{"id":114406,"date":"2026-05-27T22:52:10","date_gmt":"2026-05-27T22:52:10","guid":{"rendered":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/114406\/"},"modified":"2026-05-27T22:52:10","modified_gmt":"2026-05-27T22:52:10","slug":"algerie-30-ans-apres-les-disparu%c2%b7es-continuent-de-vivre-dans-la-memoire-des-leurs","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/114406\/","title":{"rendered":"Alg\u00e9rie : 30 ans apr\u00e8s, les disparu\u00b7es continuent de vivre dans la m\u00e9moire des leurs"},"content":{"rendered":"<p>Il y a des absences qui ne s\u2019apprennent jamais. Des absences qui traversent les d\u00e9cennies sans perdre de leur poids, sans s\u2019adoucir, sans consentir au silence. En Alg\u00e9rie, les disparitions forc\u00e9es de la d\u00e9cennie noire demeurent l\u2019une des <a href=\"https:\/\/lematindalgerie.com\/les-autorites-doivent-mettre-fin-a-la-repression-de-lespace-civique\/\" rel=\"nofollow noopener\" target=\"_blank\">blessures <\/a>les plus profondes et les plus ni\u00e9es de l\u2019histoire contemporaine du pays. Dans les ann\u00e9es 1990, au c\u0153ur d\u2019une guerre civile qui a ravag\u00e9 la soci\u00e9t\u00e9 alg\u00e9rienne, des milliers de femmes et d\u2019hommes ont \u00e9t\u00e9 arr\u00eat\u00e9s, emmen\u00e9s, puis engloutis dans un vide sans tombe, sans v\u00e9rit\u00e9 et sans retour. <\/p>\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Derri\u00e8re chaque disparu, il y eut une m\u00e8re qui attendit jusqu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9puisement, une \u00e9pouse suspendue \u00e0 l\u2019espoir impossible, des enfants condamn\u00e9s \u00e0 grandir avec une chaise vide au milieu de leur existence.<\/p>\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Trente ans plus tard, les familles continuent de porter, souvent seules, le poids de cette m\u00e9moire.<\/p>\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans les rues d\u2019Alger, de Constantine ou d\u2019Oran, des femmes ont longtemps tenu debout contre l\u2019effacement. Quelques-unes sont enseignantes ou infirmi\u00e8res, beaucoup n\u2019avaient que des emplois pr\u00e9caires, ou \u00e9taient femmes au foyer. La plupart ne connaissaient ni le langage du droit ni celui des institutions. Mais elles connaissaient celui de l\u2019amour et de la dignit\u00e9. Alors elles ont march\u00e9, port\u00e9 des portraits contre leur poitrine, appris \u00e0 transformer leur douleur en lutte et leur solitude en r\u00e9sistance collective.<\/p>\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Aujourd\u2019hui, ce combat entre dans une phase critique.<\/p>\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les m\u00e8res vieillissent. Les corps fatiguent. Certaines sont mortes sans avoir obtenu de r\u00e9ponse, sans avoir pu enterrer leurs enfants, sans m\u00eame savoir o\u00f9 se trouvent leurs restes. Et pourtant, malgr\u00e9 l\u2019usure des ann\u00e9es, elles continuent d\u2019exiger ce qui aurait toujours d\u00fb leur \u00eatre accord\u00e9 : la v\u00e9rit\u00e9, la justice et la dignit\u00e9.<\/p>\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00a0Mais l\u2019espace laiss\u00e9 \u00e0 cette parole se r\u00e9duit.<\/p>\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a href=\"https:\/\/lematindalgerie.com\/le-siege-de-sos-disparus-a-alger-ferme-par-les-autorites\/\" rel=\"nofollow noopener\" target=\"_blank\">En mars 2026, les autorit\u00e9s alg\u00e9riennes<\/a> ont proc\u00e9d\u00e9 \u00e0 la fermeture du local de SOS Disparus \u00e0 Alger, la maison commune d\u2019accueil, d\u2019\u00e9coute et d\u2019organisation pour les familles de disparu\u00b7es. Amnesty International a d\u00e9nonc\u00e9 une d\u00e9cision portant \u00ab un coup d\u00e9vastateur au combat pour la libert\u00e9, la justice et des r\u00e9parations en Alg\u00e9rie \u00bb.<\/p>\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Quelques mois auparavant, <a href=\"https:\/\/lematindalgerie.com\/tag\/expulsion-de-nassera-dutour\/\" type=\"post_tag\" id=\"15983\" rel=\"nofollow noopener\" target=\"_blank\">Nassera Dutour <\/a>\u2014 fondatrice du Collectif des Familles de Disparu(e)s en Alg\u00e9rie (CFDA), dont le fils Amine Amrouche a disparu en 1997 \u2014 avait \u00e9t\u00e9 emp\u00each\u00e9e d\u2019entrer sur le territoire alg\u00e9rien, son propre pays. Depuis plus de vingt-cinq ans, cette femme incarne pourtant l\u2019un des visages les plus dignes et les plus constants de la lutte contre l\u2019oubli.