{"id":12190,"date":"2026-02-12T19:28:40","date_gmt":"2026-02-12T19:28:40","guid":{"rendered":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/12190\/"},"modified":"2026-02-12T19:28:40","modified_gmt":"2026-02-12T19:28:40","slug":"discours-sur-lafrique-une-imperieuse-revolution-narrative","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/12190\/","title":{"rendered":"Discours sur l\u2019Afrique : une imp\u00e9rieuse r\u00e9volution narrative"},"content":{"rendered":"<p>Comment la France et le monde occidental continuent-ils \u00e0 parler de l\u2019Afrique subsaharienne? Entre h\u00e9ritage colonial, paternalismes r\u00e9currents et transformations profondes du continent, le moment est venu de repenser ce discours \u00e0 l\u2019aune des r\u00e9alit\u00e9s africaines d\u2019aujourd\u2019hui.<\/p>\n<p>Victor Hugo et l\u2019empreinte d\u2019un discours colonial<\/p>\n<p>Le 18 mai 1879, Victor Hugo pronon\u00e7ait \u00e0 Paris un discours \u00e0 l\u2019occasion d\u2019un banquet comm\u00e9moratif de l\u2019abolition de l\u2019esclavage. Ce\u00a0discours sur l\u2019Afrique, vivement salu\u00e9 par ses contemporains, exaltait la mission civilisatrice de l\u2019Europe sur le continent africain, exprimant une vision aujourd\u2019hui largement d\u00e9cri\u00e9e: \u00abL\u2019Afrique n\u2019a pas d\u2019histoire\u00bb, d\u00e9clarait-il, la r\u00e9duisant \u00e0 \u00abun monceau inerte et passif qui, depuis six mille ans, fait obstacle \u00e0 la marche universelle\u00bb (Hugo, 1879, cit\u00e9 par Magnan, 2019). Pour Hugo, \u00able Blanc a fait du Noir un homme ; au XXe si\u00e8cle, l\u2019Europe fera de l\u2019Afrique un monde\u00bb. Si la tonalit\u00e9 humaniste de son discours visait \u00e0 exalter la fin de l\u2019esclavage, elle \u00e9tait fortement porteuse d\u2019un imaginaire de domination, pr\u00e9sent\u00e9e comme outil de progr\u00e8s et d\u2019\u00e9mancipation.<\/p>\n<p>Cet imaginaire colonial persistant a maladroitement resurgi, plus d\u2019un si\u00e8cle plus tard, dans un discours \u00e9crit par Henri Guaino, prononc\u00e9 \u00e0 Dakar en 2007 par Nicolas Sarkozy: \u00ab Le drame de l\u2019Afrique, c\u2019est que l\u2019homme africain n\u2019est pas assez entr\u00e9 dans l\u2019histoire. \u00bb La phrase fit scandale, car elle r\u00e9p\u00e9tait, sous des habits nouveaux, l\u2019id\u00e9e que l\u2019Afrique devrait \u00eatre mise en mouvement par l\u2019ext\u00e9rieur. Cette affirmation, niant les dynamiques historiques propres aux peuples africains, perp\u00e9tue l\u2019id\u00e9e selon laquelle le continent attendrait son salut de l\u2019ext\u00e9rieur. Ces visions, bien qu\u2019historiquement situ\u00e9es, ont fa\u00e7onn\u00e9 un mythe occidental de l\u2019Afrique, trop souvent per\u00e7ue comme en attente, en retard, et non comme un acteur global \u00e0 part enti\u00e8re.<\/p>\n<p> L\u2019Afrique n\u2019est pas en dehors de l\u2019histoire : elle l\u2019\u00e9crit.<\/p>\n<p>D\u00e9coloniser le regard : penser avec les penseurs africains<\/p>\n<p>Cette perception biais\u00e9e se retrouve dans certains m\u00e9canismes d\u2019aide au d\u00e9veloppement actuellement sous le feu de la critique tant aux \u00c9tats-Unis qu\u2019en France. L\u2019aide internationale, bien que n\u00e9cessaire questionnable, car elle entrave parfois l\u2019autonomie des nations b\u00e9n\u00e9ficiaires, les emp\u00eachant de d\u00e9velopper leurs propres capacit\u00e9s institutionnelles et \u00e9conomiques\u00a0(Amalvy,\u00a02024, p. 225). En 1991, en sugg\u00e9rant que l\u2019Afrique pourrait refuser le mod\u00e8le occidental de d\u00e9veloppement, Axelle Kabou d\u00e9non\u00e7ait cette vision d\u2019une Afrique per\u00e7ue comme incapable de prendre en main son propre destin (1991, p. 45). Achille Mbemb\u00e9, il y a d\u00e9j\u00e0 25 ans, appelait \u00e0 une \u00absortie de la postcolonie\u00bb, insistant sur la n\u00e9cessit\u00e9 pour l\u2019Afrique de se d\u00e9faire des carcans h\u00e9rit\u00e9s de la domination europ\u00e9enne (2000, p. 78).