{"id":20076,"date":"2026-02-20T06:30:06","date_gmt":"2026-02-20T06:30:06","guid":{"rendered":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/20076\/"},"modified":"2026-02-20T06:30:06","modified_gmt":"2026-02-20T06:30:06","slug":"eugene-de-kock-le-sulfureux-retraite-de-lapartheid","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/20076\/","title":{"rendered":"Eugene de\u00a0Kock, le\u00a0sulfureux retrait\u00e9 de\u00a0l\u2019apartheid"},"content":{"rendered":"<p>\u00ab\u00a0Trouvez un restaurant calme, \u00e0 l\u2019abri des regards, et envoyez-moi la localisation.\u00a0\u00bb Tout juste arriv\u00e9e sur le parking d\u2019une zone commerciale cossue des environs de Pretoria, je re\u00e7ois la seconde consigne. La premi\u00e8re, c\u2019\u00e9tait, peu apr\u00e8s avoir atterri dans la capitale de l\u2019Afrique du Sud, de me rendre dans ce coin sans \u00e2me. Autour de moi, des Sud-Africains ais\u00e9s, noirs et blancs. Ils prennent leur pause d\u00e9jeuner dans une de ces enseignes franchis\u00e9es au chic d\u00e9contract\u00e9 tr\u00e8s travaill\u00e9. Ce n\u2019est pas ce qui int\u00e9resse mon interlocuteur du jour. Lui est en qu\u00eate de discr\u00e9tion absolue. Il a ses raisons\u00a0: Eugene de\u00a0Kock, 77\u00a0ans, dont vingt derri\u00e8re les barreaux, reste l\u2019un des hommes les plus ha\u00efs du pays.<\/p>\n<p>J\u2019opte pour le seul restaurant quasiment vide \u00e0 cette heure, une adresse r\u00e9put\u00e9e pour ses petits d\u00e9jeuners \u00e0 l\u2019anglaise, \u00e0 base d\u2019\u0153ufs et de bacon. Je m\u2019assois et j\u2019attends. Je scrute tour \u00e0 tour mon t\u00e9l\u00e9phone et les environs. Au bout d\u2019une trentaine de minutes, un type \u00e9tonnamment grand, son m\u00e8tre quatre-vingt-dix massif engonc\u00e9 dans une chemisette \u00e0 carreaux et un short kaki \u00e0 poches, se pr\u00e9sente face \u00e0 moi, accompagn\u00e9 d\u2019une petite brune filiforme. Voici Eugene de\u00a0Kock, avec ses boots en cuir et ses chaussettes \u00e0 mi-mollet comme s\u2019il allait randonner dans le bush, et sa confidente, Anemari Jansen. Elle se pr\u00e9sente comme po\u00e8te et \u00e9crivaine. Pour lui, nul besoin de carte de visite. Se dresse devant moi l\u2019une des derni\u00e8res grandes figures du mal du XXe\u00a0si\u00e8cle encore vivantes, la vaste majorit\u00e9 des bourreaux nazis \u00e9tant d\u00e9sormais enterr\u00e9s. Eugene de\u00a0Kock a \u00e9t\u00e9 le serviteur z\u00e9l\u00e9 d\u2019un autre crime contre l\u2019humanit\u00e9. Celui de l\u2019apartheid.<\/p>\n<p>En 1948, peu apr\u00e8s son arriv\u00e9e au pouvoir, le Parti national r\u00e9unifi\u00e9 des nationalistes afrikaners instaure le \u00ab\u00a0d\u00e9veloppement s\u00e9par\u00e9\u00a0\u00bb \u2013\u00a0apartheid en afrikaans, la langue germanique des colons boers. Pour consolider les privil\u00e8ges de la minorit\u00e9 blanche face \u00e0 la majorit\u00e9 noire, une s\u00e9rie de lois classe alors la population en groupes raciaux distincts, interdisant les mariages mixtes et d\u00e9terminant les zones d\u2019habitation de chacun.<\/p>\n<p>Une petite musique r\u00e9visionniste<\/p>\n<p>Ce r\u00e9gime raciste fera des dizaines de milliers de morts, tant par la r\u00e9pression sans rel\u00e2che des opposants que par les violences quotidiennes et les conditions de vie impos\u00e9es \u00e0 la population noire et m\u00e9tisse. Au sein du Congr\u00e8s national africain (ANC), parti d\u00e9clar\u00e9 hors la loi puis terroriste, Nelson Mandela incarnera la lutte contre l\u2019oppression, et le paiera en passant vingt-sept ans en prison. L\u2019apartheid perdure tout au long de la Guerre froide, l\u2019Afrique du Sud s\u2019\u00e9tablissant en bastion anticommuniste en Afrique australe face \u00e0 ses voisins en pleine d\u00e9colonisation soutenus par l\u2019URSS et Cuba \u2013 ce qui lui vaut le soutien plus ou moins discret des \u00c9tats-Unis, du Royaume-Uni et d\u2019Isra\u00ebl. Puis l\u2019impensable finit par arriver. En 1990, Mandela est lib\u00e9r\u00e9, et devient pr\u00e9sident quatre ans plus tard. Le r\u00e9gime est tomb\u00e9. Et la \u00ab\u00a0nation arc-en-ciel\u00a0\u00bb \u2013\u00a0ainsi que la r\u00eavent les optimistes\u00a0\u2013 est confront\u00e9e \u00e0 la question de toutes les nations bris\u00e9es qui veulent malgr\u00e9 tout aller de l\u2019avant\u00a0: que faire des bourreaux comme Eugene de\u00a0Kock\u00a0? La r\u00e9demption leur est-elle permise\u00a0? Et, le cas \u00e9ch\u00e9ant, faut-il croire \u00e0 leur repentir\u00a0?