{"id":3823,"date":"2026-02-05T18:42:26","date_gmt":"2026-02-05T18:42:26","guid":{"rendered":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/3823\/"},"modified":"2026-02-05T18:42:26","modified_gmt":"2026-02-05T18:42:26","slug":"et-si-les-africains-avaient-decouvert-leurope","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/3823\/","title":{"rendered":"Et si les Africains avaient d\u00e9couvert l\u2019Europe ?"},"content":{"rendered":"\n<p>Constantinople, 1203. Dans le palais de l\u2019empereur byzantin Alexis IV, un groupe de barons fran\u00e7ais venus pour la quatri\u00e8me croisade fait une rencontre \u00e9tonnante, qui t\u00e9moigne de leur ignorance pour tout ce qui se trouve au-del\u00e0 des fronti\u00e8res europ\u00e9ennes.<\/p>\n<p>Ce jour-l\u00e0, les Fran\u00e7ais voient arriver dans le palais imp\u00e9rial \u201cun roi \u00e0 la peau toute noire, avec une croix au milieu du front\u201d. Alexis se l\u00e8ve, va \u00e0 la rencontre du roi, et lui pr\u00e9sente ses hommages.<\/p>\n<p>Il s\u2019agit de Mo\u00efse, roi du royaume nubien de Makurie [\u00e0 cheval sur le nord du Soudan et le sud de l\u2019\u00c9gypte actuels] qui, comme le veut la tradition, a abdiqu\u00e9 pour se consacrer \u00e0 la religion. Et si les Fran\u00e7ais, ignorant tout du vaste monde qui s\u2019\u00e9tend de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la M\u00e9diterran\u00e9e, contemplent le souverain \u201cavec stup\u00e9faction\u201d, les Nubiens, eux, ne montrent aucune surprise. Car Mo\u00efse n\u2019est pas le premier Africain \u00e0 visiter l\u2019Empire romain, ni le premier \u00e0 entreprendre un voyage diplomatique.<\/p>\n<p>                             N\u00e9ron sur le Nil       <\/p>\n<p>Plus de mille\u00a0ans avant cette \u00e9tonnante rencontre, en l\u2019an 20 avant J.-C., la reine Amanirenas, du royaume de Koush \u2013 l\u2019anc\u00eatre de la Makurie [ou royaume de Dongola, qui du VIe au XIVe\u00a0si\u00e8cle, s\u2019\u00e9tablit entre l\u2019\u00c9gypte et la Nubie-\u00c9thiopie] \u2013 avait envoy\u00e9 des \u00e9missaires sur l\u2019\u00eele grecque de Samos pour n\u00e9gocier avec l\u2019empereur romain Auguste, dont elle venait de battre les l\u00e9gionnaires venus envahir ses terres.<\/p>\n<p>La souveraine avait ainsi entrepris l\u2019\u00e9change diplomatique, en cr\u00e9ant le titre d\u2019\u201capote Arome-li-se\u201d (\u201cenvoy\u00e9 \u00e0 Rome\u201d), et c\u2019est seulement ensuite que les Romains commenc\u00e8rent \u00e0 envoyer leurs propres repr\u00e9sentants dans le royaume africain.<\/p>\n<p>Au IIIe\u00a0si\u00e8cle, un diplomate romain pr\u00e9nomm\u00e9 \u201cAcutus\u201d avait fait graver, sur un temple de Musawwarat es-Sufra, dans l\u2019actuel Soudan, une inscription souhaitant \u201cbonne fortune \u00e0 la reine\u201d de Koush, laissant ainsi \u00e0 la post\u00e9rit\u00e9 un t\u00e9moignage de sa mission.