{"id":192515,"date":"2026-08-27T01:18:21","date_gmt":"2026-08-27T01:18:21","guid":{"rendered":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/192515\/"},"modified":"2026-08-27T01:18:21","modified_gmt":"2026-08-27T01:18:21","slug":"sebta-larbitraire-dune-metaphore-2-2","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/192515\/","title":{"rendered":"Sebta : l\u2019arbitraire d\u2019une m\u00e9taphore (2\/2)"},"content":{"rendered":"<p>\t            \t\tAncien chef d\u2019\u00e9tat-major de la Marine espagnole, Fernando Garc\u00eda S\u00e1nchez pr\u00e9sente la crise de Sebta \u00e0 travers la m\u00e9taphore du \u00ab cheval de Troie \u00bb, sugg\u00e9rant une instrumentalisation de la jeunesse marocaine par Rabat. L\u2019analyste et ancien ministre Mohamed Benabdelkader a d\u00e9construit dans la premi\u00e8re partie cette lecture et pointe une confusion entre hypoth\u00e8se de renseignement et d\u00e9monstration journalistique, o\u00f9 l\u2019insinuation finit par tenir lieu de preuve. Dans ce second volet, Mohamed Benabdelkader confronte le discours public de l\u2019ancien chef d\u2019\u00e9tat-major espagnol Fernando Garc\u00eda S\u00e1nchez avec les positions du Centre de R\u00e9flexion Al Hoceima 25, dont il est membre. L\u2019auteur met en lumi\u00e8re l\u2019\u00e9cart entre une attribution cat\u00e9gorique au Maroc de pr\u00e9tendues \u00ab capacit\u00e9s hybrides \u00bb et, dans la presse, une rh\u00e9torique davantage fond\u00e9e sur le conditionnel, l\u2019insinuation et la m\u00e9taphore infond\u00e9e du \u00ab cheval de Troie \u00bb. <\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/wp-content\/uploads\/2026\/08\/20260826_163249_1787761969238_ao.jpg\" alt=\"\" width=\"290\" height=\"436\"\/><\/p>\n<p>Mohamed Benabdelkader<\/p>\n<p>Par sa trajectoire en tant qu\u2019ancien chef d\u2019\u00e9tat-major de la D\u00e9fense, l\u2019amiral g\u00e9n\u00e9ral Fernando Garc\u00eda S\u00e1nchez conf\u00e8re \u00e0 sa chronique une autorit\u00e9 professionnelle et un ton d\u2019exigence op\u00e9rationnelle qui donnent du poids \u00e0 ses recommandations adress\u00e9es \u00e0 l\u2019\u00c9tat espagnol. Cependant, il n\u2019apporte pas de donn\u00e9es nouvelles sur la crise de Sebta, ne r\u00e9v\u00e8le aucune information privil\u00e9gi\u00e9e, n\u2019offre pas non plus de diagnostic strat\u00e9gique original, ni de proposition concr\u00e8te et d\u00e9taill\u00e9e qui n\u2019aurait pas d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 sur la table. Bien plus encore, il a d\u00e9ploy\u00e9 un effort discursif consid\u00e9rable pour insinuer de mani\u00e8re implicite ce qu\u2019il avait d\u00e9j\u00e0 confirm\u00e9 explicitement quelques jours auparavant, dans un document collectif publi\u00e9 par l\u2019Association pour la Promotion de la Culture de S\u00e9curit\u00e9 et de Defensa (ACSD).<\/p>\n<p>Le Centre de R\u00e9flexion Al Hoceima 25 (Centro de Pensamiento Alhucemas 25) CPA25, li\u00e9 \u00e0 l\u2019ACSD et au Conseil de direction duquel figure l\u2019amiral g\u00e9n\u00e9ral Fernando Garc\u00eda S\u00e1nchez, n\u2019a pas eu recours \u00e0 des circonlocutions ni \u00e0 des formulations hypoth\u00e9tiques pour interpr\u00e9ter ce qui s\u2019est pass\u00e9 \u00e0 Sebta. Au contraire, il a situ\u00e9 directement la crise dans le cadre des d\u00e9nomm\u00e9es \u00ab capacit\u00e9s hybrides du Maroc \u00bb. Dans un communiqu\u00e9 dat\u00e9 du 31 juillet 2026, \u00e0 peine un jour apr\u00e8s le d\u00e9but de l\u2019assaut massif, le Centre affirmait de mani\u00e8re non \u00e9quivoque :<\/p>\n<p>\u00ab Cette crise met en \u00e9vidence, d\u2019une part, une vuln\u00e9rabilit\u00e9 pr\u00e9occupante des fronti\u00e8res et, d\u2019autre part, les capacit\u00e9s hybrides du Maroc. Sans aucun doute, on se trouve face \u00e0 un probl\u00e8me qui affecte la souverainet\u00e9 et l\u2019int\u00e9grit\u00e9 territoriale ainsi que la s\u00e9curit\u00e9 nationale. \u00bb<\/p>\n<p>Ce qui est significatif, c\u2019est que, dans ce communiqu\u00e9 associatif, la r\u00e9f\u00e9rence au Maroc est formul\u00e9e en termes cat\u00e9goriques et sans le blindage rh\u00e9torique du conditionnel ou de la conjecture. Mais, en outre, cette attribution s\u2019inscrit explicitement dans une grammaire g\u00e9opolitique et territoriale. La crise est pr\u00e9sent\u00e9e comme un probl\u00e8me qui affecte directement la souverainet\u00e9, l\u2019int\u00e9grit\u00e9 territoriale et la s\u00e9curit\u00e9 nationale de l\u2019Espagne. Il ne s\u2019agit donc pas d\u2019une simple allusion \u00e0 un dysfonctionnement frontalier ou \u00e0 un \u00e9pisode migratoire, mais d\u2019une lecture qui situe ce qui s\u2019est pass\u00e9 \u00e0 Sebta sur le terrain de la menace aux attributs fondamentaux de l\u2019\u00c9tat et, par cons\u00e9quent, au c\u0153ur m\u00eame de la repr\u00e9sentation g\u00e9opolitique du conflit.<\/p>\n<p>Ce que dit Alhucemas 25<\/p>\n<p>Il ne s\u2019agit donc pas d\u2019une position isol\u00e9e de l\u2019ex-amiral g\u00e9n\u00e9ral, mais d\u2019une ligne d\u2019interpr\u00e9tation partag\u00e9e par le think tank dont il est membre de la direction et qui, de plus, m\u00e9rite ici une br\u00e8ve pause. Le nom m\u00eame de cette institution, Centro de Pensamiento Alhucemas 25, n\u2019est pas anodin et ne semble pas enti\u00e8rement neutre du point de vue de la m\u00e9moire g\u00e9opolitique et militaire. La r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 Alhucemas renvoie in\u00e9vitablement au d\u00e9barquement de 1925, l\u2019un des \u00e9pisodes les plus embl\u00e9matiques de l\u2019histoire militaire espagnole et de la guerre coloniale dans le Rif. Qu\u2019un centre d\u00e9di\u00e9 \u00e0 la r\u00e9flexion sur la s\u00e9curit\u00e9, la d\u00e9fense et les questions strat\u00e9giques adopte pr\u00e9cis\u00e9ment cette d\u00e9nomination \u00e0 la r\u00e9sonance si nettement guerri\u00e8re introduit, \u00e0 tout le moins, une charge historique et symbolique significative.<\/p>\n<p>Lire aussi\u00a0: <a style=\"color: #3598db;\" href=\"https:\/\/quid.ma\/chroniques\/sebta-larbitraire-dune-metaphore-par-mohamed-benabdelkader\" rel=\"nofollow noopener\" target=\"_blank\">Sebta : l\u2019arbitraire d\u2019une m\u00e9taphore &#8211; Par Mohamed BENABDELKADER (1\/2)<\/a><\/p>\n<p>Il ne s\u2019agit pas d\u2019attribuer au nom, \u00e0 lui seul, une intention qui ne peut \u00eatre d\u00e9montr\u00e9e, mais de souligner que toute d\u00e9nomination institutionnelle inscrit \u00e9galement une m\u00e9moire d\u00e9termin\u00e9e, s\u00e9lectionne certains r\u00e9f\u00e9rents et projette un certain imaginaire. Le nom \u00ab Alhucemas 25 \u00bb, qui comm\u00e9more le centenaire du d\u00e9barquement d\u2019Al-Hoceima en 1925, \u00e9voque l\u2019un des \u00e9pisodes les plus sanglants de l\u2019intervention militaire espagnole en territoire marocain et semble revendiquer, sans le moindre pudeur critique, une m\u00e9moire au biais colonialiste marqu\u00e9, en transformant une op\u00e9ration de conqu\u00eate et de soumission en embl\u00e8me identitaire d\u2019un centre d\u00e9di\u00e9 \u00e0 la pens\u00e9e strat\u00e9gique en mati\u00e8re de s\u00e9curit\u00e9 et de d\u00e9fense !