<\/p>\n<p>La question se pose d\u2019autant plus que, ces derniers temps, une petite musique r\u00e9visionniste monte en Afrique du Sud, relay\u00e9e jusqu\u2019\u00e0 la Maison Blanche. Les Blancs seraient d\u00e9sormais des victimes, leurs terres confisqu\u00e9es et leurs vies menac\u00e9es. Influenc\u00e9 par le Sud-Africain le plus c\u00e9l\u00e8bre \u2013\u00a0et le plus riche\u00a0\u2013 du monde, Elon Musk, Donald Trump a lui-m\u00eame parl\u00e9 d\u2019un pr\u00e9tendu \u00ab\u00a0g\u00e9nocide blanc\u00a0\u00bb, octroyant le statut de r\u00e9fugi\u00e9s aux Afrikaners en f\u00e9vrier\u00a02025.<\/p>\n<p>Eugene est hypermn\u00e9sique. Son\u00a0cerveau enregistre tous les\u00a0d\u00e9tails. M\u00eame les odeurs.<\/p>\n<p>Anemari Jansen, confidente d\u2019Eugene de\u00a0Kock<\/p>\n<p>\u00c0 peine attabl\u00e9, Eugene de\u00a0Kock s\u2019\u00e9clipse pour prendre un appel. Sur le ton de la confidence, Anemari Jansen souffle\u00a0: \u00ab\u00a0Eugene est hypermn\u00e9sique. Il se souvient de tous ceux qu\u2019il a rencontr\u00e9s, d\u00e8s le premier rendez-vous. Son cerveau enregistre tous les d\u00e9tails sur chaque personne qu\u2019il rencontre. M\u00eame les odeurs.\u00a0\u00bb Un frisson parcourt mon \u00e9chine. De\u00a0Kock revient, s\u2019assoit et s\u2019\u00e9panche \u00e0 voix basse\u00a0: \u00ab\u00a0J\u2019ai pass\u00e9 vingt ans dans une cellule minuscule, sans quasiment pouvoir en sortir. Alors \u00e7a donne le temps de lire et de r\u00e9fl\u00e9chir\u2026\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>En tant que commandant d\u2019une unit\u00e9 secr\u00e8te de la police d\u00e9di\u00e9e \u00e0 la lutte contre les opposants \u00e0 l\u2019apartheid, responsable de centaines de meurtres, kidnappings et actes de torture, De\u00a0Kock a \u00e9t\u00e9 condamn\u00e9 le 30\u00a0octobre\u00a01996 \u00e0 212\u00a0ans de prison. Nelson Mandela l\u2019avait surnomm\u00e9 \u00ab\u00a0le Fl\u00e9au de Dieu\u00a0\u00bb. Ses propres hommes, \u00ab\u00a0Prime Evil\u00a0\u00bb \u2013 le Mal absolu.<\/p>\n<p>Transformation en monstre<\/p>\n<p>Anemari Jansen lui a rendu visite en prison. Souvent. Au point de devenir l\u2019une de ses plus proches amies. Femme au foyer afrikaner, elle dit avoir d\u00e9couvert les atrocit\u00e9s de l\u2019apartheid quand le r\u00e9gime est tomb\u00e9. \u00ab\u00a0Je ne voyais aucun affrontement sous mes fen\u00eatres, je vivais dans ma bulle, se justifie-t-elle. Un jour, j\u2019ai voulu comprendre quel \u00e9tait le prix de cette vie confortable dont nous, la minorit\u00e9 blanche, jouissions, dans ce pays de s\u00e9gr\u00e9gation.\u00a0\u00bb Alors, en 2011, l\u2019autrice a d\u00e9cid\u00e9 de rencontrer le tueur derri\u00e8re les barreaux. Ensemble, au fil des visites au parloir, ils ont revisit\u00e9 son enfance et son parcours \u2013\u00a0sa transformation en monstre. Une mati\u00e8re, en plus de la lecture de ses journaux intimes, qui donnera naissance \u00e0 un livre, Assassin For The State (Tafelberg, 2015, non traduit).<\/p>\n<p>Jansen n\u2019est d\u2019ailleurs pas la seule femme attir\u00e9e dans l\u2019orbite sulfureuse d\u2019Eugene de\u00a0Kock. Durant sa d\u00e9tention, une psychologue noire, une chercheuse, une enqu\u00eatrice et la fille d\u2019une de ses victimes ont toutes tent\u00e9 de l\u2019emmener vers l\u2019empathie et la lumi\u00e8re, permettant, in fine, sa lib\u00e9ration en 2015, \u00ab\u00a0dans l\u2019int\u00e9r\u00eat de la r\u00e9conciliation nationale\u00a0\u00bb, selon le ministre de la justice de l\u2019\u00e9poque. Ce petit groupe de femmes fortes aurait guid\u00e9 le bourreau vers la r\u00e9demption. Comme si les racines du mal \u00e9taient \u00e0 chercher dans le virilisme raciste qu\u2019on lui aurait inculqu\u00e9 d\u00e8s l\u2019enfance.<\/p>\n<p>\u00c9paisses lunettes et b\u00e9gaiement<\/p>\n<p>Eugene de\u00a0Kock est n\u00e9 en 1949, un an \u00e0 peine apr\u00e8s l\u2019instauration de l\u2019apartheid. Sa famille est p\u00e9trie d\u2019une id\u00e9ologie quasi messianique, o\u00f9 les Afrikaners, dont il fait partie, sont vus comme des \u00e9lus de Dieu. Son p\u00e8re, Lourens de\u00a0Kock, un influent magistrat, tr\u00e8s proche du Premier ministre de l\u2019\u00e9poque, est membre de la soci\u00e9t\u00e9 secr\u00e8te Broederbond. Cette \u00ab\u00a0ligue des fr\u00e8res afrikaners\u00a0\u00bb, pour la plupart d\u2019ob\u00e9dience calviniste, est compos\u00e9e de politiques, d\u2019officiers, d\u2019universitaires et de hauts responsables de la police. Ce r\u00e9seau posera les bases du dogme de l\u2019apartheid.