{"id":172033,"date":"2026-08-02T12:49:09","date_gmt":"2026-08-02T12:49:09","guid":{"rendered":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/172033\/"},"modified":"2026-08-02T12:49:09","modified_gmt":"2026-08-02T12:49:09","slug":"archives-militaires-de-vincennes-ep-4-digli-a-el-arja-comment-lalgerie-a-separe-les-terres-de-leurs-proprietaires-marocains","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/172033\/","title":{"rendered":"Archives militaires de Vincennes. Ep 4. D\u2019Igli \u00e0 El Arja: comment l\u2019Alg\u00e9rie a s\u00e9par\u00e9 les terres de leurs propri\u00e9taires marocains"},"content":{"rendered":"<p class=\"default__StyledText-sc-10mj2vp-0 CxBBS body-paragraph\">Des dattiers d\u2019Igli (ou Igueli selon les transcriptions) aux palmeraies d\u2019El Arja, l\u2019histoire n\u2019est pas close. Elle continue de produire des propri\u00e9taires marocains s\u00e9par\u00e9s de leurs terres. En avril 1886, une note adress\u00e9e par le d\u00e9put\u00e9 Sabattier \u00e0 la Chambre des d\u00e9put\u00e9s fran\u00e7aise\u00b9 s\u2019int\u00e9resse au territoire situ\u00e9 au-dessous de Maghnia. Son objet para\u00eet simple: d\u00e9terminer \u00e0 qui appartiennent le ksar d\u2019Igli (aujourd\u2019hui situ\u00e9 dans la wilaya de B\u00e9char en Alg\u00e9rie), les Dou\u00ef-Menia, la hammada comprise entre la Zousfana, le Guir et l\u2019Oued Namous, puis tr\u00e8s \u00e0 l\u2019est le Touat. <\/p>\n<p class=\"default__StyledText-sc-10mj2vp-0 CxBBS body-paragraph\">L\u2019aveu est lourd: \u00abLes Ch\u00e9rifiens marocains exercent une autorit\u00e9 sur nos ksours de l\u2019extr\u00eame-sud. Ils sont propri\u00e9taires d\u2019un certain nombre de dattiers et ainsi y auront dans le Ksar une partie de leurs approvisionnements.\u00bb<\/p>\n<p class=\"default__StyledText-sc-10mj2vp-0 CxBBS body-paragraph\">Elle reconna\u00eet que ces Marocains y poss\u00e8dent des dattiers et qu\u2019ils tirent du ksar une partie de leurs approvisionnements. La propri\u00e9t\u00e9 n\u2019est donc pas abstraite. Elle est productive, irrigu\u00e9e, entretenue, inscrite dans le cycle de la r\u00e9colte et dans l\u2019\u00e9conomie des oasis.<\/p>\n<p class=\"default__StyledText-sc-10mj2vp-0 CxBBS body-paragraph\">Le mot patrimonial ferme la porte \u00e0 l\u2019id\u00e9e d\u2019un simple parcours occasionnel. Il d\u00e9signe des terres h\u00e9rit\u00e9es, reconnues, rattach\u00e9es \u00e0 un groupe d\u00e9termin\u00e9. Et poss\u00e9dant des titres fonciers qui sont encore aujourd\u2019hui brandis par les h\u00e9ritiers. La note distingue d\u2019ailleurs clairement ces territoires propres des droits collectifs de pacage exerc\u00e9s ailleurs. Elle sait faire la diff\u00e9rence entre un sol poss\u00e9d\u00e9 et un espace seulement parcouru.<\/p>\n<p lang=\"fr\">Note de M. Sabattier, d\u00e9put\u00e9 d\u2019Oran \u00e0 la Chambre des d\u00e9put\u00e9s fran\u00e7aise, dat\u00e9e du 8 avril 1886, Service historique de la D\u00e9fense, registre GR 7 NN 9, Archives de Vincennes. Page 1\/6)<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/fr.le360.ma\/pf\/resources\/images\/back.svg?d=295\" width=\"10\" height=\"20\"\/><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/fr.le360.ma\/pf\/resources\/images\/next.svg?d=295\" width=\"10\" height=\"20\"\/><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/fr.le360.ma\/pf\/resources\/images\/fullscreen.svg?d=295\" width=\"28\" height=\"28\"\/><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/fr.le360.ma\/pf\/resources\/images\/pause.svg?d=295\" width=\"30\" height=\"30\"\/><\/p>\n<p