\u00a0<\/p>\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les 29 et 30 novembre 2025, \u00e0 Istanbul, lors de l\u2019Assembl\u00e9e des Femmes organis\u00e9e par la FEMED (F\u00e9d\u00e9ration Euro-M\u00e9diterran\u00e9enne contre les Disparitions Forc\u00e9es), des associations venues du Kurdistan, du Liban, de Syrie, de l\u2019Irak, de Colombie, du Maroc, d\u2019Espagne, et d\u2019Alg\u00e9rie ont rappel\u00e9 que les disparitions forc\u00e9es ne rel\u00e8vent pas du pass\u00e9 ; elles continuent de traverser les g\u00e9n\u00e9rations, et de fa\u00e7onner insidieusement la vie de celles et ceux qui restent.<\/p>\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je suis l\u2019une de ces h\u00e9riti\u00e8res.<\/p>\n<p>Je suis la petite-fille de Benaziza Gat Daouia, disparue le 2 juin 1996 apr\u00e8s son arrestation par les forces de la s\u00e9curit\u00e9 militaire alg\u00e9rienne.<\/p>\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Apr\u00e8s sa disparition, mon p\u00e8re, Kaddour, son fils a\u00een\u00e9, a adress\u00e9 plus de dix-sept requ\u00eates aux autorit\u00e9s alg\u00e9riennes pour tenter d\u2019arracher une v\u00e9rit\u00e9 sur ce qui lui est arriv\u00e9. La huiti\u00e8me n\u2019\u00e9tait pas destin\u00e9e \u00e0 une administration, ni \u00e0 une instance juridique. C\u2019\u00e9tait une lettre pour sa m\u00e8re. Une lettre pour traverser le mur du d\u00e9ni.\u00a0<\/p>\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Trente ans plus tard, c\u2019est \u00e0 mon tour de reprendre cette correspondance interrompue.<\/p>\n<p class=\"wp-block-paragraph\">J\u2019ai voulu \u00e9crire \u00e0 ma grand-m\u00e8re non pour refermer une blessure, certaines blessures ne se referment jamais, mais pour emp\u00eacher que le silence accomplisse ce que la disparition avait commenc\u00e9. Car il arrive un moment o\u00f9 les disparu\u00b7es ne survivent plus seulement dans les photographies jaunies ou les dossiers empil\u00e9s des administrations, mais dans les mots que leurs enfants et petits-enfants continuent d\u2019adresser au monde afin qu\u2019ils ne disparaissent pas une seconde fois.<\/p>\n<p>Lettre \u00e0 ma grand-m\u00e8re, Benaziza Gat Daouia <\/p>\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans la maison vide de ton absence, mon p\u00e8re, ton fils a\u00een\u00e9, t\u2019\u00e9crit \u00e0 toi sa m\u00e8re disparue, sa m\u00e8re qui ne sait pas lire, l\u2019unique lettre d\u2019amour qu\u2019un homme t\u2019a jamais \u00e9crite.\u00a0<\/p>\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il te parle, et ses mots \u00e0 chaque ligne redessinent ta pr\u00e9sence, ils ont la douceur de la tendresse murmur\u00e9e, ils ont la gravit\u00e9 d\u2019un serment \u00e0 tes pieds d\u00e9pos\u00e9.<\/p>\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Tu ne seras pas oubli\u00e9e. Ton supplice ne saurait \u00eatre pardonn\u00e9.\u00a0<\/p>\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Et quand elles l\u2019intercepteront, les mains qui ont fait \u0153uvre d\u2019inhumanit\u00e9 et celles, relais de l\u2019oppression, qui ont fait v\u0153u de servilit\u00e9, la lettre du fils \u00e0 sa m\u00e8re resonnera, cri de dignit\u00e9 lanc\u00e9 au visage de l\u2019infamie, la dignit\u00e9 sans laquelle nulle vie ne m\u00e9rite d\u2019\u00eatre v\u00e9cue.\u00a0<\/p>\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Trente ans apr\u00e8s, je t\u2019\u00e9cris Ma, moi l\u2019a\u00een\u00e9e de tes petits-enfants, et je confie ma lettre aux quatre vents car tu es partout.\u00a0<\/p>\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Contrairement au temps compt\u00e9 des tyrans, tu appartiens au temps long de la m\u00e9moire, ce fleuve dont les flots inlassablement se battent contre les digues de l\u2019oubli pour raconter les histoires tues de ceux dont on voudrait jusqu\u2019au souvenir de l\u2019existence dans l\u2019ab\u00eeme de l\u2019indiff\u00e9rence an\u00e9anti, dont on voudrait que nul ne porte le deuil.\u00a0<\/p>\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Pourtant, que les consciences o\u00f9 toute lumi\u00e8re ne s\u2019est peut-\u00eatre pas \u00e9teinte s\u2019y penchent, elles verront que ces histoires n\u2019ont pas pris un pli.\u00a0<\/p>\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Tu viens dans mes r\u00eaves, Ma; tu ne parles pas mais je lis dans ton regard ce que tu ne dis pas, ce que tu tais. Ton d\u00e9sarroi dans la nuit noire de ta solitude, l\u2019effroi qui te saisissait dans ta cellule glac\u00e9e quand le bruit de leurs bottes s\u2019en approchait, l\u2019odeur de la mort qu\u2019ils d\u00e9gageaient, ta d\u00e9tresse d\u2019avoir peut-\u00eatre \u00e0 partir entour\u00e9e d\u2019une telle souillure.\u00a0<\/p>\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Tu ne parles pas, et j\u2019entends les mots s\u2019incliner en silence devant l\u2019indicible, sans doute par respect pour ta pudeur, mais davantage encore devant la puissance de ta pr\u00e9sence, ton refus d\u2019\u00eatre r\u00e9duite \u00e0 ce qu\u2019ils t\u2019ont pris.