{"id":12124,"date":"2026-02-12T18:19:06","date_gmt":"2026-02-12T18:19:06","guid":{"rendered":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/12124\/"},"modified":"2026-02-12T18:19:06","modified_gmt":"2026-02-12T18:19:06","slug":"lorsque-le-kenya-rejette-une-forme-de-colonialisme-carbone","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/12124\/","title":{"rendered":"lorsque le Kenya rejette une forme de \u00ab\u00a0colonialisme carbone\u00a0\u00bb"},"content":{"rendered":"<p>Le 1er f\u00e9vrier dernier, Koko Networks, une entreprise britannique qui a \u00e9t\u00e9 \u00e9rig\u00e9e en \u00ab\u00a0licorne de la cuisson propre\u00a0\u00bb, a officiellement d\u00e9pos\u00e9 le bilan au Kenya, apr\u00e8s que le gouvernement a refus\u00e9 de lui d\u00e9livrer les autorisations n\u00e9cessaires \u00e0 l&rsquo;exportation de ses cr\u00e9dits carbone.<\/p>\n<p>En une nuit, l\u2019emploi d\u2019environ 700 personnes s\u2019est trouv\u00e9 menac\u00e9 et plus de 1,3 million de m\u00e9nages \u00e0 faible revenu au Kenya et au Rwanda ont vu leur acc\u00e8s au bio\u00e9thanol subventionn\u00e9 interrompu. Si, en surface, cette faillite ressemble \u00e0 un accident industriel, elle cache en r\u00e9alit\u00e9 une d\u00e9cision politique majeure : le refus de Nairobi de laisser une entreprise priv\u00e9e monopoliser le \u00ab budget carbone \u00bb national au d\u00e9triment de la souverainet\u00e9 \u00e9conomique du pays.<\/p>\n<p>Fond\u00e9e en 2013, Koko s&rsquo;est impos\u00e9e gr\u00e2ce \u00e0 un mod\u00e8le de subvention crois\u00e9e d\u2019une agressivit\u00e9 rare. L\u2019entreprise vendait ses r\u00e9chauds high-tech \u00e0 1500 shillings (environ 11,50 dollars), soit une d\u00e9cote de 90% par rapport au march\u00e9, et c\u00e9dait son combustible \u00e0 un prix qui d\u00e9fiait toute concurrence. Ce tour de force n&rsquo;\u00e9tait possible que parce que Koko ne se consid\u00e9rait pas comme un marchand, mais comme une usine \u00e0 cr\u00e9dits carbone.<\/p>\n<p>Chaque tonne de CO\u2082 que ses clients \u00e9vitaient d\u2019\u00e9mettre \u00e9tait convertie en cr\u00e9dit carbone. Ces cr\u00e9dits devenaient ensuite des actifs financiers que l\u2019entreprise revendait sur les march\u00e9s internationaux, notamment dans le cadre des m\u00e9canismes pr\u00e9vus par l\u2019Article 6 de l\u2019Accord de Paris (qui organise les \u00e9changes de r\u00e9ductions d\u2019\u00e9missions entre pays) et du programme CORSIA, destin\u00e9 \u00e0 compenser les \u00e9missions du secteur a\u00e9rien.<\/p>\n<p>Un mod\u00e8le plus en phase&#13;\n<\/p>\n<p>Avec une g\u00e9n\u00e9ration annuelle de 6 millions de tonnes de cr\u00e9dits, l&rsquo;entreprise \u00e9tait devenue un leader du secteur dans le pays. Mais ce ch\u00e2teau de cartes reposait sur une pi\u00e8ce ma\u00eetresse : la Lettre d&rsquo;Autorisation (LoA) du gouvernement k\u00e9nyan, un document souverain indispensable pour valider le transfert des r\u00e9ductions d&rsquo;\u00e9missions \u00e0 des acheteurs \u00e9trangers, sans double comptage.<\/p>\n<p>C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment l\u00e0 que s\u2019est pos\u00e9 le d\u00e9fi. Lee Kinyanjui, ministre du Commerce et de l\u2019Industrie, a \u00e9t\u00e9 cat\u00e9gorique dans ses r\u00e9centes d\u00e9clarations au Business Daily , m\u00e9dia \u00e9conomique leader au Kenya : le mod\u00e8le de Koko n\u2019\u00e9tait plus en phase avec l\u2019int\u00e9r\u00eat national. En demandant l&rsquo;exclusivit\u00e9 sur des volumes de cr\u00e9dits aussi massifs, les dirigeants ont estim\u00e9 que Koko mena\u00e7ait d&rsquo;aspirer l&rsquo;int\u00e9gralit\u00e9 de la capacit\u00e9 d&rsquo;exportation de carbone du Kenya, ne laissant aucune marge de man\u0153uvre \u00e0 d&rsquo;autres secteurs vitaux comme l&rsquo;agriculture ou la foresterie.