{"id":104964,"date":"2026-05-17T07:29:48","date_gmt":"2026-05-17T07:29:48","guid":{"rendered":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/104964\/"},"modified":"2026-05-17T07:29:48","modified_gmt":"2026-05-17T07:29:48","slug":"quand-le-periodique-devient-permanence","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/104964\/","title":{"rendered":"Quand le p\u00e9riodique devient permanence"},"content":{"rendered":"<p>\u00c0 l\u2019origine, simple rendez-vous du samedi, le march\u00e9 de Libert\u00e9 6 a bris\u00e9 les cadres temporels pour s\u2019imposer comme un espace commercial quasi permanent. Entre l\u2019effondrement des circuits traditionnels et l\u2019urgence de la survie, immersion au coeur d\u2019une \u00e9conomie informelle qui ne dort plus.<\/p>\n<p>Il est \u00e0 peine neuf heures et, d\u00e9j\u00e0, les art\u00e8res du march\u00e9 hebdomadaire de Libert\u00e9 6 ne r\u00e9pondent plus aux sch\u00e9mas de circulation habituels. Le march\u00e9 d\u00e9borde, sature l\u2019espace, grignote chaque centim\u00e8tre de bitume disponible. Les \u00e9tals improvis\u00e9s mordent sur les trottoirs avec une audace nouvelle ; les b\u00e2ches tendues, d\u00e9color\u00e9es par le soleil, flottent sous un vent frisquet. L\u2019air est une superposition de strates olfactives : l\u2019odeur sucr\u00e9e des oranges m\u00fbres qui s\u2019\u00e9crasent parfois sous les pieds et les effluves de friture provenant des gargotes adjacentes.<\/p>\n<p>Ici, le samedi n\u2019est plus l\u2019unique pic d\u2019activit\u00e9s ; il est devenu le point de d\u00e9part d\u2019une continuit\u00e9 sans fin. Des montagnes de jeans d\u00e9lav\u00e9s, de tee-shirts froiss\u00e9s et de vestes encore impr\u00e9gn\u00e9es d\u2019odeurs de pressings lointains s\u2019empilent sur des tables bancales. Dans ce labyrinthe textile, chaque recoin raconte une qu\u00eate de dignit\u00e9.<\/p>\n<p>Adoss\u00e9 \u00e0 une pile de v\u00eatements qui menace de s\u2019effondrer au moindre mouvement brusque, Ibrahima Ciss\u00e9 observe distraitement l\u2019\u00e9cran fissur\u00e9 de son t\u00e9l\u00e9phone. Un match de football d\u00e9file, sans le son, simple distraction dans l\u2019attente d\u2019un client. \u00abJe vends des fripes depuis cinq ans\u00bb, confie-t-il sans daigner lever les yeux, la voix basse.<\/p>\n<p>Autour de lui, une odeur tenace de tissu humide et de lessive industrielle flotte dans l\u2019air qui commence \u00e0 chauffer. \u00abAvant, j\u2019\u00e9tais un nomade. Je suivais le calendrier : Grand-M\u00e9dine le mardi, Pikine le mercredi\u2026 Aujourd\u2019hui, je ne bouge plus. Je reste ici, \u00e0 Libert\u00e9 6, du lundi au dimanche\u00bb, explique-t-il.<\/p>\n<p>Le commer\u00e7ant, timor\u00e9, finit par relever la t\u00eate ; son regard h\u00e9sitant scrute les chalands. D\u2019un geste vif, il interpelle une passante qui a eu le malheur de poser les yeux d\u2019un quart de seconde sur un pull en cachemire.<\/p>\n<p>L\u2019effondrement du r\u00e9seau des \u00ab loumas \u00bb urbains<\/p>\n<p>Le march\u00e9 de Libert\u00e9 6 ne se d\u00e9monte plus totalement \u00e0 la nuit tomb\u00e9e du samedi. En effet, ce glissement vers la permanence n\u2019est pas un choix hasardeux, mais plut\u00f4t une strat\u00e9gie de repli. Oumar Gu\u00e8ye, un v\u00e9t\u00e9ran du commerce de rue et responsable informel d\u2019un secteur de friperie, explique cette mutation avec une pointe d\u2019amertume.<\/p>\n<p>\u00c0 l\u2019en croire, le syst\u00e8me des march\u00e9s hebdomadaires s\u2019effondre progressivement. \u00c0 Grand-M\u00e9dine, \u00e0 Grand-Dakar ou \u00e0 Pikine, les activit\u00e9s ont \u00e9t\u00e9 suspendues. Le march\u00e9 de Sham est \u00e0 l\u2019arr\u00eat, sacrifi\u00e9 sur l\u2019autel des travaux li\u00e9s aux Jeux olympiques de la jeunesse (Joj). Selon lui, la rar\u00e9faction des points de chute force les commer\u00e7ants \u00e0 s\u00e9dentariser leur activit\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab Il ne reste que Gu\u00e9diawaye le jeudi et ici le samedi. Mais avec les charges de la famille, on ne peut pas attendre une semaine pour travailler. Alors, on squatte le terrain tous les jours \u00bb. Ce manque d\u2019alternatives a cr\u00e9\u00e9 une congestion sans pr\u00e9c\u00e9dent, transformant un carrefour de transit en centre commercial.