<\/p>\n<p>Plus tard, plusieurs empereurs romains, notamment N\u00e9ron, ont repris le flambeau en organisant leurs c\u00e9l\u00e8bres exp\u00e9ditions le long du Nil, dirig\u00e9es par deux centurions escort\u00e9s de soldats koushites et munis de sauf-conduits \u00e9mis par l\u2019ancienne cit\u00e9 de M\u00e9ro\u00e9 [la capitale de Koush]. Si l\u2019on croit souvent, \u00e0 tort, que ces campagnes avaient une vocation scientifique \u2013 localiser la source du Nil \u2013, leur objectif \u00e9tait surtout politique\u00a0: la conqu\u00eate de Koush.<\/p>\n<p>Les Africains ont presque toujours \u00e9t\u00e9 les \u00e9l\u00e9ments moteurs des d\u00e9couvertes en Europe et en Afrique, contrairement \u00e0 l\u2019image v\u00e9hicul\u00e9e par certains r\u00e9cits, qui mettent l\u2019accent sur le r\u00f4le des explorateurs europ\u00e9ens \u201caudacieux\u201d. De nombreux \u00e9missaires et p\u00e8lerins africains ont entrepris de dangereux p\u00e9riples \u00e0 travers l\u2019Europe, perp\u00e9tuant ainsi les coutumes politiques et culturelles de leurs pays.<\/p>\n<p>               Des relations suivies avec la Rome imp\u00e9riale       <\/p>\n<p>Le royaume de Koush, qui a connu son apog\u00e9e au VIIe\u00a0si\u00e8cle avant J.-C., \u00e9tait l\u2019une des grandes puissances antiques du bassin m\u00e9diterran\u00e9en. Ses \u00e9missaires se sont aventur\u00e9s jusqu\u2019\u00e0 Ninive, capitale du royaume d\u2019Assyrie, au niveau de l\u2019Irak actuel. On y a retrouv\u00e9 des sceaux d\u2019argile orn\u00e9s de motifs assyriens et koushites, probablement li\u00e9s au r\u00f4le jou\u00e9 par Koush dans les guerres qui opposaient l\u2019Assyrie au royaume de Juda.<\/p>\n<p>Les activit\u00e9s diplomatiques de Koush, qui ont conduit les envoy\u00e9s du royaume \u00e0 sillonner l\u2019Empire romain, ont perdur\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9poque du Bas-Empire [qui s\u2019est achev\u00e9e avec la chute de l\u2019Empire romain d\u2019Occident, \u00e0 la fin du Ve\u00a0si\u00e8cle], alors que Rome et Koush \u00e9taient d\u00e9j\u00e0 sur le d\u00e9clin.<\/p>\n<p>Les royaumes nubiens, qui ont succ\u00e9d\u00e9 \u00e0 celui de Koush et qui englobaient \u00e9galement les territoires des Blemmyes, \u00e9taient tout aussi favorables que les Koushites au maintien de relations diplomatiques avec Rome. Les trois royaumes nubiens de Nobatie, Makurie et Alodie ont d\u2019ailleurs accueilli deux missions religieuses venues de Constantinople en 541 et 569. Quelques ann\u00e9es plus tard, en 573, la Makurie envoya \u00e0 son tour un \u00e9missaire dans la capitale de l\u2019Empire romain d\u2019Orient, les bras charg\u00e9s de cadeaux pour l\u2019empereur Justin\u00a0II.<\/p>\n<p>                                      <a href=\"https:\/\/focus.courrierinternational.com\/2023\/05\/05\/0\/0\/2400\/2552\/1280\/0\/60\/0\/3baeb13_1683276744405-king-moses-george-of-makuria.jpeg\" data-pswp-width=\"1280\" data-pswp-height=\"1361\" rel=\"nofollow noopener\" target=\"_blank\">        <img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" onerror=\"this.classList.add(`img--error`)\" src=\"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/wp-content\/uploads\/2026\/02\/3baeb13_1683276744405-king-moses-george-of-makuria.jpeg\"  width=\"640\" height=\"681\" alt=\"Peinture murale de Faras (XII\u1d49\u00a0si\u00e8cle). L\u2019inscription identifie l\u2019individu comme Mo\u00efse George qui a probablement r\u00e9gn\u00e9 sur les royaumes unifi\u00e9s de Makurie et d\u2019Alodia entre 1155 et 1191 environ.