{"id":44407,"date":"2026-03-15T20:56:07","date_gmt":"2026-03-15T20:56:07","guid":{"rendered":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/44407\/"},"modified":"2026-03-15T20:56:07","modified_gmt":"2026-03-15T20:56:07","slug":"mamadou-drame-le-rap-senegalais-a-sauve-des-vies-litteralement","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/44407\/","title":{"rendered":"Mamadou Dram\u00e9 : \u00ab Le rap s\u00e9n\u00e9galais a sauv\u00e9 des vies, litt\u00e9ralement \u00bb"},"content":{"rendered":"<p>Longtemps consid\u00e9r\u00e9 comme une simple expression juv\u00e9nile ou une musique de contestation urbaine, le rap s\u2019est impos\u00e9 comme l\u2019un des ph\u00e9nom\u00e8nes culturels majeurs de ces derni\u00e8res d\u00e9cennies. Au S\u00e9n\u00e9gal comme ailleurs, il structure les imaginaires, fa\u00e7onne le langage et influence les d\u00e9bats sociaux et politiques. Pour en saisir les dynamiques profondes entre engagement, industrie culturelle, mutations esth\u00e9tiques et responsabilit\u00e9 sociale, nous avons rencontr\u00e9 le professeur Mamadou Dram\u00e9. Universitaire attentif aux transformations contemporaines, il d\u00e9crypte les enjeux d\u2019un genre qui d\u00e9passe d\u00e9sormais le cadre musical pour \u00eatre un v\u00e9ritable espace de production de sens, de pouvoir symbolique et de conscience critique<\/p>\n<p>Comment le rap est-il entr\u00e9 au S\u00e9n\u00e9gal et qu\u2019est-ce qui a d\u00e9clench\u00e9 son essor ?<\/p>\n<p>Selon l\u2019historien Ndiouga Adrien Benga, l\u2019un des premiers chercheurs s\u00e9n\u00e9galais qui s\u2019est int\u00e9ress\u00e9 au hip-hop, le rap est arriv\u00e9 au S\u00e9n\u00e9gal \u00e0 la fin des ann\u00e9es 80, principalement par le biais des cassettes import\u00e9es des \u00c9tats-Unis et de la diaspora s\u00e9n\u00e9galaise en Europe, surtout en France. Les jeunes des quartiers populaires de Dakar, Parcelles Assainies, M\u00e9dina, Grand-Yoff ont \u00e9t\u00e9 imm\u00e9diatement s\u00e9duits par cette musique qui parlait de la rue, de l\u2019injustice, de l\u2019identit\u00e9. Son essor est d\u00e9clench\u00e9 par la crise politique et syndicale de 1988, l\u2019ann\u00e9e blanche qui s\u2019en est suivie, mais aussi les conditions \u00e9conomiques et sociales de l\u2019\u00e9poque, notamment le ch\u00f4mage massif des jeunes, l\u2019urbanisation rapide de Dakar et sa banlieue (Pikine, Gu\u00e9diawaye), le d\u00e9crochage scolaire massif, etc. Ainsi, il y avait la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019une parole alternative face aux m\u00e9dias traditionnels. C\u2019est ainsi que le rap devient alors un outil d\u2019expression g\u00e9n\u00e9rationnelle. Il faut aussi souligner le r\u00f4le que des \u00e9missions radios anim\u00e9es par Aziz Coulibaly (Hit Inter Sky) ou t\u00e9l\u00e9visuelles anim\u00e9es par Mo\u00efse Ambroise Gomis (G\u00e9n\u00e9ration 80) mais aussi Dj Prince plus tard vont jouer pour faire connaitre et aimer le rap. Ainsi, on peut retenir que ce qui a facilit\u00e9 l\u2019essor, c\u2019est la combinaison de plusieurs facteurs : une jeunesse nombreuse et frustr\u00e9e, un ch\u00f4mage massif, et surtout une volont\u00e9 de s\u2019exprimer dans une soci\u00e9t\u00e9 o\u00f9 la parole des jeunes n\u2019\u00e9tait pas entendue.<\/p>\n<p>Quels sont les pionniers du rap Galsen et comment ont-ils r\u00e9ussi \u00e0 le labelliser ?