{"id":171293,"date":"2026-08-01T11:22:30","date_gmt":"2026-08-01T11:22:30","guid":{"rendered":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/171293\/"},"modified":"2026-08-01T11:22:30","modified_gmt":"2026-08-01T11:22:30","slug":"tunisie-tout-manque-sauf-leur-obsession-pour-nos-corps-nawaat","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/171293\/","title":{"rendered":"Tunisie : tout manque, sauf leur obsession pour nos corps \u2013 Nawaat"},"content":{"rendered":"<p class=\"has-drop-cap\">M\u00eame derri\u00e8re le discours le plus courageux d\u00e9non\u00e7ant la gestion calamiteuse de la canicule, celui d\u2019un cheikh de la mosqu\u00e9e Al Salam \u00e0 Sfax, le vendredi 24 juillet, le vieux r\u00e9flexe ressurgit.<\/p>\n<p>Le cheikh a os\u00e9, en un temps o\u00f9 il est de rigueur de se taire au risque de croupir en prison.<\/p>\n<p>Courage r\u00e9el. Coupures d\u2019\u00e9lectricit\u00e9 en s\u00e9rie, p\u00e9nurie d\u2019eau, h\u00f4pitaux \u00e0 l\u2019agonie : le cheikh a nomm\u00e9 les d\u00e9faillances une \u00e0 une, et point\u00e9 le contraste.<\/p>\n<p>Pendant que le pays suffoque, l\u2019Etat trouverait pourtant les moyens de c\u00e9l\u00e9brer \u00e0 sa fa\u00e7on les grandes messes sportives, comme l\u2019atteste la (calamiteuse) participation tunisienne \u00e0 la Coupe du monde de football. L\u2019imam pointe \u00e9galement les festivals: \u201cNous avons de l\u2019argent, nous en avons \u00e0 profusion, des milliards pour les festivals. Et parmi les pires choses que j\u2019ai vues : des chants, des danses, de la d\u00e9bauche, de la d\u00e9pravation, tandis que le feu d\u00e9vore nos voisins\u201d, tranche-t-il.<\/p>\n<p>C\u2019est donc un courage \u00e0 g\u00e9om\u00e9trie variable : celui d\u2019une lecture r\u00e9trograde de la religion, obs\u00e9d\u00e9e par les corps, la danse, la culture.<\/p>\n<p>En cela, le censeur d\u2019un jour n\u2019est pas loin de ceux qu\u2019il pr\u00e9tend fustiger dans leur archa\u00efsme et leur populisme. Il en est une variante, pas une alternative. Le cheikh ne d\u00e9nonce pas l\u2019ordre \u00e9tabli. Sa grille de lecture n\u2019a rien de d\u00e9mocratique ni de social : il ne remet en cause aucune politique, il d\u00e9signe des boucs \u00e9missaires. Les \u00e9ternels boucs \u00e9missaires. Les plus faciles \u00e0 viser quand tout s\u2019effondre autour de nous et qu\u2019il faut, \u00e0 tout prix, ne jamais nommer les vrais responsables.<\/p>\n<p>D\u00e9fendre ce cheikh face \u00e0 la censure ambiante ne doit surtout pas sombrer dans l\u2019id\u00e9alisation opportuniste d\u2019un pr\u00e9dicateur conservateur au seul motif d\u2019un d\u00e9saccord ponctuel avec le pouvoir.<\/p>\n<p>Ce m\u00eame homme s\u2019est d\u00e9j\u00e0 illustr\u00e9, par le pass\u00e9, par des prises de position autrement plus lourdes de cons\u00e9quences : une pol\u00e9mique nationale d\u00e8s 2016, des propos jug\u00e9s homophobes plus r\u00e9cemment, et des d\u00e9clarations r\u00e9p\u00e9t\u00e9es contre l\u2019\u00e9galit\u00e9 successorale et les droits des femmes.<\/p>\n<p>Ce serait travestir un accident de parcours en h\u00e9ro\u00efsme, et faire l\u2019impasse sur les v\u00e9ritables ressorts \u00e9conomiques, sociaux, d\u00e9mocratiques des crises que ce m\u00eame discours instrumentalise \u00e0 son profit.<\/p>\n<p>Ce que cette rh\u00e9torique propose n\u2019est ni une r\u00e9forme ni une alternative : c\u2019est un projet de fermeture, de restriction des libert\u00e9s et de r\u00e9gression sociale, simplement maquill\u00e9 en pi\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p>Le reconna\u00eetre, sans complaisance ni caricature, est la condition minimale pour ne pas se tromper d\u2019adversaire, et pour ne pas offrir, sous couvert de d\u00e9fense des libert\u00e9s, un blanc-seing \u00e0 ceux qui veulent les confisquer.<\/p>\n<p>Car ce discours n\u2019est pas une anomalie confin\u00e9e aux pr\u00eaches : c\u2019est la norme. Il irrigue jusqu\u2019aux recoins les plus anodins des r\u00e9seaux sociaux, o\u00f9 les corps des femmes sont scrut\u00e9s, jug\u00e9s, condamn\u00e9s.<\/p>\n<p>Pendant que le pays suffoque, une arm\u00e9e de procureurs autoproclam\u00e9s trouve encore l\u2019\u00e9nergie de traquer le tissu de trop, l\u2019\u00e9paule d\u00e9nud\u00e9e, la robe qui d\u00e9passe.