{"id":58006,"date":"2026-03-28T10:54:10","date_gmt":"2026-03-28T10:54:10","guid":{"rendered":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/58006\/"},"modified":"2026-03-28T10:54:10","modified_gmt":"2026-03-28T10:54:10","slug":"enieme-assaut-contre-lidentite-maroc-hebdo","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/58006\/","title":{"rendered":"\u00c9nieme assaut contre l\u2019identit\u00e9 | Maroc Hebdo"},"content":{"rendered":"<p class=\"first-letter:text-[4rem] first-letter:text-red-500 first-letter:font-bold first-letter:float-left first-letter:pt-4 first-letter:pr-4\">Avec Assaut contre la frontiere, Leila Slimani signe un texte court, personnel, presque intime, qui se veut une m\u00e9ditation sur les fronti\u00e8res de la langue et de soi. Mais d\u00e8s les premi\u00e8res pages, le lecteur averti reconna\u00eet le refrain habituel : une Franco-Marocaine de bonne famille raconte sa \u00ab honte \u00bb de ne pas ma\u00eetriser l\u2019arabe, sa langue maternelle fant\u00f4me, et transforme cette lacune intime en r\u00e9quisitoire contre une soci\u00e9t\u00e9 d\u2019origine pr\u00e9sent\u00e9e comme incapable de transmettre, conservatrice par essence, \u00e9touffante par nature. Le style est fluide, l\u2019\u00e9criture \u00e9l\u00e9gante, comme toujours chez Slimani ; pourtant le propos reste pr\u00e9visible, convenu, presque m\u00e9canique.<br \/>L\u2019identit\u00e9 marocaine y appara\u00eet une fois de plus comme un carcan dont il faut s\u2019extraire pour devenir pleinement soi. La France, terre d\u2019accueil et de lumi\u00e8re, offre le salut ; le pays d\u2019origine, r\u00e9duit \u00e0 ses traditions patriarcales et \u00e0 son rapport compliqu\u00e9 \u00e0 la modernit\u00e9, devient le d\u00e9cor sombre d\u2019une \u00e9mancipation n\u00e9cessaire. Manich\u00e9isme pur, sans d\u00e9tour.On pourrait saluer le courage de l\u2019aveu. On y voit surtout une strat\u00e9gie litt\u00e9raire \u00e9prouv\u00e9e. Slimani ne fait pas exception : elle s\u2019inscrit dans une lign\u00e9e bien fran\u00e7aise de voix maghr\u00e9bines exil\u00e9es qui ont b\u00e2ti leur l\u00e9gitimit\u00e9 sur la d\u00e9construction syst\u00e9matique de leurs soci\u00e9t\u00e9s d\u2019origine. Abdellah Ta\u00efa, avec une crudit\u00e9 parfois spectaculaire, a fait de l\u2019homosexualit\u00e9 r\u00e9prim\u00e9e au Maroc le c\u0153ur battant de son \u0153uvre (L\u2019Arm\u00e9e du salut, Une m\u00e9lancolie arabe) ; Kamel Daoud, dans Meursault, contre-enqu\u00eate et ses chroniques alg\u00e9roises, n\u2019a cess\u00e9 de pointer l\u2019islamisme, l\u2019hypocrisie collective et la stagnation post-coloniale comme des maladies cong\u00e9nitales. D\u2019autres, moins c\u00e9l\u00e8bres mais tout aussi actifs dans le champ \u00e9ditorial parisien, reprennent le m\u00eame motif : la soci\u00e9t\u00e9 arabe ou musulmane comme espace de l\u2019oppression, l\u2019individu lib\u00e9ral comme h\u00e9ros solitaire qui trouve enfin sa voix en fran\u00e7ais, sur les ondes de France Inter ou dans les pages du Monde. Cette posture n\u2019est pas innocente. Elle r\u00e9pond \u00e0 une attente pr\u00e9cise de l\u2019intelligentsia fran\u00e7aise, encore impr\u00e9gn\u00e9e, malgr\u00e9 les discours d\u00e9coloniaux de fa\u00e7ade, d\u2019un orientalisme qui n\u2019a jamais vraiment disparu. On y fantasme toujours le monde musulman comme un bloc monolithique : m\u00e9chante soci\u00e9t\u00e9 conservatrice, rigide, misogyne, obscurantiste ; gentils individus lib\u00e9raux, \u00e9mancip\u00e9s, cosmopolites, qui ont eu la bonne id\u00e9e de choisir Paris plut\u00f4t que Rabat ou Alger. Le sch\u00e9ma est commode. Il permet \u00e0 l\u2019Occident de se sentir