<\/p>\n<p>Questionner le regard occidental sur l\u2019Afrique et le r\u00f4le que cette derni\u00e8re veut jouer sur la sc\u00e8ne internationale devient donc un enjeu crucial. Paul Ric\u0153ur, dans\u00a0Soi-m\u00eame comme un autre, offre une grille de lecture utile: il rappelle que l\u2019identit\u00e9 se forge dans la reconnaissance mutuelle (1990, p. 124). Appliqu\u00e9 au monde diplomatique et \u00e0 la g\u00e9ostrat\u00e9gie, cela suppose de consid\u00e9rer l\u2019Afrique non plus comme une alt\u00e9rit\u00e9 radicale, mais comme un partenaire \u00e0 part enti\u00e8re de la communaut\u00e9 internationale. Il s\u2019agit de reconna\u00eetre l\u2019autre, non comme un miroir de soi, mais comme un sujet autonome avec sa propre historicit\u00e9.<\/p>\n<p>L\u2019avenir des relations entre l\u2019Afrique et le monde exige ce regard r\u00e9aliste \u00e9quitable.<\/p>\n<p>L\u2019Afrique en mouvement : penser l\u2019\u00e9mancipation par l\u2019action<\/p>\n<p>Depuis le milieu des ann\u00e9es 90, mon propre regard sur l\u2019Afrique a \u00e9t\u00e9 boulevers\u00e9 au contact de nombreux acteurs du continent, et plus r\u00e9cemment gr\u00e2ce aux entrepreneurs de la tech, dans des hubs comme Kigali, Nairobi, Lagos ou Accra: ils incarnent une nouvelle Afrique, num\u00e9rique, innovante, r\u00e9siliente. Qu\u2019il s\u2019agisse de solutions de mobile money comme\u00a0M-Pesa au Kenya, d\u2019applications m\u00e9dicales comme\u00a0Zipline au Rwanda\u00a0ou de\u00a0start-up agritech\u00a0au Nigeria ou au Ghana, les innovations africaines r\u00e9pondent \u00e0 des besoins locaux par des solutions globalement transposables. L\u2019Afrique n\u2019est pas un continent en attente de d\u00e9veloppement : elle innove, elle pense, elle agit.<\/p>\n<p>Cette vitalit\u00e9 technologique s\u2019accompagne d\u2019un r\u00e9veil acad\u00e9mique et culturel. Des figures comme Felwine Sarr (philosophe et \u00e9conomiste) ou des institutions comme l\u2019Universit\u00e9 panafricaine de l\u2019Union africaine red\u00e9finissent les narratifs globaux. La demande de restitution des \u0153uvres d\u2019art africaines et la mont\u00e9e de l\u2019afro-optimisme au sein de la jeunesse illustrent aussi cette captation de la parole: l\u2019Afrique pense le monde, elle ne se pense plus seulement \u00e0 travers les lunettes occidentales, et le soft power africain s\u2019exerce d\u00e9sormais dans les ar\u00e8nes multilat\u00e9rales (Amalvy, 2022).<\/p>\n<p>Vers un nouveau multilat\u00e9ralisme \u00e9quilibr\u00e9<\/p>\n<p>La revendication d\u2019un si\u00e8ge africain au Conseil de s\u00e9curit\u00e9 de l\u2019ONU, exprim\u00e9e notamment par Macky Sall lors de sa pr\u00e9sidence de l\u2019Union africaine, s\u2019inscrit dans cette d\u00e9marche d\u2019affirmation. Le continent ne veut plus \u00eatre consult\u00e9, il veut participer \u00e0 la d\u00e9finition des r\u00e8gles. Cette dynamique se refl\u00e8te aussi dans les n\u00e9gociations sur le climat, o\u00f9 la R\u00e9publique du Congo, la RDC, le Gabon (entre autres) portent des initiatives sur l\u2019\u00e9conomie verte et la gestion des for\u00eats du bassin du Congo.