<\/p>\n<p>Sous un parasol dont le bleu originel a vir\u00e9 au gris, A\u00efssatou Diallo dispose m\u00e9ticuleusement des parures de bijoux. Chaque collier est align\u00e9 avec une pr\u00e9cision chirurgicale sur un vieux velours rouge. \u00ab Au d\u00e9but, je ne venais que le samedi ; c\u2019\u00e9tait le jour des bonnes affaires \u00bb, se souvient-elle en ajustant ses lunettes.<\/p>\n<p>\u00abMais regardez autour de vous. Si je ne suis pas l\u00e0 le mardi ou le mercredi, une autre prendra ma place. Et puis, les factures de la Senelec n\u2019attendent pas le samedi pour tomber\u00bb, ironise la vendeuse.<\/p>\n<p>Plus loin, l\u2019ambiance change. On entre dans la zone des ustensiles de cuisine et du petit \u00e9lectrom\u00e9nager. Moussa Diouf, un jeune bachelier qui s\u2019est lanc\u00e9 dans la vente de mixeurs d\u2019occasion, t\u00e9moigne de la duret\u00e9 de cette nouvelle routine. Contrairement \u00e0 certains, il ne vient que le samedi, en esp\u00e9rant vendre le plus de marchandises possible.<\/p>\n<p>\u00ab On arrive assez t\u00f4t, \u00e0 7 heures plus pr\u00e9cis\u00e9ment, pour mettre de l\u2019ordre dans ce petit espace qu\u2019on loue \u00e0 4.000 Fcfa par mois. C\u2019est difficile de r\u00e9aliser des op\u00e9rations fructueuses. On n\u2019a qu\u2019une journ\u00e9e pour vendre le stock \u00bb, explique le vendeur.<\/p>\n<p>Plus loin dans ce labyrinthe, Ousmane Ndiaye, casquette viss\u00e9e sur le front et m\u00e8tre ruban autour du cou, r\u00e9organise son stock avec une m\u00e9thode presque militaire. Pour lui, la s\u00e9dentarisation du march\u00e9 pose un probl\u00e8me de cohabitation.<\/p>\n<p>\u00ab Le probl\u00e8me, ce n\u2019est pas de rester. C\u2019est qu\u2019on est trop nombreux sur un espace qui ne grandit pas. Avant, la rotation des march\u00e9s permettait de respirer. Aujourd\u2019hui, c\u2019est la guerre pour chaque m\u00e8tre carr\u00e9. On est tous l\u00e0, tout le temps. Forc\u00e9ment, les prix baissent, car la concurrence est \u00e9touffante \u00bb, explique-t-il.<\/p>\n<p>Cependant, tous ne voient pas cette extension d\u2019un bon oeil. Une riveraine, qui tente de se frayer un chemin vers son domicile, peste contre l\u2019encombrement : \u00ab On ne peut plus circuler ! Le samedi \u00e9tait supportable, mais maintenant, c\u2019est l\u2019anarchie tous les jours de la semaine. On n\u2019a plus de trottoirs, plus de calme \u00bb.<\/p>\n<p>Le march\u00e9 de Libert\u00e9 6 semble ne plus \u00eatre une parenth\u00e8se hebdomadaire. C\u2019est d\u00e9sormais un chapitre permanent de l\u2019histoire urbaine de la capitale. Il incarne cette \u00e9conomie de la d\u00e9brouille qui, faute de structures formelles suffisantes, invente ses propres r\u00e8gles et ses propres horaires. Dans cette continuit\u00e9 impos\u00e9e, entre endurance physique et g\u00e9nie de l\u2019adaptation, se joue bien plus qu\u2019un simple \u00e9change marchand. Il s\u2019agit d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 qui refuse de s\u2019arr\u00eater, co\u00fbte que co\u00fbte.<br \/>\u00a0<br \/> Par Path\u00e9 NIANG<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"\u00c0 l\u2019origine, simple rendez-vous du samedi, le march\u00e9 de Libert\u00e9 6 a bris\u00e9 les cadres temporels pour s\u2019imposer&hellip;\n","protected":false},"author":2,"featured_media":104965,"comment_status":"","ping_status":"","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":"","_share_on_mastodon":"0"},"categories":[84],"tags":[14027,37057,37058,37059,11],"class_list":["post-104964","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","category-senegal","tag-commerces","tag-friperie","tag-marche-hebdomadaire","tag-samedi","tag-senegal"],"share_on_mastodon":{"url":"https:\/\/pubeurope.com\/@afrique\/116588748628514480","error":""},"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/104964","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=104964"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/104964\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/wp-json\/wp\/v2\/media\/104965"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=104964"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=104964"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=104964"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}