<\/p>\n<p>Pour l&rsquo;administration du pr\u00e9sident William Ruto, accorder ces quotas \u00e0 une seule entit\u00e9 britannique aurait constitu\u00e9 une forme de \u00ab colonialisme carbone \u00bb, o\u00f9 la d\u00e9carbonation du Nord se fait au prix de l&rsquo;ali\u00e9nation des ressources environnementales du Sud.<\/p>\n<p>Cette prudence r\u00e9glementaire intervient alors que le Kenya a muscl\u00e9 sa l\u00e9gislation en 2024, imposant d\u00e9sormais un partage de 25 % des revenus carbone avec l&rsquo;\u00c9tat, un seuil que le mod\u00e8le \u00e9conomique \u00e0 flux tendus de Koko n\u2019\u00e9tait plus en mesure d\u2019absorber.<\/p>\n<p>La souverainet\u00e9 climatique contre le mirage de la finance d&rsquo;impact&#13;\n<\/p>\n<p>L&rsquo;onde de choc d\u00e9passe les fronti\u00e8res k\u00e9nyanes et atteint les sommets de la finance internationale. Koko n&rsquo;\u00e9tait pas une simple start-up ; elle \u00e9tait soutenue par des g\u00e9ants comme le Microsoft Climate Innovation Fund, un pr\u00eat annonc\u00e9 en 2025 de Mirova Gigaton Fund (g\u00e9r\u00e9 par une filiale de Natixis, la branche de gestion des actifs du groupe bancaire fran\u00e7ais BPCE), et la banque allemande KfW. Plus significatif encore, l&rsquo;entreprise b\u00e9n\u00e9ficiait d&rsquo;une garantie de 179,6 millions de dollars de la MIGA, une branche de la Banque mondiale sp\u00e9cialis\u00e9e dans la protection contre le risque politique. Il s&rsquo;agissait de la premi\u00e8re garantie au monde explicitement li\u00e9e \u00e0 la validit\u00e9 des cr\u00e9dits carbone.<\/p>\n<p>Aujourd&rsquo;hui, avec la faillite act\u00e9e, les investisseurs mobiliseront cette assurance, mena\u00e7ant de transformer le refus souverain du Kenya en un litige financier d\u2019ampleur. Si un manquement contractuel est prouv\u00e9, le contribuable k\u00e9nyan pourrait se retrouver \u00e0 payer pour l&rsquo;\u00e9chec d&rsquo;un mod\u00e8le priv\u00e9, une perspective qui tend \u00e0 rompre les relations entre Nairobi et les institutions de Bretton Woods.<\/p>\n<p>Cette crise met en lumi\u00e8re l&rsquo;asym\u00e9trie persistante sur le march\u00e9 mondial du carbone. Actuellement, bien que l&rsquo;Afrique poss\u00e8de l&rsquo;un des plus grands potentiels de s\u00e9questration de CO2, elle ne capte qu&rsquo;environ 16% des cr\u00e9dits mondiaux.<\/p>\n<p>Pis encore, la valeur g\u00e9n\u00e9r\u00e9e s&rsquo;\u00e9vapore largement hors du continent au profit de soci\u00e9t\u00e9s non implant\u00e9es sur le continent. Selon les chiffres de la Commission \u00e9conomique pour l&rsquo;Afrique, pr\u00e8s de 80 % de la plus-value financi\u00e8re des cr\u00e9dits carbone africains est capt\u00e9e par des courtiers, des auditeurs et des investisseurs bas\u00e9s \u00e0 Londres, New York ou Singapour.<\/p>\n<p>Cons\u00e9quences brutales&#13;\n<\/p>\n<p>En bloquant Koko, le Kenya signale que les pays africains ne sont plus dispos\u00e9s \u00e0 \u00eatre de simples \u00ab price takers \u00bb. Cette reprise en main fait \u00e9cho aux r\u00e9centes l\u00e9gislations au Zimbabwe, qui a exig\u00e9 50 % des revenus du carbone, ou au Gabon, qui impose d\u00e9sormais des audits stricts pour maximiser les retomb\u00e9es locales.<\/p>\n<p>Sur le terrain, les cons\u00e9quences sont brutales. Le retour forc\u00e9 au charbon de bois pour environ 1,5 million de m\u00e9nages k\u00e9nyans constitue un d\u00e9sastre sanitaire et \u00e9cologique imm\u00e9diat. Pourtant le gouvernement semble avoir choisi une autre voie en favorisant d\u00e9sormais des acteurs comme M-Gas (filiale de Circle Gas et soutenu par Safaricom). Contrairement \u00e0 Koko, ces nouveaux mod\u00e8les privil\u00e9gient une int\u00e9gration locale plus profonde et une moindre d\u00e9pendance \u00e0 l&rsquo;arbitrage carbone sp\u00e9culatif.<\/p>\n<p>La faillite de Koko est donc moins l&rsquo;\u00e9chec de la technologie que celui d&rsquo;une structure financi\u00e8re qui a pari\u00e9 sur l&rsquo;impuissance r\u00e9glementaire des \u00c9tats africains. Elle illustre parfaitement l&rsquo;avertissement de Jacqueline Novogratz, fondatrice d&rsquo;Acumen : les march\u00e9s servant les plus pauvres ne peuvent \u00eatre b\u00e2tis sur des \u00e9conomies fragiles.