<\/p>\n<p>De\u00a0Kock grandit \u00e0 Boksburg, petite ville mini\u00e8re \u00e0 l\u2019est de Johannesburg. Malgr\u00e9 ses origines \u00e9litistes, le mode de vie du foyer est rural \u2013\u00a0la famille cultive un petit lopin de terre et \u00e9l\u00e8ve des poulets. Le patriarche force son fils \u00e0 passer ses journ\u00e9es de vacances \u00e0 r\u00e9colter les \u00e9pis de ma\u00efs. Mais le jeune De\u00a0Kock n\u2019est pas tr\u00e8s robuste, loin des id\u00e9aux virils de la Broederbond. Tr\u00e8s myope, il porte d\u2019\u00e9paisses lunettes et b\u00e9gaie. Il est la ris\u00e9e de ses camarades d\u2019\u00e9cole.<\/p>\n<p>Une autre particularit\u00e9 le distingue de ses semblables. \u00ab\u00a0Mon p\u00e8re parlait afrikaans et ma m\u00e8re parlait anglais, les enfants \u00e0 l\u2019\u00e9cole se moquaient de nous parfois \u00e0 ce sujet\u00a0\u00bb, raconte De\u00a0Kock dans un des rapports de criminologie qui lui a \u00e9t\u00e9 consacr\u00e9. Les Anglais \u00e9taient les ennemis jur\u00e9s des Afrikaners, les deux colonisateurs s\u2019\u00e9tant livr\u00e9 deux guerres sanglantes pour s\u2019emparer de l\u2019Afrique du Sud. Les anc\u00eatres anglais, du c\u00f4t\u00e9 de sa m\u00e8re, sont ainsi vus comme une tache dans l\u2019id\u00e9al de puret\u00e9 de la Broederbond. Alcoolique et dominateur, Lourens de\u00a0Kock y trouvera mati\u00e8re \u00e0 des humiliations quotidiennes envers son \u00e9pouse, sous les yeux de leur gar\u00e7on, qui attendra l\u2019\u00e2ge adulte pour confronter son g\u00e9niteur.<\/p>\n<p>En mode survie<\/p>\n<p>Pour endurcir son fils ch\u00e9tif, De\u00a0Kock senior l\u2019envoie dans des camps scouts pour jeunes gar\u00e7ons afrikaners. C\u2019est l\u00e0 qu\u2019Eugene se d\u00e9couvre un temp\u00e9rament de leader. Il a 15\u00a0ans quand son groupe tombe en panne dans le delta de l\u2019Okavango au Botswana. Les scouts, perdus dans le bush pendant des jours, sont assoiff\u00e9s, effray\u00e9s. Pas lui. En mode survie, De\u00a0Kock dit se sentir \u00ab\u00a0comme un poisson dans l\u2019eau\u00a0\u00bb. Il prend alors pour totem le ratel, un blaireau connu pour sa t\u00e9nacit\u00e9 et son agressivit\u00e9, r\u00e9sistant aux morsures et piq\u00fbres, capable de tenir t\u00eate aux plus grands pr\u00e9dateurs comme les lions ou les hy\u00e8nes.<\/p>\n<p>Dans cette culture, la violence est partout, la chasse, glorifi\u00e9e. D\u00e8s 6 ans, Eugene de\u00a0Kock re\u00e7oit son premier fusil. Mais, malgr\u00e9 tous les espoirs de son p\u00e8re, lorsqu\u2019il tente de s\u2019engager, \u00e0 19\u00a0ans, il est rejet\u00e9 par l\u2019arm\u00e9e en raison de sa mauvaise vue. Il arrive finalement \u00e0 int\u00e9grer la police. L\u2019uniforme lui cr\u00e9e un bouclier. Les ordres secs et brefs qu\u2019il lance \u00e0 longueur de journ\u00e9e masquent son b\u00e9gaiement. Il est rapidement promu. En 1969, il est envoy\u00e9 en Rhod\u00e9sie (l\u2019actuel Zimbabwe), puis en Namibie pour cr\u00e9er des unit\u00e9s anti-insurrection. Rapidement, il s\u2019y fait une r\u00e9putation de policier cruel et sans piti\u00e9.<\/p>\n<p>En 1976, la communaut\u00e9 internationale d\u00e9couvre l\u2019horreur de l\u2019apartheid avec le massacre des \u00e9tudiants du township de Soweto. La r\u00e9pression s\u2019intensifie. Au d\u00e9but des ann\u00e9es\u00a01980, le gouvernement sud-africain commence \u00e0 mettre en \u0153uvre ce qu\u2019on appelle les \u00ab\u00a0vols de la mort\u00a0\u00bb\u00a0: des centaines de militants et de gu\u00e9rilleros noirs sont jet\u00e9s depuis des avions ou des h\u00e9licopt\u00e8res dans l\u2019Atlantique, au large de la Namibie, par des escadrons de la mort.<\/p>\n<p>Nous \u00e9tions 4\u00a0millions de\u00a0Blancs \u00e0\u00a0vouloir dominer 40\u00a0millions de\u00a0Noirs.<\/p>\n<p>Eugene de\u00a0Kock<\/p>\n<p>Prime Evil, lui, m\u00e8ne des op\u00e9rations au sol, dans les villages. Il prie avant chaque attaque. Il s\u2019enfonce dans la violence, persuad\u00e9 d\u2019\u00eatre \u00ab\u00a0en croisade contre les forces d\u00e9moniaques du pays\u00a0\u00bb. \u00c0 ses yeux, les mouvements de lib\u00e9ration des populations noires sont guid\u00e9s par l\u2019Ant\u00e9christ, c\u2019est-\u00e0-dire les communistes. \u00ab\u00a0Nous \u00e9tions 4\u00a0millions de Blancs \u00e0 vouloir dominer 40\u00a0millions de Noirs, se justifiera-t-il, des ann\u00e9es plus tard. Nous n\u2019avions pas d\u2019autre choix que la violence.