{"id":65704,"date":"2026-04-04T07:30:05","date_gmt":"2026-04-04T07:30:05","guid":{"rendered":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/65704\/"},"modified":"2026-04-04T07:30:05","modified_gmt":"2026-04-04T07:30:05","slug":"le-cri-des-gardes-le-foudroyant-retour-de-claire-denis-en-afrique","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/65704\/","title":{"rendered":"\u201cLe Cri des gardes\u201d : le foudroyant retour de Claire Denis en Afrique"},"content":{"rendered":"<p>S\u2019inspirant d\u2019une pi\u00e8ce de Bernard-Marie Kolt\u00e8s, la cin\u00e9aste en transpose avec brio l\u2019atmosph\u00e8re de huis clos nocturne et l\u2019ampleur tragique.\u00a0<\/p>\n<p>Dans un paysage surexpos\u00e9 par le soleil, une femme noire drap\u00e9e de noir s\u2019avance vers nous. Comme on porte un enfant dans ses bras, elle serre contre son sein une feuille de palmier qu\u2019elle va d\u00e9poser sur une flaque d\u2019eau rougie par la lat\u00e9rite. Ce pr\u00e9lude au Cri des gardes est un avertissement\u00a0: cette offrande est un geste de gratitude qui pleure en silence. Cette lady africaine est en deuil de notre monde et de ce que les humain\u00b7es lui infligent.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s cette ouverture solaire, le reste du r\u00e9cit sera majoritairement nocturne. Toute une nuit dans un vaste chantier de travaux publics dirig\u00e9 par des hommes blancs, claquemur\u00e9 derri\u00e8re des grillages coiff\u00e9s de barbel\u00e9s et surveill\u00e9 par des gardiens en armes post\u00e9s dans des miradors. C\u2019est un camp de la mort, celle de Nouofia, un jeune ouvrier noir d\u00e9c\u00e9d\u00e9 dans des conditions douteuses. Son grand fr\u00e8re Alboury vient r\u00e9clamer son corps. Horn, le responsable du chantier, rechigne \u00e0 le lui restituer.<\/p>\n<p>Le Cri des gardes est inspir\u00e9 par la pi\u00e8ce Combat de n\u00e8gre et de chiens de Bernard-Marie Kolt\u00e8s. Pour go\u00fbter la magnificence de cette adaptation \u00e9crite par Claire Denis avec Suzanne Lindon, il vaut mieux parler de traduction d\u2019une langue \u00e9trang\u00e8re, le th\u00e9\u00e2tre, \u00e0 une autre, tout aussi \u00e9trange, le cin\u00e9ma, l\u2019anglais v\u00e9hiculaire faisant le lien. Le Cri des gardes est une belle infid\u00e8le loyale qui exprime la porosit\u00e9 des points de vue, sans qu\u2019aucun ne surplombe les autres.<\/p>\n<p>Loin du clich\u00e9 rabat-joie du th\u00e9\u00e2tre film\u00e9, Le Cri des gardes est un western mythologique, les pieds sur terre. Un nocturne au sens musical\u00a0: mouvements lents, ornements m\u00e9lodiques, acc\u00e9l\u00e9rations soudaines. Le cri des gardes qui ponctue le r\u00e9cit est une ritournelle entonn\u00e9e par le ch\u0153ur des gardiens d\u2019un mirador \u00e0 l\u2019autre. Un chant qui rassure \u2013\u00a0\u201ctout va bien\u201d, disent ces fant\u00f4mes de la nuit\u00a0\u2013 et alarme, puisque rien ne va jamais tout \u00e0 fait bien. \u00c0 leurs pieds, de chaque c\u00f4t\u00e9 des grillages, deux blocs d\u2019hommes. Horn, granit blanc, et Alboury, diamant noir. Traduit autrement\u00a0: Matt Dillon et Isaach de Bankol\u00e9, tous deux fabuleux, au physique comme au moral, irradiants de beaut\u00e9 mature. Ils ne s\u2019affrontent pas, ils dialoguent avec la crainte, le tremblement, ils n\u00e9gocient avec la\u00a0mort du jeune Nouofia qui les unit comme deux fr\u00e8res de larmes et les d\u00e9sunit, jumeaux irr\u00e9conciliables.