class=\"default__StyledText-sc-10mj2vp-0 CxBBS body-paragraph\">Mais cette reconnaissance fonci\u00e8re ne conduit jamais l\u2019auteur \u00e0 envisager s\u00e9rieusement la souverainet\u00e9 marocaine. Au contraire, elle sert \u00e0 dissocier plus subtilement propri\u00e9t\u00e9 et appartenance politique: des Marocains peuvent, affirme-t-il en substance, poss\u00e9der des terres dans une zone que la France finira par traiter comme alg\u00e9rienne.<\/p>\n<p class=\"default__StyledText-sc-10mj2vp-0 CxBBS body-paragraph\">Ce raisonnement annonce le drame frontalier contemporain. Une fronti\u00e8re \u00e9tatique peut finir par placer un champ d\u2019un c\u00f4t\u00e9 et son propri\u00e9taire de l\u2019autre. Mais cette possibilit\u00e9 ne prouve pas que le lien foncier n\u2019existait pas avant le trac\u00e9. Elle prouve seulement que la carte a coup\u00e9 une g\u00e9ographie humaine plus ancienne.<\/p>\n<p class=\"default__StyledText-sc-10mj2vp-0 CxBBS body-paragraph\">L\u2019Alg\u00e9rie fran\u00e7aise savait que ces terres \u00e9taient marocaines<\/p>\n<p class=\"default__StyledText-sc-10mj2vp-0 CxBBS body-paragraph\">Pourtant, la m\u00eame note conc\u00e8de que la r\u00e9gion a pu appartenir autrefois au Maroc, \u00abjusqu\u2019\u00e0 l\u2019intervention de l\u2019occupation fran\u00e7aise\u00bb. La phrase est d\u00e9cisive. Elle ne d\u00e9crit pas une souverainet\u00e9 alg\u00e9rienne ancienne que la France aurait h\u00e9rit\u00e9e. Elle reconna\u00eet une rupture provoqu\u00e9e par la conqu\u00eate.<\/p>\n<p class=\"default__StyledText-sc-10mj2vp-0 CxBBS body-paragraph\">L\u2019auteur admet que la djem\u00e2a d\u2019Igli administre le ksar, r\u00e9partit l\u2019eau, maintient l\u2019ordre et fait all\u00e9geance au sultan du Maroc. Au XIX\u1d49 si\u00e8cle, l\u2019all\u00e9geance n\u2019est ni une sympathie culturelle ni un sentiment religieux flottant. Elle est l\u2019un des signes de la souverainet\u00e9 ch\u00e9rifienne, laquelle ne se d\u00e9ploie pas n\u00e9cessairement sous la forme d\u2019une administration territoriale conforme au mod\u00e8le europ\u00e9en. La note reconna\u00eet encore que ces tribus choisissent leur ca\u00efd; que ce ca\u00efd se fait reconna\u00eetre par le Maroc; que la tribu adresse au sultan des pr\u00e9sents. Tout indique une relation politique n\u00e9goci\u00e9e. Pourtant, l\u2019auteur entreprend aussit\u00f4t de dissocier ces \u00e9l\u00e9ments de toute souverainet\u00e9.<\/p>\n<p class=\"default__StyledText-sc-10mj2vp-0 CxBBS body-paragraph\">Le proc\u00e9d\u00e9 tient dans une opposition commode. L\u2019all\u00e9geance devient une d\u00e9pendance imparfaite. L\u2019investiture du ca\u00efd devient un geste presque protocolaire. Le pr\u00e9sent au sultan n\u2019est plus un tribut, mais une lib\u00e9ralit\u00e9 occasionnelle. L\u2019autorit\u00e9 marocaine est r\u00e9duite \u00e0 une \u00abinfluence de fait\u00bb, tandis que la souverainet\u00e9 de droit est d\u00e9clar\u00e9e incertaine.<\/p>\n<p class=\"default__StyledText-sc-10mj2vp-0 CxBBS body-paragraph\">Puis vient la phrase qui fait tomber le masque: \u00abLa France a int\u00e9r\u00eat \u00e0 les laisser dans cette situation, sinon ils vont pencher vers la reconnaissance de l\u2019autorit\u00e9 du Maroc.