{"id":105820,"date":"2026-05-18T09:15:18","date_gmt":"2026-05-18T09:15:18","guid":{"rendered":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/105820\/"},"modified":"2026-05-18T09:15:18","modified_gmt":"2026-05-18T09:15:18","slug":"tunisie-lart-de-stagner-avec-bonne-conscience","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/105820\/","title":{"rendered":"Tunisie | L\u2019art de stagner avec bonne conscience"},"content":{"rendered":"<p>Il para\u00eet que les 2,6% de croissance \u00e9conomique en glissement annuel au second trimestre 2026 sont suffisants. Pour certains \u00e9conomistes et journalistes, c\u2019est une \u00abreprise\u00bb \u00e0 c\u00e9l\u00e9brer. Reprise de quoi, exactement ? Du sommeil collectif ? De la sieste institutionnelle ?<\/p>\n<p>Moktar Lamari, Ph.D.<\/p>\n<p><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/wp-content\/uploads\/2026\/03\/Moktar-Lamari.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-246439\" style=\"width:200px\"\/><\/p>\n<p>A ce rythme, la Tunisie s\u2019appauvrit de facto. Un pays qui cro\u00eet \u00e0 2,6% par an quand son potentiel tourne autour de 5% ne progresse pas : il recule avec les apparences du mouvement. C\u2019est le tapis roulant \u00e0 l\u2019envers \u2014 vous p\u00e9dalez, vous transpirez, vous affichez de la bonne volont\u00e9, et la salle d\u2019attente du d\u00e9veloppement reste pleine \u00e0 craquer.<\/p>\n<p>Le chiffre, d\u2019abord, dans toute sa brutalit\u00e9 arithm\u00e9tique. Pour qu\u2019une \u00e9conomie comme celle de la Tunisie cr\u00e9e de l\u2019emploi net \u2014 c\u2019est-\u00e0-dire absorbe les quelque 100 000 nouveaux entrants annuels sur le march\u00e9 du travail \u2014 il faut cro\u00eetre \u00e0 un minimum de 4% \u00e0 4,5% de fa\u00e7on soutenue. En dessous de ce seuil, le ch\u00f4mage ne diminue pas : il se redistribue entre les cat\u00e9gories, se d\u00e9guise en \u00abemploi informel\u00bb, s\u2019exile vers Sfax ou Tunis, ou prend le bateau. \u00c0 2,5% de moyenne annuelle sur la derni\u00e8re d\u00e9cennie, la Tunisie n\u2019a pas cr\u00e9\u00e9 de richesse : elle a organis\u00e9 la p\u00e9nurie. Et avec une certaine \u00e9l\u00e9gance administrative, il faut le reconna\u00eetre.<\/p>\n<p>Cinq raisons pour lesquelles le moteur tousse<\/p>\n<p>Premi\u00e8re raison, et m\u00e8re de toutes les autres : l\u2019investissement est en soins palliatifs. La formation brute de capital fixe, qui mesure l\u2019effort d\u2019investissement productif, s\u2019est effondr\u00e9e depuis 2011. On est pass\u00e9 de pr\u00e8s de 25% du PIB \u00e0 moins de 18%. Autrement dit, la Tunisie consomme ce qu\u2019elle ne produit pas encore, et n\u2019\u00e9quipe pas ce qu\u2019elle pr\u00e9tend vouloir produire demain.<\/p>\n<p>Ajoutez \u00e0 cela des taux d\u2019int\u00e9r\u00eat r\u00e9els qui rendent le cr\u00e9dit aussi accessible que la villa de Carthage pour un instituteur de Kasserine, et la boucle est boucl\u00e9e : pas d\u2019investissement, pas de croissance, pas d\u2019emploi. CQFD tunisien.