\"\/>     <\/a>      Peinture murale de Faras (XII\u1d49\u00a0si\u00e8cle). L\u2019inscription identifie l\u2019individu comme Mo\u00efse George qui a probablement r\u00e9gn\u00e9 sur les royaumes unifi\u00e9s de Makurie et d\u2019Alodia entre 1155 et 1191 environ.   Wikimedia               <\/p>\n<p>Le p\u00e9riple du roi nubien Mo\u00efse et de ses deux compagnons est d\u2019autant plus extraordinaire qu\u2019ils comptaient se rendre \u00e0 Saint-Jacques-de-Compostelle, en Espagne, un site remarquable dont les Nubiens connaissaient l\u2019existence gr\u00e2ce \u00e0 leurs voyages pass\u00e9s en Terre sainte, \u00e0 Chypre et en Syrie \u2013 attest\u00e9s par de nombreuses sources.<\/p>\n<p>Comme leurs compatriotes issus de l\u2019\u00e9lite locale, plusieurs p\u00e8lerins nubiens se sont en effet aventur\u00e9s au-del\u00e0 des monast\u00e8res d\u2019Afrique du Nord et d\u2019Asie occidentale, jusqu\u2019aux sanctuaires moins connus du sud de l\u2019Europe.<\/p>\n<p>               De Palmyre \u00e0 Constantinople       <\/p>\n<p>Et les Nubiens n\u2019\u00e9taient pas les seuls Africains \u00e0 parcourir l\u2019Europe. En 336, des \u00e9missaires du royaume d\u2019Aksoum, situ\u00e9 au niveau de l\u2019\u00c9thiopie et de l\u2019\u00c9rythr\u00e9e actuelles, ont rejoint les envoy\u00e9s koushites et blemmyes [population nubienne] \u00e0 Constantinople pour c\u00e9l\u00e9brer le 30e\u00a0anniversaire du r\u00e8gne de l\u2019empereur Constantin.<\/p>\n<p>Ce n\u2019\u00e9tait pas la premi\u00e8re fois que les Aksoumites envoyaient des ambassadeurs dans une capitale romaine \u2013 d\u2019autres diplomates avaient d\u00e9j\u00e0 assist\u00e9 aux c\u00e9l\u00e9brations de la victoire d\u2019Aur\u00e9lien contre Z\u00e9nobie [reine de Palmyre], en 272. Mais l\u2019exp\u00e9dition de 336 constitue un \u00e9v\u00e9nement remarquable\u00a0: cette ann\u00e9e-l\u00e0, trois \u00c9tats africains diff\u00e9rents furent directement impliqu\u00e9s dans une rencontre internationale bien au-del\u00e0 de leurs propres fronti\u00e8res.<\/p>\n<p>Aksoum \u00e9tait un partenaire commercial de premier plan pour Rome, notamment car les pr\u00e9cieuses marchandises en provenance du Sri\u00a0Lanka transitaient par le port aksoumite d\u2019Adoulis avant de partir vers le nord et les ports romains de la mer Rouge. Mais il fallut attendre la fin du Ve\u00a0si\u00e8cle pour que l\u2019Empire romain prenne \u00e0 son tour l\u2019initiative d\u2019\u00e9tablir le contact avec Aksoum \u2013 par le biais d\u2019un juriste \u00e9pris de voyage et originaire de Th\u00e8bes \u2013, puis l\u2019an 530 pour qu\u2019un empereur byzantin envoie des ambassadeurs \u00e0 Aksoum.<\/p>\n<p>Les Aksoumites, qui avaient d\u00e9p\u00each\u00e9 des \u00e9missaires \u00e0 Constantinople d\u00e8s 362, r\u00e9pondirent \u00e0 cette main tendue en envoyant deux d\u00e9l\u00e9gations \u00e0 sa cour en 532 et en 549, avant que l\u2019essor des empires musulmans n\u2019annonce le d\u00e9clin de la domination aksoumite et byzantine sur les pourtours de la mer Rouge.