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;\u00e9chelle globale, les march\u00e9s carbone ont atteint des valeurs record, d\u00e9passant les 900 milliards de dollars. L&rsquo;Initiative des march\u00e9s carbone en Afrique (ACMI) esp\u00e8re d\u00e9bloquer 6 milliards de dollars d&rsquo;ici 2030, mais le Koko Networks au Kenya, montre que ce flux financier ne pourra plus se faire sans une contrepartie directe au d\u00e9veloppement national.<\/p>\n<p>Les statistiques sont \u00e9loquentes : tandis que des g\u00e9ants comme TotalEnergies ou Microsoft continuent d&rsquo;acqu\u00e9rir des millions de cr\u00e9dits pour compenser leur empreinte carbone, le b\u00e9n\u00e9fice r\u00e9el pour les communaut\u00e9s locales demeure souvent limit\u00e9, capt\u00e9 par des frais d&rsquo;interm\u00e9diation et de certification. En 2025, alors que le march\u00e9 volontaire mondial a vu ses prix moyens stagner, voire l\u00e9g\u00e8rement d\u00e9cliner autour de 3,50 l&rsquo;unit\u00e9 pour certains indices, les prix sur les march\u00e9s de conformit\u00e9 europ\u00e9ens restaient fix\u00e9s \u00e0 des niveaux bien plus \u00e9lev\u00e9s, avec des quotas \u00e0 terme s&rsquo;\u00e9levant \u00e0 environ 68,86 euros (soit environ 73 dollars) la tonne. Ce gap est l&rsquo;un des moteurs de la volont\u00e9 de changement r\u00e9glementaire en Afrique.<\/p>\n<p>L\u2019issue de la liquidation, actuellement g\u00e9r\u00e9e par PwC, d\u00e9terminera si les actifs de Koko peuvent \u00eatre sauv\u00e9s par un repreneur moins d\u00e9pendant de la manne carbone, ou si le r\u00e9seau de distribution de bio\u00e9thanol deviendra un vestige industriel de la \u00ab\u00a0Green Tech\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Une chose est certaine : le signal envoy\u00e9 aux investisseurs est irr\u00e9versible. L&rsquo;Afrique semble avoir compris que son air pur et ses for\u00eats sont des actifs strat\u00e9giques. Sous l\u2019\u00e9gide de l\u2019Article 6 de l\u2019Accord de Paris, le continent n\u2019est plus une simple r\u00e9serve de compensation pour les pollueurs du Nord, mais un acteur qui exige d\u00e9sormais de fixer lui-m\u00eame le prix et les conditions de son hospitalit\u00e9 climatique. L\u2019\u00e9quilibre entre l\u2019attractivit\u00e9 pour les capitaux \u00e9trangers et la souverainet\u00e9 nationale n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 aussi pr\u00e9caire, et le cas Koko restera dans les annales comme le premier grand test de cette nouvelle diplomatie du carbone.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"Le 1er f\u00e9vrier dernier, Koko Networks, une entreprise britannique qui a \u00e9t\u00e9 \u00e9rig\u00e9e en \u00ab\u00a0licorne de la cuisson&hellip;\n","protected":false},"author":2,"featured_media":12125,"comment_status":"","ping_status":"","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[165],"tags":[58,605,1855,2692,6187,6190,230,6188,59,6189],"class_list":{"0":"post-12124","1":"post","2":"type-post","3":"status-publish","4":"format-standard","5":"has-post-thumbnail","7":"category-kenya","8":"tag-58","9":"tag-britannique","10":"tag-carbone","11":"tag-colonialisme","12":"tag-faillite","13":"tag-forme","14":"tag-kenya","15":"tag-koko","16":"tag-la-tribune-afrique","17":"tag-rejette"},"share_on_mastodon":{"url":"https:\/\/pubeurope.com\/@afrique\/116059043439460767","error":""},"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/12124","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=12124"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/12124\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/wp-json\/wp\/v2\/media\/12125"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=12124"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=12124"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=12124"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}