<\/p>\n<p>Deuxi\u00e8me raison : la productivit\u00e9 du travail, ce barom\u00e8tre discret de la vitalit\u00e9 \u00e9conomique, est en chute libre. Un travailleur tunisien produit aujourd\u2019hui moins de valeur ajout\u00e9e par heure qu\u2019il y a dix ans en termes r\u00e9els. Non pas parce que les Tunisiens sont paresseux \u2014 ils savent travailler quand on leur en donne les moyens \u2014 mais parce que les \u00e9quipements vieillissent, les formations sont inadapt\u00e9es, les technologies d\u2019hier remplacent les technologies d\u2019avant-hier, et l\u2019organisation du travail dans les entreprises publiques rel\u00e8ve parfois de l\u2019arch\u00e9ologie industrielle. Sans gains de productivit\u00e9, la croissance \u00e9conomique reste un v\u0153u pieux, comme promettre la d\u00e9mocratie sans libert\u00e9 de la presse.<\/p>\n<p>Troisi\u00e8me raison : la politique mon\u00e9taire et fiscale travaille en mode autopunition. La Banque centrale, pour juguler une inflation import\u00e9e et aliment\u00e9e par les sp\u00e9culateurs qui ont colonis\u00e9 les march\u00e9s du lait, du poulet, des l\u00e9gumes et de tout ce qui se mange, a maintenu des taux directeurs \u00e9lev\u00e9s. R\u00e9sultat : le cr\u00e9dit aux entreprises est rationn\u00e9, l\u2019investissement priv\u00e9 s\u2019est r\u00e9fugi\u00e9 dans l\u2019immobilier ou \u00e0 l\u2019\u00e9tranger, et les banques, sagement, pr\u00e9f\u00e8rent pr\u00eater \u00e0 l\u2019\u00c9tat plut\u00f4t qu\u2019aux entrepreneurs. Pourquoi risquer sur une start-up quand les bons du Tr\u00e9sor paient sans discuter ?<\/p>\n<p>Quatri\u00e8me raison : l\u2019\u00c9tat a cess\u00e9 d\u2019investir pour survire \u00e0 ses propres d\u00e9penses. Les transferts sociaux, les subventions g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9es, la masse salariale publique d\u00e9vorante ont cannibalis\u00e9 le budget d\u2019investissement. Il ne reste presque rien pour les routes, les h\u00f4pitaux, les \u00e9coles, les syst\u00e8mes d\u2019irrigation \u2014 c\u2019est-\u00e0-dire les infrastructures qui d\u00e9multiplient la productivit\u00e9 priv\u00e9e. Un entrepreneur ne peut pas \u00eatre comp\u00e9titif quand ses camions s\u2019embourbent sur des routes d\u2019un autre si\u00e8cle.<\/p>\n<p>Cinqui\u00e8me raison, enfin : l\u2019\u00e9conomie informelle a d\u00e9vor\u00e9 l\u2019\u00e9conomie formelle comme un ver dans un fruit. Pr\u00e8s de 40% de l\u2019activit\u00e9 \u00e9conomique \u00e9chappe \u00e0 la fiscalit\u00e9, \u00e0 la tra\u00e7abilit\u00e9, \u00e0 la r\u00e9glementation. Cela signifie moins de recettes fiscales, moins de capacit\u00e9 de l\u2019\u00c9tat \u00e0 investir, et une concurrence d\u00e9loyale syst\u00e9mique qui d\u00e9courage pr\u00e9cis\u00e9ment ceux qui jouent le jeu : les entreprises formelles, les employeurs d\u00e9clar\u00e9s, les contribuables honn\u00eates. En Tunisie, la vertu fiscale est encore trop souvent une punition.<\/p>\n<p>Ce que la stagnation co\u00fbte vraiment<\/p>\n<p>Le danger de cette glissade silencieuse n\u2019est pas seulement \u00e9conomique. Il est d\u00e9mographique d\u2019abord : la Tunisie a encore une fen\u00eatre d\u2019opportunit\u00e9 sur son \u00abdividende d\u00e9mographique\u00bb \u2014 une population active relativement jeune \u2014 mais cette fen\u00eatre se ferme. Si la croissance ne cr\u00e9e pas d\u2019emplois maintenant, dans dix ans ce sera trop tard : la pyramide des \u00e2ges aura bascul\u00e9, les charges sociales auront explos\u00e9, et les jeunes d\u2019aujourd\u2019hui seront soit partis, soit amers. Le cerveau, lui, prend le bateau sans visa.