<\/p>\n<p>Il est difficile de ne pas percevoir le profond paradoxe &#8211; pour ne pas dire la flagrante contradiction &#8211; qui consiste, de la part d\u2019une institution ayant choisi d\u2019inscrire sa propre identit\u00e9 dans la m\u00e9moire d\u2019un \u00e9pisode marqu\u00e9 par la violence, l\u2019injustice et la domination coloniale, \u00e0 construire ensuite un discours pr\u00e9sentant les pr\u00e9tendues \u00ab capacit\u00e9s hybrides du Maroc \u00bb comme une menace pour la souverainet\u00e9, l\u2019int\u00e9grit\u00e9 territoriale et la s\u00e9curit\u00e9 nationale de l\u2019Espagne.<\/p>\n<p>Il convient de souligner, dans le m\u00eame contexte, que le Centro de Pensamiento Alhucemas 25 et l\u2019auteur Fernando Garc\u00eda S\u00e1nchez s\u2019inscrivent dans le courant (largement pr\u00e9sent dans les analyses militaires, polici\u00e8res et de s\u00e9curit\u00e9) qui interpr\u00e8te la crise de Sebta non comme une simple avalanche migratoire spontan\u00e9e, mais comme un \u00e9pisode r\u00e9v\u00e9lant ou exploitant des capacit\u00e9s hybrides (pression migratoire + r\u00e9seaux sociaux + \u00e9ventuelles omissions ou facilitations + d\u00e9sinformation).<\/p>\n<p>Laissons de c\u00f4t\u00e9, pour l\u2019instant, le choix frappant d\u2019un nom qui renvoie \u00e0 la victoire franco-espagnole sur la r\u00e9sistance anticoloniale d\u2019Abd el-Krim et au d\u00e9nouement de la guerre du Rif. Baptiser un centre de r\u00e9flexion sur la s\u00e9curit\u00e9 et la d\u00e9fense d\u2019une r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la charge si explicitement guerri\u00e8re et coloniale, peut difficilement \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme un choix innocent : il projette une m\u00e9moire d\u2019agression militaire et de domination coloniale qui, \u00e0 tout le moins, s\u2019av\u00e8re r\u00e9v\u00e9latrice. Mais refermons ici cette parenth\u00e8se et revenons \u00e0 l\u2019essentiel.<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/wp-content\/uploads\/2026\/08\/20260826_163305_1787761983915_ap.jpg\" alt=\"\" width=\"600\" height=\"337\"\/><\/p>\n<p>D\u00e9barquement espagnol \u00e0 Al-Hoceima 8 septembre 1925 (photo\u00a0: archive ABC)<\/p>\n<p>Une question s\u2019impose alors : pourquoi l\u2019ex-amiral g\u00e9n\u00e9ral a-t-il eu besoin, dans ABC, de tant de d\u00e9tours rh\u00e9toriques, de tant de \u00ab si \u00bb, de tant de \u00ab nous pouvons penser \u00bb, de tant de sc\u00e9narios hypoth\u00e9tiques et de tant de formulations conditionnelles pour insinuer que le Maroc aurait pu jouer un r\u00f4le actif, d\u00e9lib\u00e9r\u00e9 et strat\u00e9gique dans la crise de Sebta ? Pourquoi construire, \u00e0 travers la m\u00e9taphore du cheval de Troie et l\u2019hypoth\u00e8se d\u2019une g\u00e9n\u00e9ration facilement manipulable, un soup\u00e7on que le lecteur doit reconstruire par lui-m\u00eame, alors que l\u2019auteur lui-m\u00eame avait d\u00e9j\u00e0 souscrit, quelques jours auparavant, \u00e0 un document bien plus explicite ?