<\/p>\n<p>               L\u2019\u00e2ge d\u2019or d\u2019Al-Andalus       <\/p>\n<p>Tandis que les empires musulmans d\u2019Afrique concentraient leurs activit\u00e9s diplomatiques sur le Proche-Orient, l\u2019\u00e9mergence d\u2019Al-Andalus (l\u2019ensemble des territoires espagnols sous domination musulmane) au VIIIe\u00a0si\u00e8cle incita d\u2019autres r\u00e9gions africaines, outre la Nubie et Aksoum, \u00e0 partir \u00e0 la d\u00e9couverte de l\u2019Europe.<\/p>\n<p>                                      <a href=\"https:\/\/focus.courrierinternational.com\/2023\/05\/11\/0\/0\/2000\/2174\/1280\/0\/60\/0\/f1ef0ee_1683801801639-ci-baf-espagne-alandalus.png\" data-pswp-width=\"1280\" data-pswp-height=\"1391\" rel=\"nofollow noopener\" target=\"_blank\">        <img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" onerror=\"this.classList.add(`img--error`)\" src=\"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/wp-content\/uploads\/2026\/02\/f1ef0ee_1683801801639-ci-baf-espagne-alandalus.png\"  width=\"640\" height=\"696\" alt=\"Carte de l\u2019expansion d\u2019Al-Andalus au XVI\u00e8 si\u00e8cle\"\/>     <\/a>      Carte de l\u2019expansion d\u2019Al-Andalus au XVI\u00e8 si\u00e8cle                <\/p>\n<p>Dans un r\u00e9cit du XIIe\u00a0si\u00e8cle particuli\u00e8rement instructif, on d\u00e9couvre ainsi l\u2019arriv\u00e9e de voyageurs africains dans le sud-ouest de l\u2019Europe, peu de temps apr\u00e8s celle des Nubiens par l\u2019est. \u201cAujourd\u2019hui, [le Ghana] est peupl\u00e9 de musulmans, notamment des savants, des juristes, des lecteurs du Coran qui sont devenus des figures de r\u00e9f\u00e9rence dans leur domaine. Plusieurs de leurs dirigeants sont venus jusqu\u2019\u00e0 Al-Andalus\u201d, \u00e9crivait le g\u00e9ographe andalou Al-Zuhri, qui a retrac\u00e9 l\u2019adoption de l\u2019islam dans l\u2019empire du Ghana.<\/p>\n<p>D\u2019autres r\u00e9cits viennent confirmer la pr\u00e9sence d\u2019Africains en Espagne, notamment ceux d\u2019Ibrahim Al-Kanemi, un intellectuel form\u00e9 au Ghana, qui s\u2019est install\u00e9 en Espagne \u2013 o\u00f9 il est mort vers 1211 \u2013 apr\u00e8s une brillante carri\u00e8re de grammairien \u00e0 Marrakech, la capitale de l\u2019empire almohade [qui gouvernait \u00e0 l\u2019\u00e9poque le Maghreb et Al-Andalus].<\/p>\n<p>               Des Nubiens au Royaume des Francs       <\/p>\n<p>L\u2019empire d\u2019\u00c9thiopie, \u00e9tabli sur l\u2019autre rive du continent africain, noua quant \u00e0 lui des contacts directs avec les royaumes du sud de l\u2019Europe d\u00e8s le XIVe\u00a0si\u00e8cle, et une communaut\u00e9 d\u2019intellectuels locaux finit par s\u2019\u00e9tablir de fa\u00e7on permanente \u00e0 Rome.