<\/p>\n<p>Les pionniers, ce sont des groupes comme Positive black soul (Pbs), \u00e9tant probablement le groupe le plus embl\u00e9matique de cette premi\u00e8re g\u00e9n\u00e9ration, Daara J, P. Froiss et beaucoup d\u2019autres groupes dont on n\u2019entend plus parler. Il ne faut pas oublier Mback\u00e9 Dioum et Mc Lida qui joueront aussi leur partition m\u00eame s\u2019ils n\u2019\u00e9taient pas bas\u00e9s au S\u00e9n\u00e9gal. Plus tard, Rap\u2019Adio, Jant Bi, Sunu Flavor, Da Brains, etc. vont arriver. Cet essor sera facilit\u00e9 aussi par l\u2019action du Centre culturel fran\u00e7ais de Dakar qui sort la premi\u00e8re compilation \u00ab DK92 dans laquelle le Pbs a fait un excellent morceau Pbs, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de Alioune Kass\u00e9, Aby Ndour et autres jeunes de l\u2019\u00e9poque. Il y a aussi Mc Lida qui a beaucoup appuy\u00e9 les jeunes de l\u2019\u00e9poque. Ce qui a \u00e9t\u00e9 remarquable, c\u2019est la d\u00e9cision consciente des jeunes rappeurs de rapper en wolof et en langues locales, pas uniquement en anglais ou en fran\u00e7ais. C\u2019est \u00e7a le vrai acte fondateur. Ils ont dit : ce rap, il nous appartient, il parle de nous, il sera dans notre langue. C\u2019est ainsi qu\u2019est n\u00e9 le concept de \u00ab Rap Galsen \u00bb, un rap authentiquement s\u00e9n\u00e9galais, ancr\u00e9 dans la culture locale.<\/p>\n<p>Quelles sont les caract\u00e9ristiques cl\u00e9s d\u2019un bon Mc ?<\/p>\n<p>Un bon Mc, c\u2019est d\u2019abord un passionn\u00e9, quelqu\u2019un qui a quelque chose \u00e0 dire. Le flow, les rimes, la technique, tout \u00e7a c\u2019est important, mais cela reste de l\u2019enveloppe. Ce qui fait un grand Mc au S\u00e9n\u00e9gal, c\u2019est la profondeur du propos, la capacit\u00e9 \u00e0 parler de sa r\u00e9alit\u00e9 avec une pr\u00e9cision chirurgicale, \u00e0 utiliser les proverbes wolofs, les r\u00e9f\u00e9rences culturelles, l\u2019humour, la m\u00e9taphore. Il faut aussi une pr\u00e9sence sc\u00e9nique, une authenticit\u00e9. Le public s\u00e9n\u00e9galais est exigeant, il reconna\u00eet imm\u00e9diatement quelqu\u2019un qui se joue de lui. C\u2019est pourquoi beaucoup ont fait du rap, mais peu ont eu cette constance et cette long\u00e9vit\u00e9.<\/p>\n<p>Le slogan \u00ab Rap wolof mo raw \u00bb est-il une innovation ayant contribu\u00e9 \u00e0 la mise en lumi\u00e8re du \u00ab Rap Galsen ?<\/p>\n<p>Absolument. Ce slogan, c\u2019est bien plus qu\u2019un simple mot d\u2019ordre, c\u2019est une d\u00e9claration d\u2019identit\u00e9. Dire \u00ab le rap en wolof est sup\u00e9rieur \u00bb, c\u2019\u00e9tait un acte courageux et r\u00e9volutionnaire \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 tout ce qui venait de l\u2019Occident \u00e9tait consid\u00e9r\u00e9 comme la r\u00e9f\u00e9rence. Cela a lib\u00e9r\u00e9 toute une g\u00e9n\u00e9ration de rappeurs qui h\u00e9sitaient encore entre rapper en anglais pour para\u00eetre l\u00e9gitimes ou en wolof pour \u00eatre vrais. Ce slogan a tranch\u00e9 le d\u00e9bat et a ouvert la voie \u00e0 un rap r\u00e9solument ancr\u00e9 dans la culture s\u00e9n\u00e9galaise.<\/p>\n<p>Quel impact ont eu les compilations D-Kill, Politichiens et l\u2019album \u00ab Ku w\u00e9et xam sa bopp \u00bb de Rap\u2019Adio ?