{"id":13517,"date":"2026-02-14T02:30:09","date_gmt":"2026-02-14T02:30:09","guid":{"rendered":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/13517\/"},"modified":"2026-02-14T02:30:09","modified_gmt":"2026-02-14T02:30:09","slug":"point-de-vue-tunisie-le-debat-libre-est-la-chose-la-moins-partagee","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/13517\/","title":{"rendered":"Point de vue &#8211; Tunisie. Le d\u00e9bat libre est la chose la moins partag\u00e9e"},"content":{"rendered":"<p>En Tunisie, c\u2019est l\u2019opinion, telle qu\u2019elle s\u2019exprime dans les r\u00e9seaux sociaux, qui censure d\u00e9sormais le d\u00e9bat libre. L\u2019autorit\u00e9 politique n\u2019a pas besoin de le faire, m\u00eame si le contexte politique g\u00e9n\u00e9ral y conduit.<\/p>\n<p>\u00a0<\/p>\n<p>En Tunisie, tout le monde se r\u00e9clame du d\u00e9bat d\u2019id\u00e9es, \u00e9lites, groupes, personnes peu ou non instruites. Mais rares sont ceux qui en acceptent r\u00e9ellement les r\u00e8gles. La plupart d\u2019entre eux contribuent \u00e0 sa d\u00e9rive, notamment dans les r\u00e9seaux sociaux. On invoque la libert\u00e9 d\u2019expression comme un \u00e9tendard, on la redoute d\u00e8s qu\u2019elle cesse de conforter nos certitudes, notre camp ou nos int\u00e9r\u00eats. Le d\u00e9bat libre est c\u00e9l\u00e9br\u00e9 en principe, combattu en pratique. Il est sans doute, aujourd\u2019hui, la chose tunisienne la moins partag\u00e9e.<\/p>\n<p>\u00a0<\/p>\n<p>Le paradoxe n\u2019est pas nouveau. On a connu les d\u00e9rives du d\u00e9bat m\u00eame lors de la transition d\u00e9mocratique, o\u00f9 tout le monde \u00e9tait assoiff\u00e9 d\u2019expression. Mais il en va autrement avec les r\u00e9seaux (a)sociaux. Con\u00e7ues \u00e0 l\u2019origine comme des espaces d\u2019\u00e9change, de discussion et de confrontation des points de vue, ces plateformes sont aussit\u00f4t devenues des machines \u00e0 obstruer ou \u00e0 emp\u00eacher le d\u00e9bat (\u00e0 vrai dire, elles n\u2019ont jamais cess\u00e9 de l\u2019\u00eatre). Les sites du pouvoir veillent eux aussi au grain. On a pris l\u2019habitude, dans le syst\u00e8me num\u00e9rique, de faire pr\u00e9valoir l\u2019\u00e9motion, la col\u00e8re et la simplification sur l\u2019argument, la raison et la nuance. On ne discute quasiment pas, on r\u00e9agit. Le d\u00e9bat libre est \u00e9touff\u00e9, non par la censure directe, mais par la logique du syst\u00e8me, qui r\u00e9compense l\u2019outrance et p\u00e9nalise la r\u00e9flexion.<\/p>\n<p>\u00a0<\/p>\n<p>La r\u00e9volution de 2011 a peut-\u00eatre lib\u00e9r\u00e9 la parole plus vite qu\u2019elle n\u2019a construit une culture du dissensus. L\u2019expression s\u2019est \u00e9mancip\u00e9e, mais le d\u00e9bat, lui, n\u2019a pas suivi. Or d\u00e9battre ne consiste ni \u00e0 hurler plus fort que les autres, ni \u00e0 se frotter \u00e0 l\u2019\u00e9motion d\u00e9plac\u00e9e, ni \u00e0 accumuler des likes, ni \u00e0 occuper l\u2019espace m\u00e9diatique. D\u00e9battre suppose d\u2019admettre que l\u2019autre puisse avoir tort, et qu\u2019il puisse aussi avoir raison. Cette hypoth\u00e8se demeure encore, h\u00e9las, suspecte en Tunisie.