<\/p>\n<p>Quelques ann\u00e9es apr\u00e8s l\u2019invasion pr\u00e9ventive des Mamelouks en Nubie et dans les \u00c9tats latins d\u2019Orient gouvern\u00e9s par les crois\u00e9s \u2013 qui \u00e9touffa dans l\u2019\u0153uf le projet d\u2019alliance entre les Europ\u00e9ens et leurs \u201cchers chr\u00e9tiens noirs de Nubie\u201d \u2013, une d\u00e9l\u00e9gation de trente \u00c9thiopiens arriva en Avignon en 1306, apr\u00e8s une escale \u00e0 Rome.<\/p>\n<p>Bien qu\u2019il f\u00fbt tr\u00e8s certainement constitu\u00e9 de p\u00e8lerins, le groupe se pr\u00e9senta comme envoy\u00e9 par l\u2019empereur Ou\u00e9dem-Arad (mort en 1314). Il fallut ensuite attendre 1402 pour voir une autre d\u00e9l\u00e9gation \u00e9thiopienne en Europe, cette fois-ci d\u00e9p\u00each\u00e9e officiellement dans la r\u00e9publique de Venise par l\u2019empereur David\u00a0Ier (1382-1413).<\/p>\n<p>Les deux ann\u00e9es suivantes, les \u00c9thiopiens envoy\u00e8rent \u00e9galement deux d\u00e9l\u00e9gations \u00e0 Rome. D\u2019apr\u00e8s un document d\u2019origine \u00e9thiopienne, des p\u00e8lerins venus \u201cdu pays des Francs\u201d, que David\u00a0Ier avait fait emprisonner dans les ann\u00e9es 1390, avaient parl\u00e9 au souverain des reliques sacr\u00e9es conserv\u00e9es dans leur pays natal. Comme les Nubiens avant eux, les \u00c9thiopiens \u00e9taient mus par une soif de d\u00e9couverte aux racines culturelles et politiques\u00a0: l\u2019acquisition de reliques permettait aux souverains d\u2019asseoir leurs pr\u00e9tentions g\u00e9n\u00e9alogiques.<\/p>\n<p>Durant la seconde moiti\u00e9 du XVe\u00a0si\u00e8cle, d\u2019autres \u00e9missaires \u00e9thiopiens furent envoy\u00e9s en Aragon, \u00e0 Rome et au Portugal. Mais il fallut attendre 1494 pour que le premier ambassadeur europ\u00e9en \u2013 un Portugais \u2013 arrive en \u00c9thiopie. Les marins portugais avaient navigu\u00e9 le long des c\u00f4tes africaines quelques ann\u00e9es plus t\u00f4t, et instaur\u00e8rent finalement des contacts r\u00e9guliers, par la mer, avec l\u2019Empire \u00e9thiopien \u00e0 partir de 1520.<\/p>\n<p>               Ap\u00f4tres de l\u2019Afrique chr\u00e9tienne       <\/p>\n<p>\u00c0 l\u2019aube des Temps modernes (vers l\u2019an 1500), l\u2019arriv\u00e9e des navires europ\u00e9ens bouleversa la dynamique des relations entre les deux continents. Les Africains cess\u00e8rent d\u2019\u00eatre les initiateurs de la rencontre entre les peuples, et une p\u00e9riode de \u201cd\u00e9couverte mutuelle\u201d s\u2019instaura.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s plusieurs tentatives infructueuses de colonisation en S\u00e9n\u00e9gambie, dans l\u2019ouest de l\u2019Afrique, o\u00f9 ils avaient d\u00e9barqu\u00e9 dans les ann\u00e9es 1440, les Portugais furent contraints d\u2019envoyer des \u00e9missaires dans les capitales africaines. Ces derniers furent accueillis \u00e0 bras ouverts, et les dirigeants africains d\u00e9p\u00each\u00e8rent des ambassadeurs sur le Vieux Continent en retour. Les premiers repr\u00e9sentants de la c\u00f4te atlantique arriv\u00e8rent du royaume du B\u00e9nin (dans le sud-ouest du Nigeria actuel) en 1486-1487, men\u00e9s par un certain Ohen-Okun. L\u2019ann\u00e9e suivante, le royaume du Kongo (aujourd\u2019hui en Angola) et l\u2019empire de Djolof (dans l\u2019actuel S\u00e9n\u00e9gal) lui embo\u00eet\u00e8rent le pas.