\u00bb Cette sentence doit \u00eatre appr\u00e9ci\u00e9e dans le cadre pr\u00e9cis d\u2019une pression exerc\u00e9e par l\u2019Alg\u00e9rie fran\u00e7aise sur ces populations pour lui permettre de s\u2019accaparer la r\u00e9gion. La souverainet\u00e9 marocaine pr\u00e9existe \u00e0 cette ambition brutale. Nous ne sommes plus dans l\u2019ethnographie. Nous sommes dans la strat\u00e9gie.<\/p>\n<p>\u00ab135 ans apr\u00e8s la note Sabattier, les palmiers sont revenus au centre du conflit. En mars 2021, une trentaine de familles d\u2019agriculteurs marocains de Figuig ont d\u00fb cesser d\u2019acc\u00e9der \u00e0 la palmeraie d\u2019El Arja, situ\u00e9e du c\u00f4t\u00e9 alg\u00e9rien de la fronti\u00e8re \u00e9tatique. Ils avaient \u00e9t\u00e9 somm\u00e9s par Alger de cesser d\u2019utiliser leurs terres\u00bb<\/p>\n<p>\u2014 \u00a0Karim Serraj<\/p>\n<p class=\"default__StyledText-sc-10mj2vp-0 CxBBS body-paragraph\">L\u2019objectif n\u2019est pas de d\u00e9couvrir une v\u00e9rit\u00e9 juridique ant\u00e9rieure \u00e0 la p\u00e9n\u00e9tration militaire fran\u00e7aise. Il est d\u2019emp\u00eacher qu\u2019une r\u00e9alit\u00e9 politique \u2014 l\u2019orientation des tribus vers le sultan \u2014 se cristallise au d\u00e9triment de l\u2019Alg\u00e9rie fran\u00e7aise. L\u2019autonomie tribale n\u2019est valoris\u00e9e que parce qu\u2019elle fragilise le Maroc. L\u2019ind\u00e9pendance pr\u00eat\u00e9e aux nomades devient une zone tampon, un sas dans lequel la France peut intervenir sans avoir \u00e0 traiter avec le Makhzen.<\/p>\n<p class=\"default__StyledText-sc-10mj2vp-0 CxBBS body-paragraph\">La m\u00eame duplicit\u00e9 traverse le passage consacr\u00e9 au Touat. La note le pr\u00e9sente d\u2019abord comme une f\u00e9d\u00e9ration d\u2019oasis dont les entit\u00e9s sont d\u00e9pendantes du Maroc. Elle mentionne les cadeaux adress\u00e9s au sultan et les rapports entretenus avec le pouvoir ch\u00e9rifien. Puis elle conclut qu\u2019il faut se garder de tout acte qui \u00abpara\u00eetrait reconna\u00eetre au Maroc, sur le Touat, des droits qui n\u2019existent pas\u00bb.<\/p>\n<p class=\"default__StyledText-sc-10mj2vp-0 CxBBS body-paragraph\">Tout est dans le verbe \u00abpara\u00eetre\u00bb. Il ne s\u2019agit pas seulement de savoir si les droits existent. Il s\u2019agit de ne surtout pas leur donner une apparence juridique, une reconnaissance diplomatique, une consistance opposable \u00e0 l\u2019expansion fran\u00e7aise.<\/p>\n<p class=\"default__StyledText-sc-10mj2vp-0 CxBBS body-paragraph\">L\u2019archive se trahit pr\u00e9cis\u00e9ment parce qu\u2019elle ne nie pas les faits. Elle recommande de les neutraliser.<\/p>\n<p class=\"default__StyledText-sc-10mj2vp-0 CxBBS body-paragraph\">Transformer l\u2019all\u00e9geance en simple influence<\/p>\n<p class=\"default__StyledText-sc-10mj2vp-0 CxBBS body-paragraph\">Le dispositif de l\u2019auteur de la note peut alors se lire en trois temps. D\u2019abord, d\u00e9clarer la limite inutile. Ensuite, qualifier la zone d\u2019ind\u00e9termin\u00e9e. Enfin, faire de cette ind\u00e9termination le droit d\u2019avancer.