers de manifestants r\u00e9clamaient la fermeture d\u2019une usine accus\u00e9e de provoquer une crise sanitaire et environnementale, avec des rejets quotidiens massifs de phosphogypse dans la M\u00e9diterran\u00e9e selon un audit cit\u00e9 par l\u2019agence.<\/p>\n<p>En d\u00e9cembre 2025, de nouvelles marches ont demand\u00e9 la fermeture ou la relocalisation du complexe, apr\u00e8s des cas de difficult\u00e9s respiratoires chez des centaines d\u2019\u00e9coliers selon les habitants et les protestataires. <\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/lematindalgerie.com\/tunisie-olfa-el-hamdi-interpellee-a-laeroport-de-tunis-carthage\/\" type=\"post\" id=\"135416\" rel=\"nofollow noopener\" target=\"_blank\">Gafsa <\/a>et Gab\u00e8s disent donc la m\u00eame chose par deux entr\u00e9es diff\u00e9rentes. \u00c0 Gafsa, le conflit porte sur le travail, les primes, l\u2019emploi, la reconnaissance ouvri\u00e8re. \u00c0 Gab\u00e8s, il porte sur la sant\u00e9, l\u2019air, la mer, les d\u00e9chets, la vie quotidienne. Dans les deux cas, l\u2019\u00c9tat parle de richesse nationale. Dans les deux cas, les populations r\u00e9pondent : cette richesse nous co\u00fbte trop cher.<\/p>\n<p>C\u2019est la limite de la rente extractive. Elle promet une sortie par le volume. Produire plus. Transporter plus. Exporter plus. Encaisser plus. Mais une \u00e9conomie ne se juge pas seulement \u00e0 ce qu\u2019elle arrache au sous-sol. Elle se juge \u00e0 ce qu\u2019elle rend au travail. Elle se juge \u00e0 la capacit\u00e9 de transformer une ressource en droits sociaux, en investissement productif, en emploi stable, en environnement respirable, en territoire habitable.<\/p>\n<p>La Tunisie peut viser 14 millions de tonnes de phosphate en 2030. Elle peut annoncer des programmes, moderniser le transport, s\u00e9curiser les sites, n\u00e9gocier avec les syndicats, r\u00e9activer les circuits d\u2019exportation. Mais si la r\u00e9gion mini\u00e8re reste trait\u00e9e comme une p\u00e9riph\u00e9rie de sacrifice, chaque tonne suppl\u00e9mentaire transportera avec elle une charge politique. La ressource ne pacifie pas un territoire lorsqu\u2019elle l\u2019\u00e9puise. Elle l\u2019enflamme.<\/p>\n<p>Le mouvement de mai 2026 autour des primes n\u2019est donc pas un simple incident social. C\u2019est un rappel comptable. Les ouvriers ont fait ce que fait toujours le travail quand il n\u2019est plus entendu : il bloque la cha\u00eene. La mine s\u2019arr\u00eate, les laveries s\u2019arr\u00eatent, la valeur cesse de circuler, et l\u2019on d\u00e9couvre soudain que la richesse nationale d\u00e9pend de ceux qu\u2019on appelle trop vite des perturbateurs.<\/p>\n<p>Le <a href=\"https:\/\/lematindalgerie.com\/conseil-des-ministres-cap-sur-les-mines-leau-et-les-infrastructures-structurantes\/\" type=\"post\" id=\"147795\" rel=\"nofollow noopener\" target=\"_blank\">phosphate<\/a> tunisien r\u00e9v\u00e8le ainsi une v\u00e9rit\u00e9 s\u00e8che : une rente peut enrichir un \u00c9tat sans construire une soci\u00e9t\u00e9 juste. Elle peut financer un budget sans r\u00e9parer un bassin minier. Elle peut soutenir une balance commerciale sans \u00e9largir la paie de ceux qui descendent chaque jour dans la poussi\u00e8re.<\/p>\n<p>\u00c0 Gafsa, le fond du probl\u00e8me n\u2019est pas la prime. La prime n\u2019est que le re\u00e7u froiss\u00e9 d\u2019une dette plus vaste : celle d\u2019un pays qui a longtemps demand\u00e9 \u00e0 ses r\u00e9gions mini\u00e8res de produire la richesse, sans leur rendre la dignit\u00e9.<\/p>\n<p>Yaqoub Mellali<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"\u00c0 Gafsa, le phosphate ne sort jamais seulement du sol. Il sort d\u2019un rapport social. 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