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>En 1983, De\u00a0Kock prend la t\u00eate d\u2019une unit\u00e9 secr\u00e8te de la police sud-africaine\u00a0: la tristement c\u00e9l\u00e8bre section\u00a0C10, la plus redout\u00e9e des militants antiapartheid. Son camp de base est cach\u00e9 au milieu de la campagne, \u00e0 Vlakplaas, une ferme situ\u00e9e \u00e0 20\u00a0kilom\u00e8tres de Pretoria. C\u2019est depuis ce QG que De\u00a0Kock va d\u00e9ployer l\u2019\u00e9tendue de sa brutalit\u00e9, entour\u00e9 de ses hommes fid\u00e8les. Ils sont jusqu\u2019\u00e0 une centaine \u00e0 r\u00e9pondre \u00e0 ses ordres. Dont des askaris, ces Noirs qu\u2019il a forc\u00e9s \u00e0 le rejoindre pour pouvoir infiltrer l\u2019ANC, le mouvement de Nelson Mandela.<\/p>\n<p>Anesth\u00e9sier tout remord<\/p>\n<p>Depuis Vlakplaas, rebaptis\u00e9e la Maison du meurtre, De\u00a0Kock supervise assassinats (du colis pi\u00e9g\u00e9 \u00e0 l\u2019empoisonnement), enl\u00e8vements et interrogatoires. La mort est son m\u00e9tier. Parfois, trois douches ne suffisent pas le soir venu \u00e0 en dissiper l\u2019odeur. \u00c0 ses enfants, Prime Evil dit qu\u2019il est un homme d\u2019affaires, et n\u2019enfile son uniforme qu\u2019une fois \u00e0 la base. Au fil du temps, les m\u00e9thodes de torture se font de plus en plus extr\u00eames. De\u00a0Kock et ses hommes boivent pour anesth\u00e9sier tout remord, toute empathie \u2013\u00a0un pub est m\u00eame install\u00e9 dans la ferme. Pour souder son \u00e9quipe d\u2019assassins, le patron organise des vir\u00e9es \u00e0 la plage. Mais, la nuit, tout ce qu\u2019il craint, c\u2019est que ses hommes le trahissent et le tuent. \u00ab\u00a0Mes hommes ont baign\u00e9 dans tant de violence, je savais de quoi ils \u00e9taient capables et je ne pouvais pas leur faire confiance, expliquera-t-il durant sa d\u00e9tention. Vous n\u2019avez pas le droit de vous reposer, le stress est permanent. Vous \u00eates votre seul ami.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Prime Evil a pourtant un proche nomm\u00e9 \u00ab\u00a0Doctor Death\u00a0\u00bb, de son vrai nom Wouter Basson. Ce cardiologue est consid\u00e9r\u00e9 comme le Josef Mengele du r\u00e9gime d\u2019apartheid. C\u2019est lui qui fournit \u00e0 De\u00a0Kock ses gadgets mortels, v\u00e9ritables armes biologiques\u00a0: tournevis et parapluies \u00e0 la pointe empoisonn\u00e9e, cigarettes \u00e0 l\u2019anthrax, lait \u00e0 la bact\u00e9rie Clostridium botulinum et whisky au paraoxone (la substance active d\u2019un insecticide neurotoxique)\u2026 On dit qu\u2019il a cherch\u00e9 \u00e0 empoisonner les rivi\u00e8res et l\u2019eau potable des quartiers noirs, \u00e0 rendre les femmes st\u00e9riles. Il aurait m\u00eame imagin\u00e9 un gaz qui fonctionnerait sur la base du taux de m\u00e9lanine et tuerait tous les non-Blancs\u2026 Jamais condamn\u00e9, Basson a \u00e9t\u00e9 acquitt\u00e9 en 2002 malgr\u00e9 67\u00a0chefs d\u2019accusation. Et exerce toujours aujourd\u2019hui tranquillement, \u00e0 75\u00a0ans pass\u00e9s, dans la ville du Cap.<\/p>\n<p>\u00c0 la fin des ann\u00e9es\u00a01980, De\u00a0Kock accumule les m\u00e9dailles. Il re\u00e7oit notamment l\u2019\u00ab\u00a0\u00e9toile de la police pour service exceptionnel\u00a0\u00bb, au nom de sa d\u00e9fense z\u00e9l\u00e9e du r\u00e9gime de l\u2019apartheid. Pourtant, celui-ci vacille. Les townships s\u2019enflamment. La guerre froide touche \u00e0 sa fin. Les jeunes Sud-Africains blancs d\u00e9sertent l\u2019arm\u00e9e. Le bras de fer entre Pretoria et les opposants, soutenu par les pays frontaliers, n\u2019est plus tenable. La soci\u00e9t\u00e9 secr\u00e8te Broederbond n\u00e9gocie discr\u00e8tement la fin de l\u2019apartheid. Prime Evil, lui, n\u2019a aucune id\u00e9e de ce qui se passe en coulisses.