<\/p>\n<p class=\"default__StyledText-sc-10mj2vp-0 CxBBS body-paragraph\">La souverainet\u00e9 marocaine du XIX\u1d49 si\u00e8cle ne ressemblait pas \u00e0 l\u2019\u00c9tat administratif europ\u00e9en. Elle reposait sur un faisceau de liens: la bay\u2018a, la nomination ou la reconnaissance des ca\u00efds, la justice rendue au nom du sultan, les exp\u00e9ditions fiscales, la protection des routes, la pri\u00e8re au nom du sultan, la monnaie, les dons, les arbitrages et les alliances tribales. Dans les espaces sahariens, cette autorit\u00e9 pouvait \u00eatre discontinue sans \u00eatre fictive.<\/p>\n<p class=\"default__StyledText-sc-10mj2vp-0 CxBBS body-paragraph\">Or la note de 1886 exige implicitement du Maroc une pr\u00e9sence que la France elle-m\u00eame n\u2019exer\u00e7ait pas encore sur ces territoires. Elle demande au Maroc de d\u00e9montrer des fronti\u00e8res born\u00e9es, une fiscalit\u00e9 r\u00e9guli\u00e8re et une administration permanente; puis elle prend l\u2019absence de ces formes europ\u00e9ennes comme preuve d\u2019une absence de souverainet\u00e9.<\/p>\n<p class=\"default__StyledText-sc-10mj2vp-0 CxBBS body-paragraph\">Cette r\u00e8gle n\u2019est pourtant pas appliqu\u00e9e \u00e0 l\u2019Alg\u00e9rie fran\u00e7aise. L\u00e0 o\u00f9 la France ne dispose que de colonnes mobiles, de postes \u00e9loign\u00e9s ou d\u2019une influence militaire ponctuelle, cette pr\u00e9sence suffit \u00e0 nourrir une pr\u00e9tention territoriale. L\u00e0 o\u00f9 le Maroc dispose de ca\u00efds reconnus, de tribus alli\u00e9es, de contributions, d\u2019all\u00e9geances et de patrimoines fonciers, ces indices sont d\u00e9clar\u00e9s insuffisants.<\/p>\n<p class=\"default__StyledText-sc-10mj2vp-0 CxBBS body-paragraph\">Le cas d\u2019Igli est exemplaire. La Chambre des d\u00e9put\u00e9s cherche une doctrine permettant \u00e0 la France d\u2019avancer sans reconna\u00eetre les droits du Maroc. Elle s\u2019emploie, ligne apr\u00e8s ligne, \u00e0 vider les faits de leur port\u00e9e politique. Cette m\u00e9canique n\u2019a rien d\u2019un malentendu cartographique. Elle r\u00e9v\u00e8le une strat\u00e9gie coloniale: transformer les attaches marocaines en simples \u00abinfluences\u00bb, exploiter les silences du trait\u00e9 de Lalla Maghnia et emp\u00eacher que les populations des confins ne consolident leur appartenance au Maroc.<\/p>\n<p class=\"default__StyledText-sc-10mj2vp-0 CxBBS body-paragraph\">Les travaux r\u00e9cents de Wassim Dhahoua sur Figuig montrent que les archives fran\u00e7aises des ann\u00e9es 1880 \u00e0 1912 n\u2019\u00e9taient pas de simples recueils savants: nombre de rapports \u00e9taient produits pour les militaires, tandis que les quatre volumes des \u00abDocuments pour servir \u00e0 l\u2019\u00e9tude du Nord-Ouest africain\u00bb furent r\u00e9dig\u00e9s dans les ann\u00e9es 1890 sur commande du gouverneur g\u00e9n\u00e9ral Jules Cambon afin de pr\u00e9parer les op\u00e9rations fran\u00e7aises vers l\u2019Ouest.<\/p>\n<p class=\"default__StyledText-sc-10mj2vp-0 CxBBS body-paragraph\">On recensait les tribus, les puits, les palmeraies, les rivalit\u00e9s, les parcours, les fid\u00e9lit\u00e9s et les dissidences. Non pour contempler la complexit\u00e9 saharienne, mais pour identifier les points d\u2019appui, isoler le gouvernement marocain et faire passer l\u2019expansion militaire pour le r\u00e8glement logique d\u2019un vide politique.