\u00a0<\/p>\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Alors, au r\u00e9veil, je te cherche et je te retrouve ; je retrouve ma grand-m\u00e8re, la femme au courage insolent, celle qui ne tend pas l\u2019autre joue, n\u2019a jamais rien conc\u00e9d\u00e9, ni \u00e0 l\u2019abattement, ni \u00e0 l\u2019indignit\u00e9, celle qui connaissait la vraie vie intimement pour avoir, tant et tant de fois avec elle crois\u00e9 le fer, la poitrine nue, sans la protection des avantages acquis.\u00a0<\/p>\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Et pour cela, nous tes enfants savons ce que nous te devons.\u00a0<\/p>\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00a0Le traumatisme de ta disparition nous a marqu\u00e9s au fer rouge, nous en portons chacun nos cicatrices invisibles, mais quand nous te pleurons nos larmes ont le m\u00eame go\u00fbt de la douleur de ta perte.\u00a0<\/p>\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C\u2019est la lutte pour ta m\u00e9moire qui nous a permis de ne pas perdre pied, de ne pas c\u00e9der \u00e0 la peur, toujours \u00e0 l\u2019aff\u00fbt pour prendre aux \u00eatres le plus pr\u00e9cieux leur part d\u2019humanit\u00e9.\u00a0<\/p>\n<p>Si tu voyais, Ma, nos compagnes de route, les m\u00e8res aux c\u0153urs couverts de plaies \u00e0 force de se cogner contre les c\u0153urs ass\u00e9ch\u00e9s. Elles sont les folles de la place de Constantine, d\u2019Alger, elles sont plus grandes que la lassitude qui menace leurs corps \u00e9prouv\u00e9s, elles marchent droites dans des rues au dos courb\u00e9, elles ne d\u00e9sesp\u00e8rent pas de les voir un jour se redresser.\u00a0<\/p>\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00a0Comme leurs s\u0153urs d\u2019Argentine, les folles de la place de mai, elles aussi leurs enfants les ont enfant\u00e9es.<\/p>\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il est vrai Ma que nous avons connu notre lot de solitude intime, mais sache que nous nous sommes plus seules. Sur le chemin essentiel de la r\u00e9sistance au silence sur le crime, \u00e0 l\u2019intol\u00e9rable cons\u00e9cration de l\u2019injustice, des voix justes s\u2019\u00e9l\u00e8vent fortes de la conviction que toute injustice tue est un affront au sens vrai de la vie.<\/p>\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Aujourd\u2019hui Ma, le visage de ton fils a\u00een\u00e9, Kaddour, mon p\u00e8re, continue de traverser nos vies comme une lumi\u00e8re obstin\u00e9e. Parti trop t\u00f4t, mais pas avant de s\u2019\u00eatre battu comme un lion pour toi, il nous a laiss\u00e9 comme legs cette fa\u00e7on si singuli\u00e8re de tenir debout face \u00e0 l\u2019injustice, cette fid\u00e9lit\u00e9 farouche aux absents, ce refus de courber l\u2019\u00e9chine devant l\u2019oppression. Et parfois, dans le souvenir d\u2019un regard, dans une d\u00e9marche, dans une fa\u00e7on silencieuse d\u2019aimer ou de prot\u00e9ger les siens, il revient \u00e0 nous avec une intensit\u00e9 presque douloureuse. M\u00eame dans la mort, il continue son combat : celui de la v\u00e9rit\u00e9, de la dignit\u00e9, et de la justice qui t\u2019est due.<\/p>\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Nedjma Benaziza <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"Il y a des absences qui ne s\u2019apprennent jamais. Des absences qui traversent les d\u00e9cennies sans perdre de&hellip;\n","protected":false},"author":2,"featured_media":114407,"comment_status":"","ping_status":"","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":"","_share_on_mastodon":"0"},"categories":[85],"tags":[116,39458,20187,4727,39459,39460,30549,39461,246],"class_list":["post-114406","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","category-algerie","tag-algerie","tag-benaziz-gat-daouia","tag-decennie-noire","tag-disparus","tag-enlevements-dopposants","tag-familles-de-disparus","tag-guerre-civile","tag-islamistes-algeriens","tag-terrorisme"],"share_on_mastodon":{"url":"https:\/\/pubeurope.com\/@afrique\/116648997252256026","error":""},"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/114406","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=114406"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/114406\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/wp-json\/wp\/v2\/media\/114407"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=114406"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=114406"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=114406"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}