<\/p>\n<p>Ces productions ont \u00e9t\u00e9 des s\u00e9ismes. \u00ab Ku w\u00e9et xam sa bopp \u00bb en 1998 de Rap\u2019Adio, c\u2019est l\u2019\u00e9quivalent s\u00e9n\u00e9galais d\u2019un disque politique majeur, des textes qui visaient directement le pouvoir, la corruption, les in\u00e9galit\u00e9s sociales. Surtout, dans cette production, les clashs ont aussi vis\u00e9 les autres rappeurs accus\u00e9s de ne pas faire du rap authentique. Ce qui a cr\u00e9\u00e9 un s\u00e9isme puisque presque tout le monde a voulu montrer qu\u2019il \u00e9tait capable de faire du hardcore. Et les rappeurs ont montr\u00e9 qu\u2019ils avaient vraiment du talent. Les compilations de Mister Kane, elles, ont cr\u00e9\u00e9 une communaut\u00e9, un sentiment d\u2019appartenance \u00e0 un mouvement. Sur le plan social, elles ont donn\u00e9 une voix aux sans-voix. Sur le plan politique, elles ont inqui\u00e9t\u00e9 les autorit\u00e9s. Et entre rappeurs, elles ont aussi cr\u00e9\u00e9 des rivalit\u00e9s, des positionnements, des tensions sur qui repr\u00e9sente quoi et comment. C\u2019\u00e9tait une \u00e9poque tr\u00e8s vivante, parfois explosive. \u00ab Politichien \u00bb a donn\u00e9 une autre image du rappeur et a d\u00e9clench\u00e9 une vague de jeunes rappeurs encore plus engag\u00e9s. Mais ce qui est davantage impressionnant, c\u2019est comment M. Kane a pu communiquer sur ses productions pour leur donner une dimension extraordinaire.<\/p>\n<p>Le clash nuit-il \u00e0 l\u2019image du rap ou en est-il le principe fondamental ?<\/p>\n<p>Le clash fait partie de l\u2019Adn du rap depuis ses origines new-yorkaises, les \u00ab battles , les joutes verbales, c\u2019est l\u00e0 o\u00f9 la culture hip-hop a grandi. Il y a eu les \u00ab dozens \u00bb, les \u00ab signifying monkeys \u00bb et autres \u00ab battles aux Usa. Mais il y a une fronti\u00e8re entre le clash artistique, qui \u00e9l\u00e8ve le niveau et pousse chacun \u00e0 se surpasser, et le clash qui devient personnel, injurieux, voire dangereux. Des confrontations comme \u00ab Ala Athiou \u00bb de Gaston contre Keur Gui, ou Dip vs Omzo, ont parfois d\u00e9pass\u00e9 le cadre artistique. C\u2019est un peu diff\u00e9rent de ce Khouman et Bibson avaient fait \u00e0 l\u2019\u00e9poque, ou encore les morceaux comme \u00ab mbow mbow \u00bb du Pbs et m\u00eame \u00ab microphone soldat \u00bb qui sont des clashes tr\u00e8s s\u00e9v\u00e8res. Seulement, ce n\u2019est pas la m\u00eame g\u00e9n\u00e9ration ni le m\u00eame contexte. Ainsi, il devient difficile de proc\u00e9der \u00e0 des comparaisons. \u00c0 mon avis, le probl\u00e8me, c\u2019est quand les textes violents d\u00e9bordent dans la vie r\u00e9elle et divisent les communaut\u00e9s. Le clash peut \u00eatre un outil de grandeur ou de destruction, tout d\u00e9pend de l\u2019intention et des limites que les artistes se fixent<\/p>\n<p>Comment le rap s\u00e9n\u00e9galais s\u2019est-il inscrit dans des dynamiques de contestation politique et sociale ?<\/p>\n<p>Le rap s\u00e9n\u00e9galais a \u00e9t\u00e9 engag\u00e9 d\u00e8s le premier jour. Il a d\u00e9nonc\u00e9 la corruption, le n\u00e9ocolonialisme, les in\u00e9galit\u00e9s, le syst\u00e8me \u00e9ducatif d\u00e9faillant. Mais les moments les plus forts, c\u2019est sans doute l\u2019album de Rapadio \u00ab Ku wet xam sa bopp \u00bb qui a boulevers\u00e9 les codes, mais aussi la g\u00e9n\u00e9ration qui a suivi avec Pacotille, Fou malade, Gaston et autres. Les autres rappeurs n\u2019ont jamais manqu\u00e9 de contester et d\u2019avoir une parole politique, que ce soit Pbs, P Froiss, Daara J, etc. Mais la tonalit\u00e9 n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 la m\u00eame. C\u2019est \u00e9galement le r\u00f4le jou\u00e9 par les rappeurs dans le mouvement Y\u2019en a Marre, fond\u00e9 en 2011. Des artistes comme Fou Malade et Thiat ont quitt\u00e9 le micro pour descendre dans la rue et mobiliser la jeunesse. Cela a chang\u00e9 l\u2019histoire politique du pays. Le rap n\u2019\u00e9tait plus seulement une expression culturelle, il \u00e9tait devenu une force politique r\u00e9elle, capable de faire bouger les foules.