<\/p>\n<p>Mais les exp\u00e9ditions africaines en Europe ne se r\u00e9sumaient pas aux missions diplomatiques et aux p\u00e8lerinages. L\u2019empire \u00e9thiopien et le royaume du Kongo, qui avaient tous deux adopt\u00e9 le christianisme, respectivement aux IVe et XVe\u00a0si\u00e8cles, ont maintenu une pr\u00e9sence quasi constante sur le continent europ\u00e9en, ce qui leur permettait de faciliter leurs diverses activit\u00e9s et leurs voyages.<\/p>\n<p>Lors de l\u2019exp\u00e9dition de 1488, les \u00e9missaires du Kongo \u00e9lurent domicile dans un monast\u00e8re de Lisbonne, et quelques ann\u00e9es plus tard, \u00e0 Rome, les p\u00e8lerins et diplomates \u00e9thiopiens s\u2019install\u00e8rent dans l\u2019\u00e9glise Saint-\u00c9tienne, derri\u00e8re la basilique Saint-Pierre. Ces r\u00e9sidences permanentes d\u2019Africains en Europe devinrent rapidement d\u2019importants points de chute pour les \u00e9changes interculturels entre intellectuels des deux continents, et de nombreux voyageurs africains y firent \u00e9galement escale lors de leurs exp\u00e9ditions de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la M\u00e9diterran\u00e9e. En 1513, une d\u00e9l\u00e9gation du Kongo arriva \u00e0 Rome, guid\u00e9e par le prince Henrique, lui aussi r\u00e9sident du monast\u00e8re de Lisbonne. En 1535, le p\u00e8lerin \u00e9thiopien T\u00e4sfa Seyon arriva \u00e0 son tour \u00e0 Rome et s\u2019installa dans l\u2019\u00e9glise Saint-\u00c9tienne \u2013 il exer\u00e7a une influence notable sur le pape Paul\u00a0III et sur Ignace de Loyola, le fondateur des J\u00e9suites.<\/p>\n<p>               \u201cExplorations mutuelles\u201d       <\/p>\n<p>Aux XVIIe et XVIIIe\u00a0si\u00e8cles, les \u00e9changes se poursuivirent, selon un mod\u00e8le bien \u00e9tabli d\u2019\u00e9changes et de d\u00e9couvertes r\u00e9ciproques. Tout au long de ces deux si\u00e8cles, les royaumes africains continu\u00e8rent d\u2019envoyer des \u00e9missaires vers les capitales europ\u00e9ennes\u00a0: le royaume d\u2019Allada [dans le sud du B\u00e9nin actuel] d\u00e9p\u00eacha notamment des repr\u00e9sentants en Espagne et en France en 1552, en 1657 et en 1670, et les Temn\u00e9s [qui vivaient au niveau de la Sierra\u00a0Leone et de la Guin\u00e9e d\u2019aujourd\u2019hui] missionn\u00e8rent des ambassadeurs au Portugal en 1660.<\/p>\n<p>C\u2019est seulement \u00e0 la fin du XVIIIe\u00a0si\u00e8cle que les dirigeants europ\u00e9ens commenc\u00e8rent \u00e0 diligenter des missions quasi scientifiques \u00e0 la d\u00e9couverte du continent africain, encore largement m\u00e9connu, avec des ambitions imp\u00e9rialistes. Les Africains, au contraire, connaissaient d\u00e9j\u00e0 bien le Vieux Continent, leurs propres explorateurs l\u2019ayant sillonn\u00e9 \u00e0 de nombreuses reprises. L\u2019\u00c9thiopie et le Kongo, notamment, n\u2019ignoraient rien de la situation politique en Europe, gr\u00e2ce aux nombreux \u00e9missaires, savants et p\u00e8lerins qu\u2019ils avaient envoy\u00e9s dans ces contr\u00e9es septentrionales.