<\/p>\n<p>De\u00a0Kock redouble de violence<\/p>\n<p>11\u00a0f\u00e9vrier\u00a01990. Devant les cam\u00e9ras du monde entier, Nelson Mandela, l\u2019ennemi public num\u00e9ro un, la N\u00e9m\u00e9sis d\u2019Eugene de\u00a0Kock, est lib\u00e9r\u00e9 de prison. Il souhaite favoriser la r\u00e9conciliation entre les Noirs et les Blancs, il pr\u00f4ne la paix et le pardon. Un gouvernement de transition est mis en place, dirig\u00e9 par Frederik de\u00a0Klerk, qui lance une enqu\u00eate sur les escadrons de la mort. Tous les g\u00e9n\u00e9raux nient l\u2019existence de ces unit\u00e9s secr\u00e8tes. De\u00a0Kock comprend qu\u2019il va \u00eatre l\u00e2ch\u00e9 et se radicalise. Il redouble de violence, et approvisionne en armes un mouvement noir oppos\u00e9 \u00e0 l\u2019ANC de Mandela. Prime Evil jette ainsi ses derni\u00e8res forces dans la bataille, alors m\u00eame que ses hommes commencent \u00e0 l\u2019abandonner. Certains d\u2019entre eux \u00e9chafaudent un plan pour l\u2019\u00e9liminer.<\/p>\n<p>En 1993, la ferme de Vlakplaas \u00e0 l\u2019histoire sanglante est ferm\u00e9e. De\u00a0Kock entre dans la clandestinit\u00e9. Chaque fois qu\u2019il sort de chez lui, il emporte une mallette contenant quelques affaires pour la prison et une brosse \u00e0 dents, convaincu que son arrestation est imminente.<\/p>\n<p>Un espoir immense enfle dans le pays quand, le 10\u00a0mai\u00a01994, Nelson Mandela devient le premier pr\u00e9sident noir de l\u2019Afrique du Sud apr\u00e8s des d\u00e9cennies de lutte. La d\u00e9mocratie est enfin instaur\u00e9e en Afrique du Sud. Quelques jours apr\u00e8s l\u2019\u00e9lection, De\u00a0Kock est arr\u00eat\u00e9. Sa femme et ses deux fils s\u2019enfuient discr\u00e8tement vers l\u2019Europe.<\/p>\n<p>Choisir le peloton d\u2019ex\u00e9cution<\/p>\n<p>Son proc\u00e8s s\u2019ouvre en 1995. Il dure dix-huit mois. Eugene de\u00a0Kock est condamn\u00e9 \u00e0 deux peines de prison \u00e0 perp\u00e9tuit\u00e9, soit 212\u00a0ans de d\u00e9tention pour 89\u00a0chefs d\u2019accusation incluant meurtres, enl\u00e8vements et tortures. \u00ab\u00a0C\u2019est ce que je m\u00e9rite\u00a0\u00bb, confie-t-il alors \u00e0 Piet Croucamp, un jeune politologue enturbann\u00e9 dans un \u00e9trange bandana, aujourd\u2019hui professeur \u00e0 l\u2019universit\u00e9 de Johannesburg, avec qui il se lie d\u2019amiti\u00e9. La condamnation \u00e0 mort\u00a0? Il dit qu\u2019il n\u2019y \u00e9tait pas oppos\u00e9. Mais \u00e0 condition de choisir le peloton d\u2019ex\u00e9cution\u00a0: il aurait alors opt\u00e9 pour des amis \u00e0 lui dans l\u2019arm\u00e9e.<\/p>\n<p>De\u00a0Kock ne peut s\u2019emp\u00eacher de constater, amer, que nombre de ses hommes, et la plupart des g\u00e9n\u00e9raux qui lui ont donn\u00e9 ses ordres, \u00e9chappent \u00e0 la prison. Prime Evil est un bouc \u00e9missaire, qui paie pour l\u2019ensemble du r\u00e9gime. Lui aussi veut \u00e9chapper \u00e0 la prison. De sa cellule, il \u00e9crit une lettre \u00e0 Mandela, et demande pardon. Sinc\u00e9rit\u00e9 ou pragmatisme\u00a0?<\/p>\n<p>De\u00a0Kock saisit l\u2019occasion de s\u2019amender, cette fois tr\u00e8s officiellement, par le biais de la commission V\u00e9rit\u00e9 et R\u00e9conciliation (TRC) lanc\u00e9e en 1996. Pr\u00e9sid\u00e9e par l\u2019archev\u00eaque Desmond Tutu, Prix Nobel de la paix, la TRC a pour mission d\u2019enqu\u00eater sur les atrocit\u00e9s commises pendant l\u2019apartheid pour \u00e9tablir un r\u00e9cit historique impartial, offrir un espace aux victimes pour t\u00e9moigner et accorder l\u2019amnistie aux auteurs de crimes confessant pleinement leurs actes. L\u2019objectif\u00a0: favoriser une introuvable r\u00e9conciliation nationale.\u00a0<\/p>\n<p>Durant les longues s\u00e9ances de la TRC, film\u00e9es dans leur int\u00e9gralit\u00e9, Eugene de\u00a0Kock se confesse avec plus ou moins de bonne volont\u00e9 sur sc\u00e8ne, assis face \u00e0 un public de victimes noires en pleurs. \u00ab\u00a0Nous n\u2019avions pas carte blanche, minimise-t-il. Il est arriv\u00e9, \u00e0 certaines occasions, qu\u2019un agent sur le terrain se retrouve soudainement dans une situation o\u00f9 il devait prendre une d\u00e9cision, qu\u2019il soit officier ou non, et il n\u2019avait pas n\u00e9cessairement le temps d\u2019appeler un officier sup\u00e9rieur\u2026\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Nous avions l\u2019habitude d\u2019utiliser des\u00a0m\u00e9thodes de\u00a0torture. Mais \u00e7a, c\u2019\u00e9tait\u2026 Je\u00a0ne\u00a0sais pas\u2026 Au-del\u00e0 de\u00a0l\u2019entendement.