<\/p>\n<p>La th\u00e8se des capacit\u00e9s hybrides du Maroc<\/p>\n<p>Dans le communiqu\u00e9 (31 juillet) du Centre de R\u00e9flexion Al Hoceima 25, dont le Conseil de direction compte l\u2019amiral g\u00e9n\u00e9ral parmi ses membres, on affirmait sans avoir besoin de conditionnels que la crise mettait en \u00e9vidence \u00ab les capacit\u00e9s hybrides du Maroc \u00bb et que se jouaient \u00ab la souverainet\u00e9 et l\u2019int\u00e9grit\u00e9 territoriale ainsi que la s\u00e9curit\u00e9 nationale \u00bb. L\u00e0, il n\u2019\u00e9tait pas n\u00e9cessaire d\u2019insinuer, le Maroc apparaissait nomm\u00e9ment comme un acteur dot\u00e9 de capacit\u00e9s hybrides et comme un facteur strat\u00e9gique de la crise. Dans ABC, en revanche, le langage devient d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment oblique, on formule une possibilit\u00e9, on introduit une hypoth\u00e8se, on attribue une capacit\u00e9 de manipulation et on laisse au lecteur le soin de compl\u00e9ter l\u2019inf\u00e9rence.<\/p>\n<p>Pourquoi donc cette diff\u00e9rence de registre ? Pourquoi ce qui pouvait \u00eatre affirm\u00e9 cat\u00e9goriquement dans le communiqu\u00e9 diffus\u00e9 par une organisation qui, ce n\u2019est pas anodin, porte le nom du d\u00e9barquement d\u2019Al-Hoceima, devait-il ensuite \u00eatre dans l\u2019article d\u2019opinion, rev\u00eatu de pr\u00e9cautions, de conditionnels et d\u2019insinuations, voire envelopp\u00e9 dans une rh\u00e9torique du soup\u00e7on ? Pourquoi ne pas assumer directement la th\u00e8se \u00e0 laquelle il avait d\u00e9j\u00e0 souscrit ? S\u2019agit-il simplement d\u2019une pr\u00e9caution \u00e9pist\u00e9mologique &#8211; la prudence de celui qui distingue entre faits d\u00e9montr\u00e9s et hypoth\u00e8ses plausibles &#8211; ou d\u2019une r\u00e9ponse \u00e0 la n\u00e9cessit\u00e9 de sugg\u00e9rer une attribution de responsabilit\u00e9 sans la formuler comme une accusation v\u00e9rifiable ?<\/p>\n<p>Et c\u2019est ici qu\u2019appara\u00eet peut-\u00eatre la contradiction centrale : quelle n\u00e9cessit\u00e9 y avait-il de recourir au \u00ab cheval de Troie \u00bb si le communiqu\u00e9 lui-m\u00eame \u00ab en r\u00e9ponse \u00e0 la grave crise de Ceuta \u00bb avait d\u00e9j\u00e0 identifi\u00e9 les \u00ab capacit\u00e9s hybrides du Maroc \u00bb comme une dimension de la crise ? Cette m\u00e9taphore ne se convertit-elle pas en une sorte de dispositif rh\u00e9torique destin\u00e9 \u00e0 produire, par insinuation, un effet que le communiqu\u00e9 produisait d\u00e9j\u00e0 par affirmation ?<\/p>\n<p>La question, d\u00e8s lors, n\u2019est pas seulement de savoir ce que l\u2019ancien chef d\u2019\u00e9tat-major de la D\u00e9fense a voulu dire, mais pourquoi il a d\u00e9cid\u00e9 de le dire de deux mani\u00e8res si diff\u00e9rentes. Pourquoi, dans un document collectif de militaires en situation de retraite, pouvait-il assumer la th\u00e8se des capacit\u00e9s hybrides marocaines, alors que dans les pages d\u2019ABC il lui fallait la dissimuler derri\u00e8re des conditionnels, des conjectures et des m\u00e9taphores ? Pourquoi n\u2019a-t-il pas pu assumer, dans un m\u00e9dia, avec la m\u00eame clart\u00e9, ce qu\u2019il avait d\u00e9j\u00e0 sign\u00e9 dans un centre de r\u00e9flexion ?<\/p>\n<p>C\u2019est peut-\u00eatre pr\u00e9cis\u00e9ment dans cette distance entre ce qui s\u2019affirme et ce qui se laisse entendre que r\u00e9side la cl\u00e9 de son argumentation. Car lorsqu\u2019une hypoth\u00e8se est formul\u00e9e de mani\u00e8re suffisamment insistante, entour\u00e9e d\u2019indices et accompagn\u00e9e d\u2019une m\u00e9taphore aussi charg\u00e9e que celle du cheval de Troie, l\u2019absence d\u2019une accusation explicite cesse de signifier l\u2019absence d\u2019accusation pour se transformer en strat\u00e9gie d\u2019insinuation. Et alors la question finale n\u2019est plus de savoir si l\u2019article accuse directement le Maroc, mais une autre, bien plus inconfortable : pourquoi avait-il besoin de ne pas l\u2019accuser explicitement alors que, en r\u00e9alit\u00e9, il avait d\u00e9j\u00e0 sign\u00e9 un texte dans lequel on affirmait bien davantage que ce qu\u2019il s\u2019est permis de dire ouvertement dans ABC ?