<\/p>\n<p class=\"default__StyledText-sc-10mj2vp-0 CxBBS body-paragraph\">Ce qui avait \u00e9t\u00e9 laiss\u00e9 sans bornage devient \u00abneutralisable\u00bb. Ce qui \u00e9tait ouvert aux pasteurs marocains devient politiquement disponible. Ce qui n\u2019avait pas \u00e9t\u00e9 trac\u00e9 est progressivement d\u00e9crit comme n\u2019appartenant \u00e0 personne \u2014 puis, par un glissement presque m\u00e9canique, comme destin\u00e9 \u00e0 l\u2019Alg\u00e9rie fran\u00e7aise.<\/p>\n<p class=\"default__StyledText-sc-10mj2vp-0 CxBBS body-paragraph\">La note de 1886 l\u2019\u00e9crit avec une franchise stup\u00e9fiante \u00e0 propos de la hammada: politiquement, elle n\u2019appartiendrait \u00e0 personne; g\u00e9ographiquement, elle rel\u00e8verait de l\u2019Alg\u00e9rie parce qu\u2019elle se situe \u00abdans le prolongement de m\u00e9ridiens absolument alg\u00e9riens\u00bb. Le m\u00e9ridien devient titre de propri\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p>\u00abC\u2019est ici que la note du 8 avril 1886 cesse d\u2019\u00eatre une curiosit\u00e9 d\u2019archives. Elle offre la matrice du probl\u00e8me. Elle reconna\u00eet des dattiers appartenant \u00e0 des Marocains dans des ksour que l\u2019administration fran\u00e7aise veut d\u00e9tacher politiquement du Maroc\u00bb<\/p>\n<p>\u2014 \u00a0Karim Serraj<\/p>\n<p class=\"default__StyledText-sc-10mj2vp-0 CxBBS body-paragraph\">Ce n\u2019est plus l\u2019all\u00e9geance des habitants, le patrimoine tribal, l\u2019investiture des chefs, l\u2019usage des eaux ou la fiscalit\u00e9 qui d\u00e9cident. C\u2019est la g\u00e9om\u00e9trie du conqu\u00e9rant. La p\u00e9n\u00e9tration fran\u00e7aise projette vers le sud et l\u2019ouest les lignes de son territoire alg\u00e9rien, puis pr\u00e9sente cette projection comme un fait de nature.<\/p>\n<p class=\"default__StyledText-sc-10mj2vp-0 CxBBS body-paragraph\">\u00c0 la fin du XIX\u1d49 si\u00e8cle, la France pr\u00e9pare ainsi la p\u00e9n\u00e9tration vers la Saoura, le Gourara, le Touat et le Tidikelt. Entre 1899 et 1901, les forces fran\u00e7aises imposeront leur domination sur ces oasis, rencontrant non un espace vierge, mais des autorit\u00e9s, des r\u00e9seaux caravaniers, des notables et des repr\u00e9sentants li\u00e9s au Maroc. Les protocoles franco-marocains du d\u00e9but du XX\u1d49 si\u00e8cle tenteront ensuite d\u2019organiser les cons\u00e9quences pratiques de cette avanc\u00e9e. Dans la r\u00e9gion de Figuig, ils pr\u00e9serveront notamment le droit des habitants de continuer \u00e0 exploiter des palmiers situ\u00e9s du c\u00f4t\u00e9 contr\u00f4l\u00e9 par l\u2019Alg\u00e9rie fran\u00e7aise: reconnaissance explicite du fait que la souverainet\u00e9 militaire nouvellement impos\u00e9e ne faisait pas dispara\u00eetre les propri\u00e9t\u00e9s ant\u00e9rieures.<\/p>\n<p class=\"default__StyledText-sc-10mj2vp-0 CxBBS body-paragraph\">Des dattiers de 1886 aux palmeraies d\u2019El Arja de 2021<\/p>\n<p class=\"default__StyledText-sc-10mj2vp-0 CxBBS body-paragraph\">135 ans apr\u00e8s la note Sabattier, les palmiers sont revenus au centre du conflit. En mars 2021, une trentaine de familles d\u2019agriculteurs marocains de Figuig ont d\u00fb cesser d\u2019acc\u00e9der \u00e0 la palmeraie d\u2019El Arja, situ\u00e9e du c\u00f4t\u00e9 alg\u00e9rien de la fronti\u00e8re \u00e9tatique. Ils avaient \u00e9t\u00e9 somm\u00e9s par Alger de cesser d\u2019utiliser leurs terres. Ces familles exploitaient depuis des g\u00e9n\u00e9rations des terres plant\u00e9es de dattiers; plusieurs milliers de personnes manifest\u00e8rent \u00e0 Figuig contre leur \u00e9viction et r\u00e9clam\u00e8rent r\u00e9paration.