<\/p>\n<p>D\u2019autres grand\u00b7es br\u00fbl\u00e9\u00b7es de la vie imposent leur consistance\u00a0: Cal, le bras droit de Horn, et Leone, jeune \u00e9pouse de\u00a0ce dernier, qui d\u00e9barque dans la poussi\u00e8re avec trop de valises et des chaussures \u00e0 talons. L\u00e0 encore, le choc est physique et sensuel\u00a0: Tom Blyth, parangon de virilit\u00e9 inqui\u00e9tante, et Mia McKenna-Bruce, poup\u00e9e immature mutant en Antigone imm\u00e9moriale, messag\u00e8re de la v\u00e9rit\u00e9 dans sa petite robe rouge\u00a0: oui, un crime a eu lieu, oui, il y a de l\u2019amour entre Horn l\u2019\u00e9mascul\u00e9 et\u00a0Cal\u00a0le survolt\u00e9 sexuel plus fragile qu\u2019une porcelaine.<\/p>\n<p>Ce film n\u2019est ni touristique ni ethnographique. M\u00eame s\u2019il montre le\u00a0pays qui r\u00f4de alentour \u2013\u00a0les pistes, la\u00a0brousse, un troupeau de z\u00e9bus\u00a0\u2013, il\u00a0parle surtout d\u2019un entre-monde blanc confront\u00e9 au myst\u00e8re, voire au chamanisme, dans ce continent des peurs et des d\u00e9sirs fantasm\u00e9s qu\u2019est pour nous autres l\u2019Afrique. Dans les souterrains du Cri des gardes, c\u2019est Le\u00a0C\u0153ur des t\u00e9n\u00e8bres de Joseph Conrad qui bat \u00e0 tout rompre. Des souterrains d\u2019o\u00f9 fulgurent quelques lueurs, sinon \u00e0\u00a0quoi bon les filmer\u00a0: Alboury qui, \u00e0\u00a0l\u2019aurore, quittant le camp en portant le\u00a0cadavre de son fr\u00e8re, croise un groupe d\u2019\u00e9coliers, sans doute indiff\u00e9rents \u00e0 son malheur mais pr\u00e9pos\u00e9s au bonheur de l\u2019avenir. Ou encore, comme une permanence bienfaisante, un bain de minuit, cette obscurit\u00e9 rendue lumineuse par l\u2019image ensorcelante d\u2019\u00c9ric Gautier. Le Cri des gardes m\u00e9rite notre amour fou puisque c\u2019est un film qui nous aime \u00e0 la folie.<\/p>\n<p>Le Cri des gardes de Claire Denis, avec\u00a0Isaach de Bankol\u00e9, Matt Dillon, Mia McKenna-Bruce (Fra., S\u00e9n., 2025, 1\u2009h\u200949). En salle le 8\u00a0avril.\u00a0<\/p>\n<p>\u00a0<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"S\u2019inspirant d\u2019une pi\u00e8ce de Bernard-Marie Kolt\u00e8s, la cin\u00e9aste en transpose avec brio l\u2019atmosph\u00e8re de huis clos nocturne et&hellip;\n","protected":false},"author":2,"featured_media":65705,"comment_status":"","ping_status":"","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":"","_share_on_mastodon":"0"},"categories":[4],"tags":[6,24760,24325,24761],"class_list":["post-65704","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","category-afrique","tag-afrique","tag-cafeyn","tag-claire-denis","tag-matt-dillon"],"share_on_mastodon":{"url":"https:\/\/pubeurope.com\/@afrique\/116345269293085002","error":""},"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/65704","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=65704"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/65704\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/wp-json\/wp\/v2\/media\/65705"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=65704"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=65704"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=65704"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}