<\/p>\n<p>Comment des jeunes ont-ils r\u00e9ussi \u00e0 se r\u00e9ins\u00e9rer et sortir de la marginalisation gr\u00e2ce au rap ?<\/p>\n<p>Le rap a sauv\u00e9 des vies, litt\u00e9ralement. Des jeunes qui \u00e9taient sur la voie de la d\u00e9linquance, de la drogue, de l\u2019\u00e9migration clandestine, ont trouv\u00e9 dans le rap une raison de rester, de construire quelque chose. Les collectifs, les studios associatifs, les ateliers d\u2019\u00e9criture dans les quartiers, tout \u00e7a a cr\u00e9\u00e9 des espaces alternatifs. Rapper, c\u2019est apprendre \u00e0 \u00e9crire, \u00e0 penser, \u00e0 s\u2019exprimer en public, \u00e0 travailler en \u00e9quipe. C\u2019est une \u00e9cole de la vie. Beaucoup de rappeurs aujourd\u2019hui reconnus viennent de milieux tr\u00e8s difficiles et le rap a \u00e9t\u00e9 leur ascenseur social. Avant, le rap profitait du d\u00e9clin du cin\u00e9ma, et les salles ferm\u00e9es \u00e9taient devenues les salles de spectacle pour les rappeurs.<\/p>\n<p>Maintenant, quand on voit les Maisons des Cultures urbaines, les Associations comme Africulturban, Gu\u00e9diawaye Hip hop, etc., on peut bien constater comme le rap a sauv\u00e9 les jeunes.<\/p>\n<p>1988\u20132000 : peut-on parler d\u2019un \u00e2ge d\u2019or du rap s\u00e9n\u00e9galais ?<\/p>\n<p>Oui, sans h\u00e9siter. C\u2019est la p\u00e9riode fondatrice. Le rap s\u00e9n\u00e9galais s\u2019est invent\u00e9 lui-m\u00eame durant cette d\u00e9cennie, il a trouv\u00e9 sa langue, son style, ses codes, ses th\u00e8mes. On est pass\u00e9 du mim\u00e9tisme vers le \u00ab rap galsen \u00bb, qui a su forger son identit\u00e9 au carrefour des langues, des costumes, des tonalit\u00e9s musicales et des th\u00e9matiques abord\u00e9es dans les productions. Il y avait une \u00e9nergie, une puret\u00e9 dans la d\u00e9marche qui est difficile \u00e0 retrouver ensuite. Les rappeurs ne cherchaient pas \u00e0 devenir riches ou c\u00e9l\u00e8bres, ils voulaient dire des choses vraies. Et paradoxalement, c\u2019est cette authenticit\u00e9 qui les a rendus grands. On peut parler d\u2019\u00e2ge d\u2019or, oui, mais attention \u00e0 ne pas tomber dans la nostalgie aveugle, chaque \u00e9poque a ses tr\u00e9sors.<\/p>\n<p>Comment le mouvement s\u2019est-il structur\u00e9 : studios, collectifs, radios, sc\u00e8nes ?<\/p>\n<p>Il s\u2019est structur\u00e9 de mani\u00e8re organique, par la base. La reconnaissance devrait \u00eatre graduelle. \u00catre reconnu dans son quartier, ensuite dans la ville, dans le pays avant d\u2019affronter le monde. Des collectifs de quartier ont \u00e9merg\u00e9, des studios artisanaux ont ouvert, des \u00e9missions de radio comme celles de Sud Fm et Rfm ont donn\u00e9 de la visibilit\u00e9. L\u2019\u00e9mergence et le d\u00e9veloppement de la Bande Fm ont aussi eu un gros impact. Hommage \u00e0 la Radio Walf et \u00e0 Jules Junior (Rip) et son \u00e9mission Black Label, Aziz Coulibaly et autres. Les espaces comme les Maisons des cultures urbaines, la Place des cultures urbaines, les salles de Dakar sont devenues des sc\u00e8nes importantes. Tout s\u2019est construit sur la d\u00e9brouillardise, la solidarit\u00e9 entre artistes et la passion. Il n\u2019y avait pas de politique publique pour soutenir le rap \u00e0 cette \u00e9poque, c\u2019est le mouvement lui-m\u00eame qui s\u2019est organis\u00e9.