<\/p>\n<p>Responsabilice d\u2019affirmer, confort d\u2019insinuer<\/p>\n<p>Il n\u2019est pourtant pas n\u00e9cessaire de s\u2019acharner \u00e0 trouver une r\u00e9ponse. Il suffit de confronter les deux discours pour saisir la diff\u00e9rence entre la responsabilit\u00e9 d\u2019affirmer et le confort d\u2019insinuer. Dans le communiqu\u00e9 collectif, le Maroc est associ\u00e9 de mani\u00e8re cat\u00e9gorique \u00e0 de pr\u00e9tendues \u00ab capacit\u00e9s hybrides \u00bb et la crise est \u00e9lev\u00e9e au rang de menace pour la souverainet\u00e9, l\u2019int\u00e9grit\u00e9 territoriale et la s\u00e9curit\u00e9 nationale, dans l\u2019article de presse, en revanche, cette m\u00eame imputation se fragmente en conditionnels, hypoth\u00e8ses et m\u00e9taphores. La diff\u00e9rence ne r\u00e9side pas n\u00e9cessairement dans le fond de la th\u00e8se, mais dans la mani\u00e8re d\u2019administrer discursivement sa responsabilit\u00e9 : lorsqu\u2019on affirme, l\u2019auteur assume la charge de ce qui est dit, lorsqu\u2019on insinue, un effet accusatoire peut se produire sans que l\u2019on assume pleinement la responsabilit\u00e9 de formuler une accusation.<\/p>\n<p>C\u2019est peut-\u00eatre l\u00e0 que r\u00e9side la v\u00e9ritable fonction de cette rh\u00e9torique conditionnelle \u00e9labor\u00e9e : non pas exprimer un doute authentique, mais disposer d\u2019un m\u00e9canisme de protection permettant de dire sans dire, d\u2019accuser sans accuser et d\u2019orienter le lecteur vers une conclusion d\u00e9termin\u00e9e, tout en conservant la possibilit\u00e9 de se r\u00e9fugier derri\u00e8re le fait que tout n\u2019\u00e9tait qu\u2019une hypoth\u00e8se.<\/p>\n<p>L\u2019inad\u00e9quation \u00e9vidente de la m\u00e9taphore<\/p>\n<p>Le probl\u00e8me est que, si la rh\u00e9torique conditionnelle a pu servir \u00e0 l\u2019auteur de refuge discursif, la m\u00e9taphore du cheval de Troie n\u2019a pas connu le m\u00eame sort : elle a fini par r\u00e9v\u00e9ler, par son emploi maladroit et inad\u00e9quat, les propres faiblesses de la construction argumentative. Qualifier de cheval de Troie l\u2019assaut migratoire de Sebta constitue, en effet, un usage essentiellement arbitraire de la m\u00e9taphore, car aucun des \u00e9l\u00e9ments structurels qui donnent son sens au mythe ne semble r\u00e9ellement correspondre aux faits : il n\u2019y a ni tromperie mat\u00e9rialis\u00e9e dans un pr\u00e9sent offert et accept\u00e9 par l\u2019adversaire, ni force arm\u00e9e dissimul\u00e9e \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur, ni infiltration secr\u00e8te, ni ouverture d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e des portes de l\u2019int\u00e9rieur.<\/p>\n<p>L\u2019inad\u00e9quation de la m\u00e9taphore appara\u00eet donc \u00e9vidente \u00e0 partir de trois consid\u00e9rations principales qui permettent de v\u00e9rifier \u00e0 quel point ses composantes essentielles ne trouvent aucune correspondance dans ce qui s\u2019est produit \u00e0 Sebta :<\/p>\n<p>&#13;<br \/>\nIl n\u2019y a ni tromperie ni dissimulation de combattants. Dans le mythe, les Grecs cachent des soldats \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du cheval et les Troyens, croyant qu\u2019il s\u2019agit d\u2019un troph\u00e9e, le font entrer dans la ville. \u00c0 Sebta, les mouvements de personnes sont visibles, massifs et publics ; il n\u2019y a pas de \u00ab cadeau \u00bb dissimulant une force arm\u00e9e pr\u00eate \u00e0 agir de l\u2019int\u00e9rieur.