<\/p>\n<p>De plus, l\u2019Afrique se repositionne strat\u00e9giquement dans ses relations ext\u00e9rieures : elle arbitre entre les influences occidentales, asiatiques, arabes ou russes, en \u00e9valuant les partenariats \u00e0 l\u2019aune de ses int\u00e9r\u00eats.<\/p>\n<p>Cette multipolarit\u00e9 constitue une opportunit\u00e9 historique pour rompre avec la logique de subordination qui a trop longtemps caract\u00e9ris\u00e9 les rapports Nord-Sud.<\/p>\n<p>Pour un changement de paradigme<\/p>\n<p>L\u2019heure n\u2019est plus \u00e0 la compassion ni \u00e0 la morale, mais \u00e0 la reconnaissance: reconna\u00eetre que l\u2019Afrique n\u2019est pas en dehors de l\u2019histoire, mais qu\u2019elle y participe activement; reconna\u00eetre que l\u2019Afrique n\u2019est pas un continent \u00e0 d\u00e9velopper, mais un espace d\u2019exp\u00e9rimentations, de savoirs et d\u2019initiatives qui interpellent nos mod\u00e8les; reconna\u00eetre que l\u2019Afrique ne se pense plus depuis Paris, Londres ou Washington, mais bien depuis Abidjan, Lagos, Dakar, Addis-Abeba ou Johannesburg.<\/p>\n<p>Changer de discours, c\u2019est d\u2019abord changer de posture: cela signifie \u00e9couter, apprendre, collaborer sur un pied d\u2019\u00e9galit\u00e9. Cela exige un regard d\u00e9centr\u00e9, nourri de lectures africaines, d\u2019exp\u00e9riences partag\u00e9es et d\u2019engagements r\u00e9ciproques.<\/p>\n<p>Richard Amalvy<\/p>\n<p>\u00a0<\/p>\n<p>R\u00e9f\u00e9rences<\/p>\n<p>Amalvy, Richard. Apports et limites de la solidarit\u00e9 internationale en Afrique subsaharienne, avril 2024, p. 221-230 in Revue Politique et Parlementaire, Afrique des ind\u00e9pendances \u00e0 la souverainet\u00e9, hors-s\u00e9rie.<br \/>\nAmalvy, Richard. Afrique et soft power : qui est le ma\u00eetre du jeu ?, In Revue Politique et Parlementaire, Mythes et r\u00e9alit\u00e9s, le vrai pouvoir du soft power, d\u00e9cembre 2022, p. 137-144.<br \/>\nHugo, Victor. Discours sur l\u2019Afrique, 18 mai 1879, cit\u00e9 par Magnan, Pierre. \u00ab Quand Victor Hugo d\u00e9fendait la colonisation de l\u2019Afrique \u00bb, France Info, 2019.<br \/>\nKabou, Axelle. Et si l\u2019Afrique refusait le d\u00e9veloppement ?, L\u2019Harmattan, 1991.<br \/>\nMbemb\u00e9, Achille. De la postcolonie, Karthala, 2000.<br \/>\nRic\u0153ur, Paul. Soi-m\u00eame comme un autre, Seuil, 1990.<br \/>\nMabanckou, Alain. Le sanglot de l\u2019homme noir, Fayard, 2012.<br \/>\nSarr, Felwine. Afrotopia, Philippe Rey, 2016.<br \/>\nDiscours de Nicolas Sarkozy \u00e0 Dakar, 26 juillet 2007.<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"90\" height=\"90\" src=\"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/wp-content\/uploads\/2026\/02\/Richard-Amalvy-100x100.jpeg\" class=\"attachment-90x90 size-90x90\" alt=\"\" \/><\/p>\n<p>Richard Amalvy<\/p>\n<p class=\"author-bio\">Consultant international, Richard Amalvy est Directeur acad\u00e9mique de l\u2019\u00e9cole des Hautes E\u0301tudes Internationales et Politiques (HEIP) ou\u0300 il enseigne la gestion des Affaires publiques et la Prospective (Paris, Gene\u0300ve). Il est \u00e9galement enseignant en Branding et Strat\u00e9gies de communication a\u0300 l\u2019Universit\u00e9\u0301 de Bourgogne (MASCI). Ancien dirigeant d\u2019ONG internationales, il a e\u0301te\u0301 consultant strat\u00e9gique pour la Banque Mondiale, l\u2019OCDE et l\u2019AIEA.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"Comment la France et le monde occidental continuent-ils \u00e0 parler de l\u2019Afrique subsaharienne? 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