<\/p>\n<p>\u00c0 quel moment le rap est-il pass\u00e9 d\u2019une culture marginale \u00e0 une parole audible nationalement ?<\/p>\n<p>Le tournant, c\u2019est autour de la fin des ann\u00e9es 90 et du d\u00e9but des ann\u00e9es 2000. Quand les m\u00e9dias ont commenc\u00e9 \u00e0 s\u2019y int\u00e9resser vraiment, quand les politiques ont compris que les rappeurs parlaient \u00e0 une jeunesse qu\u2019eux-m\u00eames n\u2019arrivaient plus \u00e0 atteindre. Le succ\u00e8s commercial de certains albums, les concerts qui rassemblaient des milliers de personnes, tout cela a l\u00e9gitim\u00e9 le rap aux yeux de la soci\u00e9t\u00e9 s\u00e9n\u00e9galaise. Ce n\u2019\u00e9tait plus de la musique de voyous, mais la voix d\u2019une g\u00e9n\u00e9ration.<\/p>\n<p>Comment le changement de r\u00e9gime en 2000 a-t-il influenc\u00e9 les rappeurs ?<\/p>\n<p>L\u2019alternance de 2000 avec l\u2019\u00e9lection d\u2019Abdoulaye Wade a cr\u00e9\u00e9 une forme d\u2019euphorie, puis de d\u00e9sillusion. Beaucoup de rappeurs avaient soutenu le changement, esp\u00e9rant une transformation profonde. Quand les promesses n\u2019ont pas \u00e9t\u00e9 tenues, le rap est devenu encore plus critique. Certains rappeurs ont \u00e9t\u00e9 tent\u00e9s par l\u2019institutionnalisation des collaborations avec le pouvoir, des nominations, ce qui a cr\u00e9\u00e9 des tensions au sein de la sc\u00e8ne. D\u2019autres ont radicalis\u00e9 leur discours. Cette p\u00e9riode a profond\u00e9ment divis\u00e9 et complexifi\u00e9 le paysage du rap s\u00e9n\u00e9galais.<\/p>\n<p>Le rap s\u2019est-il institutionnalis\u00e9 ou radicalis\u00e9 durant cette p\u00e9riode ?<\/p>\n<p>Les deux, simultan\u00e9ment, et c\u2019est l\u00e0 toute la richesse et la contradiction de cette \u00e9poque. Certains artistes ont cherch\u00e9 la reconnaissance institutionnelle, d\u2019autres ont durci le ton. Ce clivage a travers\u00e9 toute la sc\u00e8ne et continue aujourd\u2019hui. L\u2019institutionnalisation n\u2019est pas forc\u00e9ment une trahison, elle peut permettre d\u2019avoir plus de moyens, de toucher plus de public. Mais elle comporte le risque de perdre cette libert\u00e9 de parole qui est l\u2019essence m\u00eame du rap. \u00c0 c\u00f4t\u00e9, il s\u2019est aussi cr\u00e9\u00e9 une g\u00e9n\u00e9ration de rappeurs qui n\u2019\u00e9taient pas si politiques mais pensaient plus \u00e0 la musique qu\u2019\u00e0 la contestation tous azimuts.<\/p>\n<p>Les r\u00e9seaux sociaux ont-ils transform\u00e9 la nature du rap s\u00e9n\u00e9galais ?<\/p>\n<p>Profond\u00e9ment. Internet et les r\u00e9seaux sociaux ont d\u00e9mocratis\u00e9 la production et la diffusion n\u2019importe quel jeune avec un smartphone peut sortir un morceau aujourd\u2019hui. C\u2019est une r\u00e9volution. Mais \u00e7a a aussi cr\u00e9\u00e9 une inflation de contenus, une course au buzz parfois au d\u00e9triment de la profondeur. Un morceau doit \u00ab buzzer \u00bb en 24 heures sinon il est oubli\u00e9. Cette logique de l\u2019instant est en contradiction avec la tradition du rap s\u00e9n\u00e9galais, qui \u00e9tait une musique de textes denses, construits, r\u00e9fl\u00e9chis.<\/p>\n<p>La diaspora a-t-elle contribu\u00e9 \u00e0 red\u00e9finir les sonorit\u00e9s et th\u00e9matiques ?