&#13;<br \/>\nIl n\u2019y a pas d\u2019ouverture d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e des portes par des acteurs internes. La chute de Troie d\u00e9pend du fait que les Troyens, une fois le cheval \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur, ouvrent les portes \u00e0 une arm\u00e9e qui revient. Dans l\u2019assaut sur Sebta, la dynamique est celle d\u2019une pression \u00e0 la fronti\u00e8re et de sauts de cl\u00f4ture, avec intervention des forces de s\u00e9curit\u00e9, il n\u2019y a pas de groupe interne qui, apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 \u00ab introduit \u00bb comme un cadeau, ouvre la ville \u00e0 une arm\u00e9e cach\u00e9e.&#13;<br \/>\nIl n\u2019y a pas d\u2019\u00e9quivalence entre migrants et \u00ab force d\u2019assaut \u00bb dissimul\u00e9e. La m\u00e9taphore implique que ceux qui entrent sont, en r\u00e9alit\u00e9, des agents hostiles d\u00e9guis\u00e9s. L\u2019appliquer \u00e0 des personnes fuyant la pr\u00e9carit\u00e9, transforme des collectifs vuln\u00e9rables en menace dissimul\u00e9e, ce qui constitue un saut injustifi\u00e9 et empiriquement insoutenable.&#13;<\/p>\n<p>Cet usage maladroit et arbitraire de la m\u00e9taphore du cheval de Troie n\u2019est pas rh\u00e9toriquement anodin : il produit, au minimum, trois effets discursifs d\u2019une port\u00e9e consid\u00e9rable. Le premier est la d\u00e9shumanisation des personnes migrantes, qui cessent d\u2019\u00eatre per\u00e7ues comme des sujets d\u2019une situation migratoire complexe pour devenir les vecteurs d\u2019un pr\u00e9tendu danger existentiel. Ce d\u00e9placement s\u00e9mantique favorise une lecture s\u00e9curitaire de la crise et peut l\u00e9gitimer des r\u00e9ponses exceptionnelles, tout en alimentant la tension g\u00e9opolitique. Le deuxi\u00e8me effet est la simplification narrative : une r\u00e9alit\u00e9 multicausale, travers\u00e9e par des facteurs sociaux, politiques, \u00e9conomiques, frontaliers et diplomatiques, se trouve r\u00e9duite au r\u00e9cit binaire d\u2019une \u00ab invasion trompeuse \u00bb soigneusement orchestr\u00e9e, o\u00f9 ne semblent pouvoir trouver place qu\u2019un agresseur, des victimes et une r\u00e9ponse essentiellement coercitive. Le troisi\u00e8me est la charge id\u00e9ologique que v\u00e9hicule l\u2019expression elle-m\u00eame, dont l\u2019utilisation dans certains discours x\u00e9nophobes et alarmistes a contribu\u00e9 \u00e0 associer la migration \u00e0 l\u2019infiltration, au terrorisme, \u00e0 la menace d\u00e9mographique ou \u00e0 la domination culturelle.<\/p>\n<p>La m\u00e9taphore comme dispositif d\u2019alarme<\/p>\n<p>En activant cet imaginaire, la m\u00e9taphore n\u2019apporte aucune explication suppl\u00e9mentaire des faits, elle ajoute du stigma, intensifie la polarisation et d\u00e9place le d\u00e9bat de la compr\u00e9hension d\u2019une crise complexe vers la construction symbolique d\u2019un ennemi.