{"id":36870,"date":"2026-03-08T18:06:29","date_gmt":"2026-03-08T18:06:29","guid":{"rendered":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/36870\/"},"modified":"2026-03-08T18:06:29","modified_gmt":"2026-03-08T18:06:29","slug":"au-senegal-lautre-memoire-de-lesclavage-reste-dans-lombre","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/36870\/","title":{"rendered":"au S\u00e9n\u00e9gal, l\u2019autre m\u00e9moire de l\u2019esclavage reste dans l\u2019ombre"},"content":{"rendered":"<p>\u00c0 Gor\u00e9e, au S\u00e9n\u00e9gal, les visiteurs repartent avec en t\u00eate l\u2019Atlantique, les navires n\u00e9griers europ\u00e9ens, les d\u00e9parts sans retour vers les Am\u00e9riques.<\/p>\n<p>Ce r\u00e9cit est vrai, mais il est incomplet. Car en Afrique de l\u2019Ouest, la m\u00e9moire de l\u2019esclavage ne se r\u00e9duit pas \u00e0 la seule traite atlantique. Bien avant elle, et bien apr\u00e8s son essor, des circuits transsahariens et orientaux ont drain\u00e9 des captifs vers l\u2019Afrique du Nord, le Proche-Orient et l\u2019oc\u00e9an Indien. Au S\u00e9n\u00e9gal, cette histoire existe dans les travaux des chercheurs, dans certains d\u00e9bats savants, dans des souvenirs familiaux parfois diffus. Mais elle reste peu visible dans les circuits touristiques et souvent plus d\u00e9licate \u00e0 aborder que la responsabilit\u00e9 europ\u00e9enne.<\/p>\n<p>Sur l\u2019\u00eele de Gor\u00e9e, tout ram\u00e8ne presque naturellement \u00e0 la traite atlantique. Le lieu est devenu un symbole mondial, un espace de p\u00e8lerinage m\u00e9moriel, port\u00e9 par l\u2019\u00c9tat s\u00e9n\u00e9galais, l\u2019UNESCO et des d\u00e9cennies de tourisme de m\u00e9moire. Des chercheurs ont d\u2019ailleurs montr\u00e9 que Gor\u00e9e fonctionne aujourd\u2019hui comme un puissant lieu d\u2019\u00e9motions, o\u00f9 histoire, m\u00e9moire officielle et mise en sc\u00e8ne patrimoniale se superposent. Ils soulignent aussi qu\u2019au S\u00e9n\u00e9gal, la controverse sur la Maison des Esclaves a provoqu\u00e9 des r\u00e9actions passionn\u00e9es, pr\u00e9cis\u00e9ment parce qu\u2019elle touche \u00e0 un r\u00e9cit national et international devenu central.<\/p>\n<p>Mais ce cadrage a eu un effet secondaire : il a rel\u00e9gu\u00e9 au second plan d\u2019autres r\u00e9alit\u00e9s esclavagistes pourtant anciennes. L\u2019historien s\u00e9n\u00e9galais Ibrahima Thioub, professeur \u00e0 l\u2019universit\u00e9 Cheikh-Anta-Diop de Dakar et fondateur du Centre africain de recherches sur les traites et l\u2019esclavage, rappelle que l\u2019Afrique de l\u2019Ouest a connu plusieurs formes de mise en servitude, qu\u2019il faut distinguer sans les opposer artificiellement : esclavage domestique, traite transsaharienne, traite atlantique et traite de l\u2019oc\u00e9an Indien. Dans ses travaux, il insiste sur la n\u00e9cessit\u00e9 de sortir d\u2019une lecture uniquement victimaire ou uniquement atlantique de cette histoire.<\/p>\n<p>Le point de d\u00e9part est simple : la traite orientale n\u2019est ni une invention pol\u00e9mique r\u00e9cente, ni un sujet marginal. Elle s\u2019inscrit dans une tr\u00e8s longue dur\u00e9e, \u00e0 partir des premiers si\u00e8cles de l\u2019expansion musulmane, et s\u2019appuie sur des routes caravani\u00e8res reliant l\u2019Afrique subsaharienne au Maghreb et au Proche-Orient. Les historiens ne s\u2019accordent pas tous sur les chiffres exacts, mais nombre d\u2019entre eux consid\u00e8rent que les d\u00e9portations vers le nord et l\u2019est furent massives, sur plus d\u2019un mill\u00e9naire. Le sujet reste cependant plus difficile \u00e0 documenter que la traite atlantique, faute d\u2019archives aussi abondantes et s\u00e9rielles que celles du commerce triangulaire. C\u2019est d\u2019ailleurs l\u2019une des raisons pour lesquelles cette histoire reste moins connue du grand public.