sup\u00e9rieur sans culpabilit\u00e9 excessive : \u00ab Voyez, m\u00eame eux le disent ! \u00bb Et il assure aux auteurs concern\u00e9s une place enviable : Goncourt, prix M\u00e9dicis, tribunes m\u00e9diatiques, traductions, invitations au Festival d\u2019Avignon. La reconnaissance est \u00e0 la hauteur du service rendu au r\u00e9cit dominant.Pourtant, cette litt\u00e9rature de l\u2019assaut permanent contre l\u2019identit\u00e9 d\u2019origine \u00e9vite soigneusement la complexit\u00e9. Elle ignore les h\u00e9ritages coloniaux qui ont fractur\u00e9 les soci\u00e9t\u00e9s maghr\u00e9bines sans les moderniser compl\u00e8tement. Elle passe sous silence les dynamiques internes de r\u00e9sistance : mouvements f\u00e9ministes marocains ou alg\u00e9riens n\u00e9s sur place, classes moyennes urbaines qui n\u00e9gocient leur modernit\u00e9 sans renier tout, jeunes g\u00e9n\u00e9rations qui inventent des formes hybrides de culture entre tradition et mondialisation. Elle essentialise le conservatisme comme une essence \u00e9ternelle plut\u00f4t que comme une r\u00e9action d\u00e9fensive face \u00e0 la globalisation, \u00e0 la corruption des \u00e9lites ou \u00e0 la violence \u00e9conomique. Au lieu d\u2019analyser ces strates \u2013 historiques, sociales, \u00e9conomiques \u2013, elle pr\u00e9f\u00e8re le binarisme simpliste qui pla\u00eet au public hexagonal : ici le mal collectif, l\u00e0 le salut individuel.<br \/>Ta\u00efa et Daoud ont ouvert la voie ; Slimani la consolide avec ce petit livre \u00e9l\u00e9gant qui se lit comme un aveu mais fonctionne comme une confirmation.On ne reprochera pas \u00e0 ces auteurs d\u2019exercer leur libert\u00e9 de critique. On regrettera, en revanche, qu\u2019ils la mettent presque exclusivement au service d\u2019un regard ext\u00e9rieur qui, sous couvert d\u2019universalisme, reconduit les vieux sch\u00e9mas orientalistes. Ils ne trahissent pas leur culture ; ils la simplifient pour mieux la vendre. R\u00e9sultat : une litt\u00e9rature qui, au lieu d\u2019\u00e9clairer la complexit\u00e9 du monde arabe contemporain, la r\u00e9duit \u00e0 un d\u00e9cor utile pour la bonne conscience fran\u00e7aise. Un assaut de plus, \u00e9l\u00e9gant, bien \u00e9crit, mais terriblement pr\u00e9visible.Il serait temps, peut-\u00eatre, d\u2019exiger autre chose : des voix qui refusent le manich\u00e9isme, qui osent dire que les soci\u00e9t\u00e9s maghr\u00e9bines sont \u00e0 la fois conservatrices et modernes, opprimantes et cr\u00e9atives, fig\u00e9es et en mouvement.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"Avec Assaut contre la frontiere, Leila Slimani signe un texte court, personnel, presque intime, qui se veut une&hellip;\n","protected":false},"author":2,"featured_media":58007,"comment_status":"","ping_status":"","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[83],"tags":[22315,242,14328,86],"class_list":{"0":"post-58006","1":"post","2":"type-post","3":"status-publish","4":"format-standard","5":"has-post-thumbnail","7":"category-maroc","8":"tag-abdessamad-naimi","9":"tag-actualites","10":"tag-chronique","11":"tag-maroc"},"share_on_mastodon":{"url":"https:\/\/pubeurope.com\/@afrique\/116306435286251473","error":""},"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/58006","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=58006"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/58006\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/wp-json\/wp\/v2\/media\/58007"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=58006"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=58006"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=58006"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}