<\/p>\n<p>Ce qui demeure, d\u00e8s lors, n\u2019est pas l\u2019architecture s\u00e9mantique qui rend la m\u00e9taphore intelligible, mais sa puissante charge \u00e9motionnelle, guerri\u00e8re et \u00e9vocatrice, d\u00e9tach\u00e9e de son sens originel pour fonctionner comme un dispositif d\u2019alarme. En la d\u00e9pouillant de ses conditions narratives essentielles et en ne conservant que son pouvoir \u00e9vocateur, l\u2019expression active un imaginaire d\u2019infiltration, d\u2019invasion et de menace int\u00e9rieure. Et ce sont pr\u00e9cis\u00e9ment les personnes migrantes qui finissent par occuper, par une op\u00e9ration de d\u00e9placement s\u00e9mantique, la place de ce pr\u00e9tendu instrument hostile. La m\u00e9taphore cesse ainsi d\u2019\u00eatre un recours explicatif pour se convertir en un m\u00e9canisme de chosification et de d\u00e9shumanisation : au lieu d\u2019\u00e9clairer la complexit\u00e9 d\u2019une crise frontali\u00e8re, elle projette sur celle-ci un r\u00e9cit guerrier qui transforme des \u00eatres humains en vecteurs d\u2019une menace et convertit un ph\u00e9nom\u00e8ne migratoire complexe en le sc\u00e9nario d\u2019une agression soigneusement con\u00e7ue.<\/p>\n<p>Sans chute finale, le mythe perd son sens<\/p>\n<p>Une derni\u00e8re contradiction structurelle, et peut-\u00eatre la plus r\u00e9v\u00e9latrice : il n\u2019y a ni d\u00e9faite, ni chute, ni conqu\u00eate de Sebta. Le cheval de Troie n\u2019atteint son d\u00e9nouement que lorsque la ruse culmine dans une victoire irr\u00e9versible : Troie accepte le pr\u00e9tendu cadeau, ouvre ses portes et, pendant la nuit, les guerriers cach\u00e9s \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur permettent l\u2019entr\u00e9e de l\u2019arm\u00e9e grecque, qui finit par prendre et d\u00e9truire la ville. Sans cette chute finale, le mythe perd pr\u00e9cis\u00e9ment ce qui lui conf\u00e8re son sens dramatique et sa force m\u00e9taphorique.<\/p>\n<p>Dans l\u2019\u00e9pisode migratoire de Sebta, il se produit pourtant quelque chose de bien moins \u00e9pique et de bien moins semblable \u00e0 une conqu\u00eate\u00a0: il n\u2019y a ni ville prise, ni portes ouvertes de l\u2019int\u00e9rieur, ni arm\u00e9e envahissante \u00e9mergeant d\u2019un ing\u00e9nieux artifice. Les institutions continuent de fonctionner, le dispositif frontalier est renforc\u00e9 par des effectifs policiers et militaires, et la r\u00e9ponse de l\u2019\u00c9tat demeure pleinement op\u00e9rationnelle. La plupart de ceux qui ont acc\u00e9d\u00e9 de mani\u00e8re irr\u00e9guli\u00e8re ont \u00e9t\u00e9 renvoy\u00e9s ou r\u00e9install\u00e9s, tandis que s\u2019organise l\u2019accueil de ceux qui restent.<\/p>\n<p>Le pr\u00e9tendu cheval de Troie, en d\u00e9finitive, semble avoir oubli\u00e9 une pi\u00e8ce assez importante du r\u00e9cit : que Troie devait tomber. Dans le cas de Sebta, il n\u2019y a ni chute de la ville, ni substitution du pouvoir, ni victoire d\u2019un ennemi cach\u00e9, ni m\u00eame le d\u00e9but d\u2019un processus de d\u00e9colonisation. Sans chute, sans conqu\u00eate et sans vainqueur, ce qui reste du mythe n\u2019est pas une explication de la r\u00e9alit\u00e9, mais \u00e0 peine une sc\u00e9nographie guerri\u00e8re superpos\u00e9e \u00e0 une crise migratoire.<\/p>\n<p>Il est aussi \u00e9vident que le jour qu\u2019il n\u2019y a ni chute de la \u00ab ville \u00bb, ni sa r\u00e9cup\u00e9ration par le Maroc, parler de \u00ab cheval de Troie \u00bb sugg\u00e8re donc un point final d\u00e9terminant ou un d\u00e9nouement transcendantal, qui ne correspond pas \u00e0 une crise frontali\u00e8re g\u00e9r\u00e9e (m\u00eame de mani\u00e8re tendue et controvers\u00e9e) dans le cadre de l\u2019ordre \u00e9tabli.