<\/p>\n<p>Dans l\u2019espace s\u00e9n\u00e9gambien, cette traite a pes\u00e9 lourd. Des \u00c9tats africains, des chefs locaux, des marchands sahariens et des r\u00e9seaux islamis\u00e9s ont particip\u00e9 \u00e0 ces circuits. Des captifs \u00e9taient pris lors de guerres, de razzias, de dettes ou de raids organis\u00e9s depuis l\u2019int\u00e9rieur. Une partie \u00e9tait utilis\u00e9e sur place ; une autre \u00e9tait dirig\u00e9e vers le nord. Cette r\u00e9alit\u00e9 d\u00e9range parce qu\u2019elle brouille le confort d\u2019un r\u00e9cit binaire opposant uniquement l\u2019Europe pr\u00e9datrice \u00e0 une Afrique enti\u00e8rement passive. Sur ce point, plusieurs chercheurs s\u00e9n\u00e9galais rappellent que les \u00e9lites africaines ont aussi \u00e9t\u00e9 des acteurs de la traite. L\u2019Afrique a connu l\u2019esclavage et les traites avant l\u2019arriv\u00e9e des Occidentaux, et les \u00e9lites africaines ont particip\u00e9 au commerce n\u00e9grier.<\/p>\n<p>C\u2019est l\u00e0 que le sujet devient sensible. Car au S\u00e9n\u00e9gal comme ailleurs, la m\u00e9moire n\u2019ob\u00e9it pas toujours \u00e0 la seule logique historique. Elle suit aussi des lignes politiques, morales, identitaires. La traite atlantique a produit un imaginaire mondial, soutenu par les grandes diasporas noires des Am\u00e9riques, par les politiques de repentance occidentales et par un important travail m\u00e9moriel international. La traite transsaharienne, elle, n\u2019a pas eu la m\u00eame post\u00e9rit\u00e9 symbolique. Elle renvoie \u00e0 des espaces aujourd\u2019hui arabes ou musulmans, parfois per\u00e7us comme plus proches culturellement ou religieusement par une partie des soci\u00e9t\u00e9s ouest-africaines. Elle d\u00e9range aussi parce qu\u2019elle oblige \u00e0 interroger des hi\u00e9rarchies raciales, des silences religieux et des continuit\u00e9s sociales plus anciennes.<\/p>\n<p>L\u2019intellectuel s\u00e9n\u00e9galais Tidiane N\u2019Diaye a jou\u00e9 un r\u00f4le important dans cette mise en lumi\u00e8re, en popularisant l\u2019id\u00e9e d\u2019une occultation de la traite arabo-musulmane. Dans un entretien accord\u00e9 au\u00a0Monde, il d\u00e9fendait la th\u00e8se selon laquelle cette traite a laiss\u00e9 tr\u00e8s peu de descendants au regard du nombre de d\u00e9port\u00e9s, notamment en raison de la castration d\u2019une partie des captifs masculins. Sa lecture est connue, discut\u00e9e, parfois contest\u00e9e dans ses formulations ou ses extrapolations, mais elle a eu le m\u00e9rite d\u2019imposer le sujet dans le d\u00e9bat public francophone.<\/p>\n<p>Au S\u00e9n\u00e9gal, cette question n\u2019est pas absente. Elle affleure dans les cercles universitaires, dans certaines discussions familiales, dans les r\u00e9cits sur les royaumes anciens, dans les recherches sur l\u2019esclavage domestique. Elle appara\u00eet aussi dans les programmes scolaires, m\u00eame si la place accord\u00e9e aux diff\u00e9rentes traites varie selon les p\u00e9riodes et les approches. Une \u00e9tude d\u2019Ibrahima Seck sur les manuels de l\u2019enseignement secondaire s\u00e9n\u00e9galais montre bien que l\u2019esclavage et les traites font l\u2019objet d\u2019un traitement historiographique, p\u00e9dagogique et politique, avec ses accentuations, ses oublis et ses choix de narration.<\/p>\n<p><img fetchpriority=\"high\" decoding=\"async\" src=\"data:image\/svg+xml,%3Csvg%20xmlns=\" http:=\"\" alt=\"\" width=\"848\" height=\"660\" data-lazy- data-lazy- data-lazy-src=\"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/wp-content\/uploads\/2026\/03\/esclaves3.jpg\"\/><img fetchpriority=\"high\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/wp-content\/uploads\/2026\/03\/esclaves3.jpg\" alt=\"\" width=\"848\" height=\"660\"  \/><\/p>\n<p>En clair, le silence n\u2019est pas absolu. Mais il existe un d\u00e9s\u00e9quilibre net. Le visiteur qui d\u00e9barque \u00e0 Gor\u00e9e entendra beaucoup parler des navires europ\u00e9ens, tr\u00e8s peu des caravanes transsahariennes. Il apprendra les horreurs du d\u00e9part vers les Am\u00e9riques, moins souvent le r\u00f4le des march\u00e9s nord-africains, des interm\u00e9diaires sah\u00e9liens ou des r\u00e9seaux marchands orientaux. Or les deux histoires se croisent. Elles ne s\u2019annulent pas ; elles se compl\u00e8tent.