<\/p>\n<p>Eugene de\u00a0Kock<\/p>\n<p>\u00c0 d\u2019autres moments, De\u00a0Kock se met \u00e0 table et d\u00e9voile la v\u00e9rit\u00e9 la plus crue. Devant un public m\u00e9dus\u00e9, il raconte ainsi comment il a appris qu\u2019un jour, en son absence, insiste-t-il, un prisonnier a \u00e9t\u00e9 tortur\u00e9 d\u2019une mani\u00e8re particuli\u00e8rement barbare pendant un interrogatoire\u00a0: du fil barbel\u00e9 a \u00e9t\u00e9 ins\u00e9r\u00e9 dans son ur\u00e8tre. De\u00a0Kock aurait \u00e9t\u00e9 tellement choqu\u00e9 qu\u2019il aurait ordonn\u00e9 que le policier concern\u00e9 ne s\u2019approche plus des captifs. \u00ab\u00a0Nous avions l\u2019habitude d\u2019utiliser des m\u00e9thodes de torture, telles que l\u2019\u00e9lectrocution, les br\u00fblures, les fractures des bras, les agressions, les coups de \u201csjambok\u201d [fouet rigide], les tubes et les sacs remplis d\u2019eau. Mais \u00e7a, c\u2019\u00e9tait\u2026 Je ne sais pas\u2026 Au-del\u00e0 de l\u2019entendement.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Dans l\u2019horreur de ses aveux, les familles des victimes trouvent une forme de salut\u00a0: au moins, elles savent. Mais, lors d\u2019une session en 1997, De\u00a0Kock tonne, refusant d\u2019endosser seul les horreurs d\u2019un syst\u00e8me\u00a0: \u00ab\u00a0J\u2019assume l\u2019enti\u00e8re responsabilit\u00e9 de ces actes pour mon compte et les hommes sous mes ordres. Mais pas pour ceux au-dessus de moi, plus maintenant.\u00a0\u00bb Il appelle les responsables de l\u2019apartheid \u00e0 prendre leurs responsabilit\u00e9s. Il est applaudi par le public. Il termine la derni\u00e8re session de la TRC en appelant les Sud-Africains \u00e0 renoncer \u00e0 la haine et \u00e0 la vengeance.<\/p>\n<p>Je pense qu\u2019il s\u2019est\u00a0rendu compte du\u00a0mal qu\u2019il\u00a0avait fait.<\/p>\n<p>Nicky Rousseau, chercheuse pour la commission V\u00e9rit\u00e9 et R\u00e9conciliation<\/p>\n<p>\u00a0\u00ab\u00a0Il avait l\u2019air tr\u00e8s sinc\u00e8re dans ses remords, assure Nicky Rousseau, qui a entendu De\u00a0Kock en tant que chercheuse pour la TRC. Et ce n\u2019\u00e9tait pas seulement pour tenter d\u2019obtenir l\u2019amnistie. Je pense qu\u2019il s\u2019est rendu compte du mal qu\u2019il avait fait. D\u2019autres figures de l\u2019apartheid, pass\u00e9es elles aussi en commission, nous ont carr\u00e9ment dit qu\u2019elles ne regrettaient rien.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Le bourreau semble alors sur la voie de la r\u00e9demption. C\u2019est aussi le sentiment de la psychologue noire Pumla Gobodo-Madikizela, cheveux courts et lunettes \u00e9l\u00e9gantes, n\u00e9e dans un township, qui vient le rencontrer dans sa prison de haute s\u00e9curit\u00e9 \u00e0 plusieurs reprises \u00e0 partir de 1998. Dans son livre A Human Being Died That Night (David Philip, 2003, non traduit), elle raconte son angoisse de rencontrer un tel criminel. Au d\u00e9part, il joue avec elle. Apr\u00e8s qu\u2019elle a accept\u00e9 de le saluer, il lui glisse qu\u2019elle vient de serrer la main qu\u2019il utilisait pour tuer. Puis, au fil des rencontres, Eugene de\u00a0Kock aurait commenc\u00e9 \u00e0 reconna\u00eetre l\u2019humanit\u00e9 de ses victimes et son propre aveuglement.<\/p>\n<p>Il lui raconte qu\u2019un jour, chez un des opposants qu\u2019il venait d\u2019assassiner, alors qu\u2019il pensait trouver dans ses affaires le \u00ab\u00a0Petit Livre rouge\u00a0\u00bb de Mao et un poster de L\u00e9nine, il est tomb\u00e9 sur la Bible. Et aurait compris, boulevers\u00e9, que ses victimes priaient le m\u00eame Dieu que lui. Apr\u00e8s des heures d\u2019entretien, \u00e9tal\u00e9es sur plusieurs mois, la psychologue, qui a longuement \u00e9tudi\u00e9 la philosophe Hannah Arendt et son concept de \u00ab\u00a0banalit\u00e9 du mal\u00a0\u00bb, appelle, elle aussi, \u00e0 pardonner Eugene de\u00a0Kock.\u00a0<\/p>\n<p>Comme dans \u00ab\u00a0Le\u00a0Silence des\u00a0agneaux\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Plus puissant encore est le pardon que finira par lui accorder Candice Mama, dont il a tu\u00e9 le p\u00e8re alors que l\u2019apartheid vivait ses derni\u00e8res heures. \u00ab\u00a0J\u2019\u00e9tais enferm\u00e9e dans la haine, je voulais que De\u00a0Kock soit \u00e9limin\u00e9, mais j\u2019ai d\u00e9cid\u00e9 d\u2019essayer d\u2019\u00e9couter cette phrase de Nelson Mandela\u00a0: \u201cLa rancune, c\u2019est comme boire du poison et s\u2019attendre \u00e0 ce qu\u2019il tue vos ennemis\u201d\u00a0\u00bb, explique-t-elle. Invit\u00e9e \u00e0 rencontrer De\u00a0Kock en prison en septembre\u00a02014, la jeune fille d\u2019alors 23\u00a0ans lui pose cette question cruciale\u00a0: \u00ab\u00a0Te pardonnes-tu \u00e0 toi-m\u00eame\u00a0?