<\/p>\n<p>\u00a0<\/p>\n<p>Il est vrai que l\u2019inculture civique et, dans certains cas, l\u2019analphab\u00e9tisme pur et simple, ne facilitent gu\u00e8re les choses. Le d\u00e9bat libre suppose n\u00e9cessairement que l\u2019on ait des comp\u00e9tences minimales, pour pouvoir comprendre un texte (parfois complexe), une analyse (th\u00e9orique), une id\u00e9e (nuanc\u00e9e), distinguer un fait d\u2019une opinion, suivre un raisonnement (subtil ou dialectique), accepter la contradiction. Lorsque ces bases font d\u00e9faut, le d\u00e9bat se transforme en affrontement primaire, activ\u00e9 par des slogans ou des invectives gratuites. Il ne s\u2019agit pas ici d\u2019une m\u00e9prise \u00e0 caract\u00e8re social, comme on pourrait le croire, mais d\u2019un constat politique \u00e9vident. Sans \u00e9ducation, et il est m\u00eame banal de le dire, point de d\u00e9lib\u00e9ration possible. Dans le pass\u00e9, les Lumi\u00e8res, ou encore les lib\u00e9raux comme John Stuart Mill ou Tocqueville, y ont insist\u00e9 pour la diffusion m\u00eame des Lumi\u00e8res. On se souvient encore du \u00ab Sapere aude \u00bb (ose savoir) de Kant. Schmitt a m\u00eame rappel\u00e9 une fois que les Lumi\u00e8res ont \u00e9voqu\u00e9 le \u00ab despotisme \u00e9ducatif \u00bb pour faire progresser le genre humain.<\/p>\n<p>\u00a0<\/p>\n<p>Dans l\u2019espace public tunisien, comme dans la culture arabo-musulmane, la divergence est trop souvent per\u00e7ue comme une trahison. Critiquer un parti, c\u2019est \u00eatre accus\u00e9 de servir le camp oppos\u00e9 ; participer \u00e0 un d\u00e9bat avec les islamistes, comme avec les communistes autrefois, constitue une trahison. Mais doit-on d\u00e9battre seulement avec ceux qui pensent comme nous, au risque de ne plus penser ? Ne dit-on pas qu\u2019en d\u00e9mocratie, il faut surtout d\u00e9battre avec ses ennemis ? Sous la transition d\u00e9mocratique, il n\u2019y avait d\u2019ailleurs de d\u00e9bats (libres) qu\u2019entre la\u00efcs et islamistes. C\u2019\u00e9tait, de surcro\u00eet, le d\u00e9bat suppos\u00e9 le plus important, malgr\u00e9 les d\u00e9rives des islamistes. Le climat autoritaire rend-t-il borgne ? Questionner le pouvoir, c\u2019est, pensent encore certains, nuire \u00e0 l\u2019\u00c9tat ou \u00e0 l\u2019int\u00e9r\u00eat g\u00e9n\u00e9ral. Le d\u00e9bat n\u2019est-il pas lui-m\u00eame d\u2019int\u00e9r\u00eat g\u00e9n\u00e9ral (orienter les opinions et int\u00e9r\u00eats individuels \u00e9go\u00efstes vers le bien public) ? Mettre en doute l\u2019opposition, c\u2019est, dit-on encore, \u00eatre rang\u00e9 parmi les soutiens du r\u00e9gime. Le gouvernement n\u2019a-t-il pas, lui aussi, le droit de d\u00e9battre avec ses opposants ? Force est de constater que le d\u00e9bat se r\u00e9duit alors \u00e0 une logique binaire, manich\u00e9enne, o\u00f9 toute position nuanc\u00e9e ou \u00e9quilibr\u00e9e est imm\u00e9diatement d\u00e9valoris\u00e9e. On n\u2019est plus entre citoyens d\u00e9battants, on est soit entre amis et ennemis selon le mod\u00e8le schmittien, soit dans un d\u00e9bat de sourds (pour ne pas dire un d\u00e9bat de bavards inv\u00e9t\u00e9r\u00e9s).