<\/p>\n<p>Au XIXe\u00a0si\u00e8cle, les explorateurs europ\u00e9ens commenc\u00e8rent \u00e0 dresser des comptes rendus d\u00e9taill\u00e9s de leurs exp\u00e9ditions dans les terres africaines. Escort\u00e9s par des autochtones, ils empruntaient des itin\u00e9raires \u00e9tablis par les populations locales, et circulaient librement gr\u00e2ce au bon vouloir des autorit\u00e9s. \u00c0 la m\u00eame \u00e9poque, leurs homologues africains retra\u00e7aient eux aussi leurs voyages en Europe, entrepris dans des conditions similaires. L\u2019\u201cexploration mutuelle\u201d battait alors son plein.<\/p>\n<p>L\u2019exemple le plus remarquable de r\u00e9cit de voyage \u00e9crit par un Africain est sans doute celui de Selim Abakari, un Comorien qui s\u2019est aventur\u00e9 jusqu\u2019en Allemagne et en Russie \u00e0 la fin du XIXe\u00a0si\u00e8cle.<\/p>\n<p>Son t\u00e9moignage est d\u2019autant plus fascinant qu\u2019il pr\u00e9sente de nombreux points communs avec les r\u00e9cits de ses contemporains europ\u00e9ens partis \u00e0 la d\u00e9couverte de son propre continent. Le r\u00e9cit de Selim nous fait d\u00e9couvrir l\u2019Europe \u00e0 travers les yeux d\u2019un Africain. S\u2019ils connaissaient d\u00e9j\u00e0 le reste du continent, les explorateurs africains savaient tr\u00e8s peu de choses sur le nord de l\u2019Europe, et Selim a d\u00e9crit des contr\u00e9es encore m\u00e9connues, \u00e0 l\u2019\u00e9poque, sur les rivages est-africains.<\/p>\n<p>               Sortir de l\u2019Europ\u00e9ocentrisme       <\/p>\n<p>L\u2019histoire des exp\u00e9ditions africaines en Europe met \u00e0 mal la vision traditionnelle des missions d\u2019exploration, qui exag\u00e8re souvent le r\u00f4le des Europ\u00e9ens en leur attribuant, \u00e0 tort, l\u2019initiative du contact entre les peuples. Tout au long de l\u2019Antiquit\u00e9 et du Moyen \u00c2ge, les voyageurs africains ont pris l\u2019initiative de nouer des relations diplomatiques avec les soci\u00e9t\u00e9s europ\u00e9ennes lointaines, puis les deux continents se sont engag\u00e9s dans une p\u00e9riode d\u2019exploration et de d\u00e9couverte mutuelles au cours des si\u00e8cles suivants.<\/p>\n<p>\u00c0 une \u00e9poque o\u00f9 la perception europ\u00e9enne de l\u2019Afrique \u00e9tait encore teint\u00e9e de rumeurs et de fantasmes ancestraux, les diplomates, intellectuels, et p\u00e8lerins africains ont activement contribu\u00e9 \u00e0 approfondir la connaissance des peuples et des territoires.<\/p>\n<p>Notre approche de la notion de \u201cd\u00e9couverte\u201d est tr\u00e8s eurocentr\u00e9e et oublie l\u2019audace et l\u2019ouverture au monde des explorateurs africains. Si l\u2019on tient compte du r\u00f4le moteur jou\u00e9 par ces derniers dans l\u2019instauration des relations entre les deux r\u00e9gions, et de la pr\u00e9sence ininterrompue des Africains sur le Vieux Continent, le concept de \u201cd\u00e9couverte europ\u00e9enne de l\u2019Afrique\u201d n\u2019a plus lieu d\u2019\u00eatre.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"Constantinople, 1203. 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