<\/p>\n<p>Il faut aussi rappeler qu\u2019au S\u00e9n\u00e9gal, l\u2019esclavage ne fut pas seulement un ph\u00e9nom\u00e8ne impos\u00e9 de l\u2019ext\u00e9rieur. Il existait des formes locales de servitude, enracin\u00e9es dans les structures sociales pr\u00e9coloniales. Des travaux sur la S\u00e9n\u00e9gambie montrent que la condition servile \u00e9tait int\u00e9gr\u00e9e \u00e0 certaines hi\u00e9rarchies politiques et \u00e9conomiques, notamment dans les royaumes wolof. Autrement dit, parler de la traite arabo-musulmane sans parler de l\u2019esclavage interne africain reviendrait encore \u00e0 simplifier. L\u00e0 aussi, la v\u00e9rit\u00e9 historique est plus rude que les slogans.<\/p>\n<p>C\u2019est peut-\u00eatre cela, au fond, qui explique la g\u00eane persistante autour du sujet. Reconna\u00eetre la traite orientale, c\u2019est rappeler que l\u2019Afrique noire a \u00e9t\u00e9 prise dans plusieurs syst\u00e8mes de pr\u00e9dation \u00e0 la fois. C\u2019est dire que l\u2019Europe n\u2019a pas eu le monopole du crime. C\u2019est aussi admettre que des acteurs africains ont particip\u00e9 \u00e0 la capture, \u00e0 la vente et \u00e0 l\u2019exploitation d\u2019autres Africains. Et c\u2019est enfin rouvrir un dossier embarrassant pour tous ceux qui pr\u00e9f\u00e8rent les r\u00e9cits moraux simples aux histoires complexes.<\/p>\n<p>Le S\u00e9n\u00e9gal n\u2019a rien \u00e0 gagner \u00e0 entretenir cette demi-c\u00e9cit\u00e9. Bien au contraire. Une m\u00e9moire adulte de l\u2019esclavage devrait tenir ensemble les trois dimensions du drame : les traites internes africaines, la traite atlantique et la traite arabo-musulmane. Sans hi\u00e9rarchie id\u00e9ologique. Sans effacement s\u00e9lectif. Sans instrumentalisation.<\/p>\n<p>\u00c0 Gor\u00e9e, l\u2019\u00e9motion reste l\u00e9gitime. Mais l\u2019histoire, elle, exige davantage que l\u2019\u00e9motion. Elle demande de regarder le pass\u00e9 dans toute son \u00e9tendue, y compris lorsqu\u2019il d\u00e9range les alliances m\u00e9morielles les plus commodes. C\u2019est \u00e0 ce prix seulement que l\u2019Afrique de l\u2019Ouest pourra transmettre \u00e0 ses enfants une histoire compl\u00e8te, et non un r\u00e9cit amput\u00e9.<\/p>\n<p>Sur place, YV<\/p>\n<p>[cc] Article r\u00e9dig\u00e9 par la r\u00e9daction de\u00a0<a href=\"http:\/\/breizh-info.com\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener nofollow\" data-saferedirecturl=\"https:\/\/www.google.com\/url?q=http:\/\/breizh-info.com&amp;source=gmail&amp;ust=1769539351421000&amp;usg=AOvVaw253p3HX7lMgy4ADPCJQV_O\">breizh-info.com<\/a>\u00a0et relu et corrig\u00e9 (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.<\/p>\n<p>Breizh-info.com, 2026, d\u00e9p\u00eaches libres de copie et de diffusion\u00a0sous r\u00e9serve de mention obligatoire et de lien do follow vers la source d\u2019origine<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"\u00c0 Gor\u00e9e, au S\u00e9n\u00e9gal, les visiteurs repartent avec en t\u00eate l\u2019Atlantique, les navires n\u00e9griers europ\u00e9ens, les d\u00e9parts sans&hellip;\n","protected":false},"author":2,"featured_media":36871,"comment_status":"","ping_status":"","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":"","_share_on_mastodon":"0"},"categories":[84],"tags":[1949,15264,15265,15266,15267,15268,11,15269,15270,15271,15272],"class_list":["post-36870","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","category-senegal","tag-afrique-de-louest","tag-esclavage-au-senegal","tag-goree","tag-histoire-du-senegal","tag-ibrahima-thioub","tag-memoire-de-lesclavage","tag-senegal","tag-tidiane-ndiaye","tag-traite-arabo-musulmane","tag-traite-orientale","tag-traite-transsaharienne"],"share_on_mastodon":{"url":"https:\/\/pubeurope.com\/@afrique\/116194887860285173","error":""},"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/36870","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=36870"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/36870\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/wp-json\/wp\/v2\/media\/36871"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=36870"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=36870"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=36870"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}