<\/p>\n<p>\u00a0<\/p>\n<p>Cette polarisation est renforc\u00e9e par une confusion persistante entre la critique et l\u2019insulte, entre l\u2019argumentation et l\u2019intention. On ne r\u00e9pond pas \u00e0 ce qui est dit, mais aux suppos\u00e9es arri\u00e8re-pens\u00e9es de celui qui parle. L\u2019analyse est remplac\u00e9e par le proc\u00e8s moral ou m\u00eame l\u2019art divinatoire. Le non-sachant devine comme par miracle la pens\u00e9e du sachant.<\/p>\n<p>\u00a0<\/p>\n<p>Ce n\u2019est pas un hasard si cette incapacit\u00e9 \u00e0 d\u00e9battre librement a pu nourrir l\u2019autoritarisme et acc\u00e9l\u00e9rer son r\u00e9investissement en Tunisie apr\u00e8s le 25 juillet. \u00c0 l\u2019\u00e9vidence, un pouvoir sans contradiction s\u00e9rieuse prosp\u00e8re sur le silence. Cette incapacit\u00e9 affaiblit encore l\u2019opposition, qui se replie sur des slogans au lieu de construire des alternatives cr\u00e9dibles. Elle \u00e9puise enfin les citoyens, qui finissent par se d\u00e9tourner d\u2019un espace public devenu agressif, haineux, confus et st\u00e9rile. L\u2019espace public est accapar\u00e9 alors par les colporteurs du faux. Le plus inqui\u00e9tant est peut-\u00eatre la banalisation de cette situation. On s\u2019habitue \u00e0 l\u2019absence de d\u00e9bat comme \u00e0 une fatalit\u00e9 tunisienne suppl\u00e9mentaire. On s\u2019adapte, on s\u2019autocensure, on choisit ses silences. Le d\u00e9bat libre ne dispara\u00eet pas brutalement, il se d\u00e9grade, se r\u00e9tr\u00e9cit, devient l\u2019apanage de cercles ferm\u00e9s ou de conversations priv\u00e9es, voire de chuchotements, m\u00eame si l\u2019imaginaire de la lib\u00e9ration de la r\u00e9volution est toujours pr\u00e9sent.<\/p>\n<p>\u00a0<\/p>\n<p>On oublie que citoyens, \u00e9lites et groupes d\u00e9battent tous ensemble pour parvenir \u00e0 un compromis raisonnable et trouver des solutions acceptables par tous, sans qu\u2019un groupe, un clan ou un homme ne puisse \u00ab dicter \u00bb ses vues personnelles \u00e0 tout un pays et contraindre tout le monde au silence, ou au consensus forc\u00e9, qui est plut\u00f4t un sympt\u00f4me de peur. R\u00e9habiliter le d\u00e9bat libre en Tunisie ne signifie ni parler davantage, ni abstraire le concret, ni faire des \u00ab r\u00eaveries solitaires \u00bb, ni s\u00e9lectionner arbitrairement avec qui d\u00e9battre, ni \u00e9liminer certaines cat\u00e9gories du d\u00e9bat libre, mais parler mieux, c\u2019est-\u00e0-dire savoir \u00e9couter, r\u00e9pondre, nuancer et douter pour parvenir \u00e0 des solutions n\u00e9goci\u00e9es, l\u00e9gitimes et efficaces. Autrement, les Tunisiens continueront de parler beaucoup et de se comprendre tr\u00e8s peu.<\/p>\n<p>\u00a0<\/p>\n<p>&gt; A lire aussi :<a href=\"https:\/\/www.lecourrierdelatlas.com\/point-de-vue-les-etats-unis-entre-la-folie-de-trump-et-letat-de-droit\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener nofollow\">Point de vue. 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