<\/p>\n<p>Exemple, aussi grotesque qu\u2019\u00e9loquent : des photos publi\u00e9es par un studio br\u00e9silien nomm\u00e9 Amor e Fotografia ( amour et photographie) c\u00e9l\u00e9brant la grossesse et la vie de famille, ont \u00e9t\u00e9 prises pour cible par des internautes tunisiens convaincus, \u00e0 tort, qu\u2019elles concernaient un compatriote pr\u00e9nomm\u00e9 Omar, et scandalis\u00e9s par la tenue de la femme enceinte.<\/p>\n<p>R\u00e9sultat : une avalanche d\u2019insultes et de haine d\u00e9vers\u00e9e sur des images qui ne montraient rien d\u2019autre que des femmes enceintes, heureuses, photographi\u00e9es loin de tout regard tunisien et de toute intention religieuse.<\/p>\n<p>Qu\u2019il ait suffi d\u2019un malentendu, sans contexte ni provocation, pour d\u00e9clencher un tel d\u00e9ferlement en dit long sur l\u2019ampleur du mal : ce n\u2019est pas l\u2019affaire d\u2019un cheikh ni d\u2019une chaire isol\u00e9e, c\u2019est un rapport bien plus large et plus insidieux au corps des femmes fa\u00e7onn\u00e9 par des d\u00e9cennies de discours qui en font un objet de suspicion permanente plut\u00f4t qu\u2019un sujet de droits.<\/p>\n<p>Et il ne faut rien attendre du sommet de l\u2019Etat pour inverser la tendance. Certainement pas d\u2019un chef d\u2019Etat qui ne loue que les femmes travailleuses, agricoles, en opposition frontale \u00ab aux autres \u00bb,\u00a0 comme si le m\u00e9rite d\u2019une femme se mesurait \u00e0 sa docilit\u00e9 productive plut\u00f4t qu\u2019\u00e0 sa libert\u00e9.<\/p>\n<p>Ce discours ne clive pas seulement les femmes entre elles : il clive la soci\u00e9t\u00e9 tout enti\u00e8re, le \u201cbien\u201d contre \u201cle mal\u201d,\u00a0 l\u2019\u00e9lite contre le peuple, dans une grille binaire et paresseuse qui dispense de gouverner.<\/p>\n<p>Et ce sont toujours les m\u00eames qui paient l\u2019addition quand le politique s\u2019enfonce : les femmes, les plus expos\u00e9es, les plus vite sacrifi\u00e9es.<\/p>\n<p>Saied drape sa rh\u00e9torique de patriotisme et d\u2019un conservatisme moral de fa\u00e7ade. Le pr\u00e9dicateur, lui, l\u2019habille du langage sacr\u00e9. Deux vocabulaires, un seul r\u00e9flexe : d\u00e9tourner le regard des vraies urgences pour le fixer ailleurs, sur un corps, une danse, une robe de trop.<\/p>\n<p>De cette convergence na\u00eet une soci\u00e9t\u00e9 travaill\u00e9e par l\u2019archa\u00efsme, les passions primaires, la haine au lieu d\u2019affronter les causes profondes de son arri\u00e9ration et de nommer, enfin, les vrais responsables.<\/p>\n<p>Son ultime et increvable indignation : un corps qui danse, surtout quand c\u2019est celui d\u2019une femme. Tant pis sa propre dignit\u00e9.<\/p>\n<p>Il faudra d\u2019ailleurs \u00e0 peine quelques heures pour que le sort du cheikh vienne confirmer, malgr\u00e9 lui, sa th\u00e8se.\u00a0 \u00c9vinc\u00e9 de sa mosqu\u00e9e le jour m\u00eame de son pr\u00eache, puis r\u00e9int\u00e9gr\u00e9 dans la foul\u00e9e,\u00a0 gr\u00e2ce, dit-il, \u00e0 une intervention personnelle du pr\u00e9sident Kais Saied.<\/p>\n<p>L\u2019homme qui d\u00e9non\u00e7ait l\u2019arbitraire se retrouve \u00e0 devoir sa survie \u00e0 l\u2019arbitraire d\u2019un seul homme. Ironie parfaite d\u2019un pays o\u00f9 m\u00eame la dissidence a besoin d\u2019une b\u00e9n\u00e9diction pr\u00e9sidentielle pour continuer d\u2019exister.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"M\u00eame derri\u00e8re le discours le plus courageux d\u00e9non\u00e7ant la gestion calamiteuse de la canicule, celui d\u2019un cheikh de&hellip;\n","protected":false},"author":2,"featured_media":171294,"comment_status":"","ping_status":"","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":"","_share_on_mastodon":"0"},"categories":[120],"tags":[4714,2779,4712,4713,4715,1070,124],"class_list":["post-171293","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","category-tunisie","tag-democracy","tag-democratie","tag-journalism","tag-journalisme","tag-public-interest-journalism","tag-tunisia","tag-tunisie"],"share_on_mastodon":{"url":"https:\/\/pubeurope.com\/@afrique\/117019997101737309","error":""},"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/171293","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=171293"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/171293\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/wp-json\/wp\/v2\/media\/171294"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=171293"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=171293"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=171293"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}