<\/p>\n<p>Le danger est s\u00e9curitaire ensuite : un pays qui appauvrit sa classe moyenne, qui laisse s\u2019\u00e9tendre les zones de marginalisation \u00e0 Kasserine, \u00e0 Gafsa, \u00e0 Tataouine, joue avec le feu. La pauvret\u00e9 chronique est le meilleur terreau du ressentiment, et le ressentiment est la mati\u00e8re premi\u00e8re de l\u2019instabilit\u00e9. L\u2019histoire r\u00e9cente de la Tunisie en est la d\u00e9monstration en acc\u00e9l\u00e9r\u00e9.<\/p>\n<p>Il est enfin humain, au sens le plus concret : services de sant\u00e9 qui s\u2019effondrent, h\u00f4pitaux publics sans m\u00e9dicaments, \u00e9coles sans manuels ni enseignants form\u00e9s, pouvoir d\u2019achat rong\u00e9 mois apr\u00e8s mois par une inflation qui frappe d\u2019abord les m\u00e9nages les plus modestes. La paup\u00e9risation n\u2019est pas une m\u00e9taphore : c\u2019est une r\u00e9alit\u00e9 que les chiffres de l\u2019INS \u00e9clairent avec une brutalit\u00e9 que nos gouvernants semblent contempler avec la s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 du myope devant un incendie.<\/p>\n<p>Le miroir inconfortable<\/p>\n<p>Et pourtant. Il serait trop commode de tout mettre sur le dos de la mal gouvernance \u2014 r\u00e9elle, document\u00e9e, incontestable \u2014 et d\u2019absoudre le reste. Car la croissance \u00e9conomique n\u2019est pas un cadeau que l\u2019\u00c9tat distribue : c\u2019est le produit collectif de millions de comportements quotidiens.<\/p>\n<p>Un Tunisien qui fraude le fisc prive son voisin d\u2019un h\u00f4pital. Un entrepreneur qui d\u00e9clare la moiti\u00e9 de ses salari\u00e9s sous-finance l\u2019\u00e9cole de ses propres enfants. Un fonctionnaire qui traite le bureau comme une sieste pay\u00e9e d\u00e9grade le service public que son fils utilisera demain. L\u2019\u00c9tat ce n\u2019est pas eux, l\u00e0-haut, dans leurs minist\u00e8res climatis\u00e9s : l\u2019\u00c9tat, c\u2019est vous. C\u2019est le tissu de comportements, de disciplines, de solidarit\u00e9s et d\u2019honn\u00eatet\u00e9s ordinaires qui font tourner une soci\u00e9t\u00e9 ou l\u2019enfoncent dans le d\u00e9clin.<\/p>\n<p>La Tunisie a besoin de productivit\u00e9 \u2014 dans les usines, dans les champs, dans les bureaux, dans les salles de classe. Elle a besoin de civisme fiscal : payer ses imp\u00f4ts n\u2019est pas une faveur faite \u00e0 l\u2019\u00c9tat, c\u2019est le prix d\u2019une civilisation. Elle a besoin d\u2019investisseurs qui croient en elle assez pour s\u2019y engager, et de citoyens qui croient en eux-m\u00eames assez pour exiger mieux \u2014 de leurs gouvernants, certes, mais aussi d\u2019eux-m\u00eames.<\/p>\n<p>\u00c0 2,6%, la Tunisie survit. \u00c0 5%, elle vivrait. La diff\u00e9rence tient autant aux r\u00e9formes structurelles qu\u2019aux petites d\u00e9cisions quotidiennes de onze millions de personnes. Commencez par l\u00e0.<\/p>\n<p>* Economiste universitaire.<\/p>\n<p>Blog de l\u2019auteur\u00a0: <a href=\"https:\/\/www.facebook.com\/groups\/375846620757494\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener nofollow\">E4T.<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"Il para\u00eet que les 2,6% de croissance \u00e9conomique en glissement annuel au second trimestre 2026 sont suffisants. 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