\u00a0\u00bb Il r\u00e9pond\u00a0: \u00ab\u00a0Comment puis-je me pardonner apr\u00e8s ce que j\u2019ai fait\u00a0?\u00a0\u00bb Candice Mama se met \u00e0 pleurer et prend dans ses bras le prisonnier en combinaison orange. Quelques mois plus tard, en janvier\u00a02015, il est lib\u00e9r\u00e9.<\/p>\n<p>Pour acc\u00e9l\u00e9rer sa lib\u00e9ration, le tueur avait \u00e9galement accept\u00e9 de mettre \u00e0 profit son hypermn\u00e9sie pour aider la Missing Persons Task Team, l\u2019unit\u00e9 sud-africaine en charge de retrouver les disparus de l\u2019apartheid. Si De\u00a0Kock n\u2019a \u00e9t\u00e9 responsable directement que de la disparition d\u2019une poign\u00e9e des victimes recherch\u00e9es, sa connaissance des m\u00e9thodes des escadrons de la mort a \u00e9t\u00e9 d\u00e9cisive, selon Madeleine Fullard. Cette d\u00e9tective blonde dirige alors l\u2019unit\u00e9 de recherche. Son face-\u00e0-face avec le tueur rappelle celui de Jodie Foster avec Anthony Hopkins dans Le Silence des agneaux. \u00ab\u00a0C\u2019est pour nous un interpr\u00e8te. Il va nous dire\u00a0: non, ce sc\u00e9nario n\u2019est pas cr\u00e9dible. Ce n\u2019est pas le style de tel policier de tuer comme \u00e7a, lui, il avait plut\u00f4t l\u2019habitude de tirer dans la t\u00eate, etc.\u00a0\u00bb L\u2019enqu\u00eatrice se souvient que De\u00a0Kock, lors de ses premi\u00e8res sorties sur le terrain avec l\u2019unit\u00e9, \u00e9tait pris de vertige \u00e0 l\u2019air libre. \u00ab\u00a0Comme il n\u2019\u00e9tait plus habitu\u00e9 au mouvement, il \u00e9tait malade en voiture\u2026\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>On a d\u00fb lui administrer des\u00a0\u00e9lectrochocs pour\u00a0stimuler sa\u00a0m\u00e9moire.\u00a0<\/p>\n<p>Madeleine Fullard, directrice de\u00a0l\u2019unit\u00e9 de\u00a0recherche des\u00a0personnes disparues<\/p>\n<p>Madeleine Fullard se souvient d\u2019un jour de novembre\u00a02014, un an avant la lib\u00e9ration du tortionnaire, o\u00f9 elle l\u2019avait extirp\u00e9 de la prison pour l\u2019amener aux abords d\u2019une rivi\u00e8re \u00e0 la fronti\u00e8re du Botswana. De\u00a0Kock avait d\u00e9sign\u00e9 l\u2019endroit o\u00f9 lui et ses hommes avaient enterr\u00e9 \u00e0 la va-vite, dans une couverture, un membre d\u2019un groupe antiapartheid tu\u00e9 \u00ab\u00a0accidentellement\u00a0\u00bb lors d\u2019un \u00ab\u00a0interrogatoire\u00a0\u00bb en 1989. Quand les policiers exhument le corps, Eugene de\u00a0Kock para\u00eet sous le choc et s\u2019isole. \u00ab\u00a0\u00c9tait-ce une mise en sc\u00e8ne de sa part\u00a0? Je ne sais pas\u2026 balaye Madeleine Fullard. En tout cas, pour nous, c\u2019\u00e9tait une tr\u00e8s bonne nouvelle. Les familles ont besoin d\u2019enterrer leurs morts et surtout de savoir ce qui leur est arriv\u00e9. Pour pouvoir lib\u00e9rer les \u00e2mes des disparus.\u00a0\u00bb Mille corps, mille disparus sont encore \u00e0 retrouver. Mais ces derniers temps, De\u00a0Kock perd la m\u00e9moire. \u00ab\u00a0R\u00e9cemment, il a craqu\u00e9, il a tout oubli\u00e9 et on a d\u00fb lui administrer des \u00e9lectrochocs pour stimuler sa m\u00e9moire.\u00a0\u00bb Des failles dues \u00e0 son \u00e2ge\u00a0? Ou un retour \u00e0 ses anciens d\u00e9mons\u00a0?<\/p>\n<p>Lib\u00e9r\u00e9 depuis onze ans, De\u00a0Kock semble consid\u00e9rer que le gouvernement n\u2019a pas rempli sa part du deal. Si lui a coop\u00e9r\u00e9, donnant des renseignements sur ses victimes et ses donneurs d\u2019ordres, aucun autre haut responsable de l\u2019\u00e9poque n\u2019a \u00e9t\u00e9 poursuivi.<\/p>\n<p>Fid\u00e8le au Docteur Death<\/p>\n<p>L\u2019amertume le gagne. \u00ab\u00a0Je suis le seul \u00e0 avoir \u00e9t\u00e9 condamn\u00e9 si lourdement alors que je ne faisais qu\u2019ex\u00e9cuter les ordres, s\u2019agace-t-il face \u00e0 nous. Et quand j\u2019apprends que certains anciens g\u00e9n\u00e9raux se retrouvent pour des f\u00eates discr\u00e8tes sur le th\u00e8me de l\u2019apartheid, \u00e7a m\u2019\u00e9c\u0153ure.