<\/p>\n<p>\u00c9norm\u00e9ment. D\u00e9j\u00e0 au d\u00e9but, il y a Mback\u00e9 Dioum et MCc Lida qui ont jou\u00e9 des r\u00f4les importants, mais il convient aussi de souligner que les premiers \u00e0 apporter des disques vinyle ont \u00e9t\u00e9 les gosses de riches et les \u00e9migr\u00e9s. Les S\u00e9n\u00e9galais de Paris, de New York, de Barcelone ont apport\u00e9 d\u2019autres influences, d\u2019autres r\u00e9alit\u00e9s, d\u2019autres sons. Ils ont cr\u00e9\u00e9 des ponts entre le \u00ab Rap galsen \u00bb et d\u2019autres sc\u00e8nes mondiales. Certains artistes de la diaspora ont aussi ramen\u00e9 des investissements, des connexions avec l\u2019industrie musicale internationale. C\u2019est une richesse, mais \u00e7a pose aussi la question de l\u2019authenticit\u00e9 : le rap s\u00e9n\u00e9galais reste-t-il s\u00e9n\u00e9galais quand il est produit \u00e0 Paris et mix\u00e9 \u00e0 Los Angeles ?<\/p>\n<p>Peut-on parler aujourd\u2019hui d\u2019un tournant historique du rap s\u00e9n\u00e9galais ?<\/p>\n<p>Oui. On est \u00e0 un carrefour. La g\u00e9n\u00e9ration des pionniers vieillit, une nouvelle g\u00e9n\u00e9ration arrive avec ses codes, ses r\u00e9f\u00e9rences, ses ambitions. Le contexte politique a chang\u00e9 avec l\u2019\u00e9lection de Bassirou Diomaye Faye en 2024 qui a donn\u00e9 des r\u00f4les importants \u00e0 des rappeurs avec les r\u00e9sultats que l\u2019on sait. Et la question \u00e9conomique se pose avec plus d\u2019acuit\u00e9, comment vivre du rap au S\u00e9n\u00e9gal ? Ces mutations font que le rap s\u00e9n\u00e9galais doit se r\u00e9inventer tout en honorant son h\u00e9ritage. C\u2019est un moment passionnant et p\u00e9rilleux \u00e0 la fois.<\/p>\n<p>L\u2019argot dans le rap s\u00e9n\u00e9galais : simple effet de style ou outil de d\u00e9marcation sociale ?<\/p>\n<p>C\u2019est bien plus qu\u2019un effet de style. L\u2019argot dans le rap s\u00e9n\u00e9galais est un marqueur identitaire fort, il dit qui tu es, d\u2019o\u00f9 tu viens, \u00e0 quel groupe tu appartiens. Parler le \u00ab leebu \u00bb, le wolof de la rue, c\u2019est une fa\u00e7on de dire : je suis authentique, je ne suis pas format\u00e9. Mais c\u2019est aussi un outil d\u2019exclusion parfois. Ceux qui ne ma\u00eetrisent pas ce code sont en dehors du cercle. C\u2019est donc \u00e0 la fois un ciment communautaire et une fronti\u00e8re sociale. C\u2019est vraiment le langage de la rue qui a \u00e9t\u00e9 po\u00e9tis\u00e9.<\/p>\n<p>Peut-on parler d\u2019un argot sp\u00e9cifiquement s\u00e9n\u00e9galais fa\u00e7onn\u00e9 par le rap ?<\/p>\n<p>Absolument. Le rap a cr\u00e9\u00e9 un vocabulaire propre qui s\u2019est ensuite diffus\u00e9 dans la langue ordinaire des jeunes s\u00e9n\u00e9galais. Des mots, des expressions n\u00e9es dans des freestyles ou des albums sont aujourd\u2019hui utilis\u00e9s dans les rues, les \u00e9coles, les r\u00e9seaux sociaux. C\u2019est la preuve que le rap n\u2019a pas seulement accompagn\u00e9 la culture, mais l\u2019a produite. On y retrouve toutes les langues, mais aussi tous les types d\u2019argot. Par ailleurs, la dimension cryptique doit \u00eatre relativis\u00e9e et l\u2019accent mis plus sur la dimension identitaire.<\/p>\n<p>Comment s\u2019articulent wolof urbain, fran\u00e7ais populaire et emprunts anglophones ?<\/p>\n<p>C\u2019est un m\u00e9lange savamment dos\u00e9 qui refl\u00e8te la r\u00e9alit\u00e9 sociolinguistique du S\u00e9n\u00e9gal. Le wolof est la colonne vert\u00e9brale, la langue du coeur et de la rue. Le fran\u00e7ais apporte une dimension intellectuelle, parfois ironique. L\u2019anglais, emprunt\u00e9 au rap am\u00e9ricain, donne une couleur internationale, une appartenance \u00e0 une culture globale. Ce m\u00e9lange n\u2019est pas du hasard, c\u2019est une strat\u00e9gie narrative consciente. Chaque langue est utilis\u00e9e pour ses effets sp\u00e9cifiques, selon l\u2019\u00e9motion \u00e0 transmettre.