<\/p>\n<p>Entre Hom\u00e8re et Christopher Nolan<\/p>\n<p>En d\u00e9finitive, si pour une raison quelconque l\u2019ex-amiral g\u00e9n\u00e9ral n\u2019a pas encore trouv\u00e9 le moment de se rapprocher d\u2019Hom\u00e8re, dont l\u2019Odyss\u00e9e \u00e9voque le cheval de Troie en diff\u00e9rents passages, ou de Virgile, qui offre dans l\u2019\u00c9n\u00e9ide un r\u00e9cit bien plus d\u00e9taill\u00e9 de la ruse et de l\u2019entr\u00e9e du cheval dans la ville, il n\u2019a pas non plus \u00e0 se d\u00e9sesp\u00e9rer, la culture classique a trouv\u00e9 dans le cin\u00e9ma une voie d\u2019acc\u00e8s bien plus avenante. Il suffirait de se rendre dans la salle la plus proche et de se laisser emporter par la superproduction de Christopher Nolan, actuellement \u00e0 l\u2019affiche et disponible en format IMAX. L\u00e0, entre effets sp\u00e9ciaux, son immersif et la solennit\u00e9 \u00e9pique de rigueur, il pourra constater quelque chose qui n\u2019exige m\u00eame pas une trop grande \u00e9rudition classique : le cheval de Troie ne fonctionne comme cheval de Troie que lorsqu\u2019il y a tromperie, guerriers cach\u00e9s et, surtout, une ville qui finit par tomber.<\/p>\n<p>Trois conditions \u00e9l\u00e9mentaires qui, par une curieuse malchance pour la m\u00e9taphore employ\u00e9e, ne semblent pas avoir fait acte de pr\u00e9sence dans l\u2019\u00e9pisode survenu fin juillet sur la digue du Tarajal. Il n\u2019y a eu ni arm\u00e9e dissimul\u00e9e dans un ing\u00e9nieux artifice, ni portes ouvertes de l\u2019int\u00e9rieur, ni conqu\u00eate de Sebta, ni chute de la ville. Le cheval, en d\u00e9finitive, semble \u00eatre arriv\u00e9 \u00e0 Sebta sans transporter les Grecs \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur et, surtout, sans parvenir \u00e0 faire tomber Troie. L\u2019ironie finale est que m\u00eame une superproduction cin\u00e9matographique se montre plus rigoureuse avec la structure du mythe que la m\u00e9taphore utilis\u00e9e pour interpr\u00e9ter une crise migratoire r\u00e9elle. Et c\u2019est peut-\u00eatre l\u00e0 qu\u2019il convient de s\u2019arr\u00eater, si nous voulons recourir \u00e0 la mythologie antique pour lire le pr\u00e9sent et aventurer des sc\u00e9narios sur l\u2019avenir de Sebta et Melilla, il existe peut-\u00eatre d\u2019autres mythes, d\u2019autres figures et d\u2019autres m\u00e9taphores bien plus pertinentes que celle du cheval de Troie. Mais c\u2019est d\u00e9j\u00e0 une autre question, un autre r\u00e9cit et, peut-\u00eatre, un autre chapitre de cette histoire.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"Ancien chef d\u2019\u00e9tat-major de la Marine espagnole, Fernando Garc\u00eda S\u00e1nchez pr\u00e9sente la crise de Sebta \u00e0 travers la&hellip;\n","protected":false},"author":2,"featured_media":192516,"comment_status":"","ping_status":"","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":"","_share_on_mastodon":"0"},"categories":[83],"tags":[281,57997,25269,38313,86,1328,957,57998,53699,7784],"class_list":["post-192515","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","category-maroc","tag-actualite","tag-capacites-hybrides","tag-cheval-de-troie","tag-chroniques","tag-maroc","tag-maroc-espagne","tag-migration","tag-mohamed-benabdelkader","tag-quid","tag-sebta"],"share_on_mastodon":{"url":"https:\/\/pubeurope.com\/@afrique\/117164841778867140","error":""},"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/192515","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=192515"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/192515\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/wp-json\/wp\/v2\/media\/192516"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=192515"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=192515"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=192515"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}