<\/p>\n<p class=\"default__StyledText-sc-10mj2vp-0 CxBBS body-paragraph\">La ressemblance avec l\u2019archive de 1886 est saisissante. On y retrouve la m\u00eame dissociation: la terre rel\u00e8ve d\u2019une souverainet\u00e9, tandis que les palmiers, les droits d\u2019eau, le travail et la m\u00e9moire appartiennent \u00e0 des familles \u00e9tablies de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la ligne.<\/p>\n<p class=\"default__StyledText-sc-10mj2vp-0 CxBBS body-paragraph\">Les exploitants d\u2019El Arja ont fait valoir des actes, des documents successoraux et des titres attestant la propri\u00e9t\u00e9 ou la possession ancienne des parcelles. La r\u00e9alit\u00e9 de l\u2019exploitation marocaine prolong\u00e9e, des plantations, des investissements et de la transmission familiale n\u2019est gu\u00e8re contestable: le probl\u00e8me porte sur les effets juridiques de cette possession dans un territoire plac\u00e9 sous souverainet\u00e9 alg\u00e9rienne. <\/p>\n<p class=\"default__StyledText-sc-10mj2vp-0 CxBBS body-paragraph\">Des juristes marocains ont invoqu\u00e9 l\u2019article 827 du Code civil alg\u00e9rien, qui permet sous certaines conditions l\u2019acquisition de la propri\u00e9t\u00e9 par une possession continue pendant quinze ans. L\u2019article suivant pr\u00e9voit m\u00eame un d\u00e9lai plus court lorsque la possession est de bonne foi et fond\u00e9e sur un juste titre publi\u00e9. Mais l\u2019application de ces dispositions aux terres d\u2019El Arja n\u2019est pas automatique: elle d\u00e9pendrait de la nature juridique des parcelles, de leur \u00e9ventuel classement dans le domaine public, de leur situation cadastrale, des titres produits et d\u2019une d\u00e9cision des juridictions alg\u00e9riennes. La jurisprudence alg\u00e9rienne exclut notamment les biens du domaine public de la prescription acquisitive. <\/p>\n<p class=\"default__StyledText-sc-10mj2vp-0 CxBBS body-paragraph\">Cette prudence juridique ne diminue pas la force historique du dossier. Elle permet au contraire de distinguer clairement deux questions trop souvent confondues. La premi\u00e8re est celle de la souverainet\u00e9 territoriale qui a pr\u00e9valu apr\u00e8s l\u2019ind\u00e9pendance alg\u00e9rienne, et gr\u00e2ce \u00e0 la France! La seconde est celle de la propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e, collective ou coutumi\u00e8re. Une convention frontali\u00e8re d\u00e9termine quel \u00c9tat exerce sa souverainet\u00e9 sur un territoire. Elle ne transforme pas n\u00e9cessairement cet \u00c9tat en propri\u00e9taire de chaque parcelle et n\u2019\u00e9teint pas, par elle-m\u00eame, tous les droits r\u00e9els ant\u00e9rieurs. L\u2019histoire des protocoles du d\u00e9but du XX\u1d49 si\u00e8cle, qui maintenaient l\u2019acc\u00e8s des Figuiguis \u00e0 leurs palmiers situ\u00e9s de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la ligne fran\u00e7aise, montre que cette distinction avait d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 comprise.