<\/p>\n<p>Le \u00ab code-switching \u00bb traduit-il une identit\u00e9 fragment\u00e9e ou plurielle ?<\/p>\n<p>Plurielle, sans aucun doute. Le \u00ab code-switching \u00bb dans le rap s\u00e9n\u00e9galais, c\u2019est la traduction musicale d\u2019une identit\u00e9 qui assume plusieurs appartenances simultan\u00e9ment. Un rappeur s\u00e9n\u00e9galais est \u00e0 la fois africain, wolof, francophone, citoyen du monde. Il a une religion dans laquelle on le baigne depuis l\u2019enfance. C\u2019est pourquoi passer d\u2019une langue \u00e0 l\u2019autre en quelques secondes, c\u2019est montrer cette complexit\u00e9, cette richesse.<\/p>\n<p>Le rap rel\u00e8ve-t-il davantage de la narration, de la d\u00e9nonciation ou de la performance identitaire ?<\/p>\n<p>Il rel\u00e8ve des trois \u00e0 la fois, et c\u2019est sa force. Le meilleur rap s\u00e9n\u00e9galais est narratif -il raconte des histoires de vie avec une pr\u00e9cision cin\u00e9matographique. R\u00e9\u00e9coutez Khouman et comment il raconte avec po\u00e9sie des choses qui auraient paru banales. Il est d\u00e9nonciateur -il nomme les coupables, les injustices, les hypocrisies. R\u00e9\u00e9coutez Keyti qui en est le vrai ma\u00eetre. Et il est performatif, il construit et affirme une identit\u00e9. Revisitez Awadi et Gaston, et m\u00eame les jeunes rappeurs de cette g\u00e9n\u00e9ration. Ces trois dimensions ne s\u2019excluent pas, elles se renforcent mutuellement. C\u2019est pour \u00e7a que le rap est le genre artistique le plus complet qui soit.<\/p>\n<p>Comment analyser la dimension pol\u00e9mique du discours rap ?<\/p>\n<p>La pol\u00e9mique dans le rap, c\u2019est une strat\u00e9gie \u00e0 la fois argumentative et esth\u00e9tique. Argumentative parce qu\u2019elle force l\u2019adversaire, le pouvoir, la soci\u00e9t\u00e9, un autre rappeur \u00e0 r\u00e9pondre, \u00e0 se justifier.<br \/>Esth\u00e9tique parce qu\u2019elle cr\u00e9e du spectacle, de la tension, de l\u2019\u00e9motion. Provoquer, c\u2019est aussi une fa\u00e7on d\u2019obliger les gens \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir, \u00e0 prendre position. Le rap s\u00e9n\u00e9galais a toujours compris \u00e7a.<\/p>\n<p>Propos recueillis par Amadou K\u00c9B\u00c9<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"Longtemps consid\u00e9r\u00e9 comme une simple expression juv\u00e9nile ou une musique de contestation urbaine, le rap s\u2019est impos\u00e9 comme&hellip;\n","protected":false},"author":2,"featured_media":44408,"comment_status":"","ping_status":"","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[84],"tags":[17957,1578,11],"class_list":{"0":"post-44407","1":"post","2":"type-post","3":"status-publish","4":"format-standard","5":"has-post-thumbnail","7":"category-senegal","8":"tag-mamadou-drame","9":"tag-rap","10":"tag-senegal"},"share_on_mastodon":{"url":"","error":""},"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/44407","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=44407"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/44407\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/wp-json\/wp\/v2\/media\/44408"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=44407"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=44407"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=44407"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}