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Est-il sinc\u00e8rement choqu\u00e9 par ces nostalgiques du r\u00e9gime, ou maudit-il au fond ceux qui sont pass\u00e9s entre les mailles du filet\u00a0? Certainement un peu des deux. En prison, il avait demand\u00e9 \u00e0 changer de cellule pour s\u2019\u00e9loigner de prisonniers toujours pro-apartheid dont le discours imp\u00e9nitent le d\u00e9rangeait. Cependant, il est rest\u00e9 un fid\u00e8le patient du Doctor Death, Wouter Basson, qui consulte encore. Troublant.<\/p>\n<p>Alors que nos plats nous sont servis \u2013\u00a0viande pour lui, salade pour moi\u00a0\u2013, la conversation continue sur un ton l\u00e9ger. Lorsqu\u2019on \u00e9voque l\u2019intelligence artificielle, il rebondit imm\u00e9diatement\u00a0: \u00ab\u00a0Oui, c\u2019est fou ce qu\u2019on peut obtenir comme archives gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019IA. R\u00e9cemment, je regardais une reconstitution des discours de Mussolini\u2026\u00a0\u00bb Je ne sais quoi r\u00e9pondre, quoi penser. Prime Evil multiplie les signaux contradictoires.<\/p>\n<p>Les reliques de l\u2019apartheid<\/p>\n<p>Lui s\u2019identifie certainement au personnage d\u2019Al Pacino dans le m\u00e9lo am\u00e9ricain Le Temps d\u2019un week-end, son film pr\u00e9f\u00e9r\u00e9, qui raconte l\u2019histoire d\u2019un lieutenant-colonel aveugle et bourru, v\u00e9t\u00e9ran de la guerre du Vietnam, qui cache derri\u00e8re sa brutalit\u00e9 un odorat sensible aux fragrances les plus subtiles. Depuis sa sortie de prison, De\u00a0Kock vit cach\u00e9, avec tr\u00e8s peu de moyens. Le septuag\u00e9naire a des frais de sant\u00e9 \u00e9lev\u00e9s\u00a0: lui qui n\u2019avait aucun probl\u00e8me \u00e0 donner la mort est hypocondriaque. Alors, il se fait entretenir par des amis, d\u2019un genre plut\u00f4t douteux. \u00ab\u00a0Le probl\u00e8me, c\u2019est qu\u2019il d\u00e9pend maintenant d\u2019un petit groupe de gens proches de l\u2019extr\u00eame droite, se d\u00e9sole le politologue Piet Croucamp, qui a pris ses distances. J\u2019ai peur qu\u2019il r\u00e9gresse sur le plan id\u00e9ologique, alors qu\u2019il avait fait de tr\u00e8s bons progr\u00e8s en prison.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Car la mouvance politique nostalgique de l\u2019apartheid reste vivace, boost\u00e9e par les saillies d\u2019Elon Musk sur le \u00ab\u00a0g\u00e9nocide blanc\u00a0\u00bb sur\u00a0X (ex-Twitter). Eugene de\u00a0Kock, lui, utilise les r\u00e9seaux sociaux pour vendre des reliques de l\u2019apartheid. Des casquettes et des vestes camouflage sign\u00e9es de sa main, qu\u2019il a mises en vente \u00e0 petits prix sur Facebook Marketplace, pour se faire un peu d\u2019argent.<\/p>\n<p>Je quitte le restaurant d\u00e9boussol\u00e9e. Quel sera le legs du bourreau\u00a0? Y a-t-il une morale possible \u00e0 son histoire, \u00e0 celle de son pays\u00a0? Avant de se quitter, De\u00a0Kock m\u2019a confi\u00e9 qu\u2019il r\u00e9fl\u00e9chissait \u00e0 un dernier t\u00e9moignage, plus long encore que celui qu\u2019il a d\u00e9j\u00e0 donn\u00e9 \u00e0 tous, des journalistes aux enqu\u00eateurs de la commission V\u00e9rit\u00e9 et R\u00e9conciliation. Un testament pour ses deux fils exil\u00e9s en Europe et dont il n\u2019a presque plus de nouvelles. Une parole de v\u00e9rit\u00e9\u00a0?<img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/wp-content\/uploads\/2026\/02\/monogramme.png\" alt=\"\" class=\"logo-signature\"\/><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"\u00ab\u00a0Trouvez un restaurant calme, \u00e0 l\u2019abri des regards, et envoyez-moi la localisation.\u00a0\u00bb Tout juste arriv\u00e9e sur le parking&hellip;\n","protected":false},"author":2,"featured_media":20077,"comment_status":"","ping_status":"","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[123],"tags":[6,140,2575],"class_list":{"0":"post-20076","1":"post","2":"type-post","3":"status-publish","4":"format-standard","5":"has-post-thumbnail","7":"category-afrique-du-sud","8":"tag-afrique","9":"tag-afrique-du-sud","10":"tag-crime"},"share_on_mastodon":{"url":"https:\/\/pubeurope.com\/@afrique\/116101554023880748","error":""},"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/20076","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=20076"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/20076\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/wp-json\/wp\/v2\/media\/20077"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=20076"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=20076"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=20076"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}