<\/p>\n<p class=\"default__StyledText-sc-10mj2vp-0 CxBBS body-paragraph\">El Arja n\u2019est donc pas un archa\u00efsme. C\u2019est le retour d\u2019une question laiss\u00e9e sous la carte: que deviennent les droits des familles lorsque la fronti\u00e8re artificielle traverse leur patrimoine?<\/p>\n<p class=\"default__StyledText-sc-10mj2vp-0 CxBBS body-paragraph\">Le m\u00eame conflit foncier recommence<\/p>\n<p class=\"default__StyledText-sc-10mj2vp-0 CxBBS body-paragraph\">L\u2019affaire ne s\u2019est pas arr\u00eat\u00e9e en 2021. En f\u00e9vrier 2026, Alger a proc\u00e9d\u00e9 \u00e0 un d\u00e9ploiement de militaires alg\u00e9riens pr\u00e8s des vergers de Ksar Ich, dans la province de Figuig. L\u2019acc\u00e8s aux vergers \u00e0 une trentaine de famille marocaines leur avait \u00e9t\u00e9 interdit. Elles y cultivaient des parcelles h\u00e9rit\u00e9es de leurs ascendants.<\/p>\n<p class=\"default__StyledText-sc-10mj2vp-0 CxBBS body-paragraph\">Mais le sch\u00e9ma g\u00e9n\u00e9ral est incontestable: une fronti\u00e8re reconnue pour l\u2019instant par le Maroc traverse un espace oasien o\u00f9 les propri\u00e9t\u00e9s, les familles, les cimeti\u00e8res, les parcours et les r\u00e9seaux d\u2019irrigation sont plus anciens que les bornes. C\u2019est ici que la note du 8 avril 1886 cesse d\u2019\u00eatre une curiosit\u00e9 d\u2019archives. Elle offre la matrice du probl\u00e8me. Elle reconna\u00eet des dattiers appartenant \u00e0 des Marocains dans des ksour que l\u2019administration fran\u00e7aise veut d\u00e9tacher politiquement du Maroc. Elle reconna\u00eet des \u00abterritoires patrimoniaux\u00bb. La France a travaill\u00e9 \u00e0 produire une fronti\u00e8re utile \u00e0 l\u2019Alg\u00e9rie coloniale.<\/p>\n<p class=\"default__StyledText-sc-10mj2vp-0 CxBBS body-paragraph\">Elle a recens\u00e9 les appartenances, puis choisi celles qu\u2019elle voulait reconna\u00eetre. Elle a converti les relations sahariennes en cat\u00e9gories europ\u00e9ennes. Elle a s\u00e9par\u00e9 la terre du propri\u00e9taire, l\u2019all\u00e9geance de la souverainet\u00e9, le tribut de l\u2019imp\u00f4t, le parcours du territoire. Elle a fait de la mobilit\u00e9 tribale une preuve d\u2019absence d\u2019\u00c9tat, alors que cette mobilit\u00e9 constituait pr\u00e9cis\u00e9ment le mode d\u2019organisation de l\u2019espace.<\/p>\n<p class=\"default__StyledText-sc-10mj2vp-0 CxBBS body-paragraph\">C\u2019est sur ce terrain que le dossier d\u2019El Arja et celui de Ksar Ich restent ouverts: non comme une simple querelle de drapeaux, mais comme une question de propri\u00e9t\u00e9, d\u2019acc\u00e8s, d\u2019indemnisation, de succession et de protection des populations frontali\u00e8res. Et, dans les oasis de l\u2019Oriental, les familles paient encore le prix de cette op\u00e9ration de vocabulaire devenue fronti\u00e8re.<\/p>\n<p class=\"default__StyledText-sc-10mj2vp-0 CxBBS body-paragraph\">\u00b9 Note de Sabattier, d\u00e9put\u00e9 d\u2019Oran \u00e0 la Chambre des d\u00e9put\u00e9s fran\u00e7aise, dat\u00e9e du 8 avril 1886, conserv\u00e9e dans un dossier du Service historique de la D\u00e9fense consacr\u00e9 au Maroc et aux \u00abquestions du Sud-Ouest\u00bb sous le registre GR 7 NN 9, aux Archives de Vincennes.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"Des dattiers d\u2019Igli (ou Igueli selon les transcriptions) aux palmeraies d\u2019El Arja, l\u2019histoire n\u2019est pas close. 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