{"id":92957,"date":"2026-05-04T18:57:16","date_gmt":"2026-05-04T18:57:16","guid":{"rendered":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/92957\/"},"modified":"2026-05-04T18:57:16","modified_gmt":"2026-05-04T18:57:16","slug":"najib-mahfoudh-conteur-dune-egypte-reelle-et-illusoire-nawaat","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/92957\/","title":{"rendered":"Najib Mahfoudh : Conteur d\u2019une \u00c9gypte r\u00e9elle et illusoire \u2013 Nawaat"},"content":{"rendered":"<p>C\u2019est gr\u00e2ce \u00e0 mon p\u00e8re, qu\u2019il repose en paix, que j\u2019ai d\u00e9couvert les \u0153uvres de Najib Mahfoudh. \u00c0 travers ses romans, j\u2019ai pu visiter une \u00c9gypte \u00e0 la fois profond\u00e9ment r\u00e9elle (ancr\u00e9e dans les ruelles du Caire, la vie quotidienne des petites gens et les soubresauts de l\u2019histoire) et \u00e9trangement illusoire, o\u00f9 le r\u00e9alisme se mue en all\u00e9gorie pour mieux r\u00e9v\u00e9ler les aspirations et les illusions de l\u2019\u00e2me humaine. Ce cadeau que m\u2019a offert mon p\u00e8re reste l\u2019un des plus pr\u00e9cieux. Il m\u2019a ouvert les portes d\u2019un univers litt\u00e9raire qui ne cesse de me toucher, parce qu\u2019il parle de nous, de nos espoirs, de nos douleurs, et de cette \u00c9gypte qui change sans jamais vraiment se m\u00e9tamorphoser.<\/p>\n<p>Un n\u00e9o-r\u00e9alisme particulier<\/p>\n<p>Premier \u00e9crivain arabe couronn\u00e9 par le prix Nobel de litt\u00e9rature, Mahfoudh n\u2019est pas seulement un romancier. Il est le chroniqueur fid\u00e8le et critique d\u2019une nation en pleine mutation. Son \u0153uvre immense (plus de trente-cinq romans et des centaines de nouvelles) s\u2019inscrit dans ce que l\u2019on peut appeler un n\u00e9o-r\u00e9alisme particulier : un r\u00e9alisme social ancr\u00e9 dans le concret le plus quotidien, qui \u00e9volue pourtant vers des dimensions psychologiques, existentielles et m\u00eame all\u00e9goriques, sans jamais perdre son attachement visc\u00e9ral \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 \u00e9gyptienne. Ce fil conducteur traverse toute sa production et donne \u00e0 ses livres une force unique : ils sont \u00e0 la fois miroir fid\u00e8le de la soci\u00e9t\u00e9 cairote et fen\u00eatre ouverte sur les grandes questions humaines.<\/p>\n<p>Au d\u00e9but de sa carri\u00e8re, apr\u00e8s quelques tentatives historiques, Mahfoudh ancre fermement son \u00e9criture dans le r\u00e9alisme social. Il publie des romans qui peignent avec une pr\u00e9cision presque documentaire la vie des quartiers populaires du Caire. Khan al Khalili (Le Cort\u00e8ge des Vivants), Zouqaq al Midaq ( Passage des Miracles) et surtout la c\u00e9l\u00e8bre Trilogie du Caire en sont les exemples les plus aboutis.<\/p>\n<p>Dans Zouqaq al Midaq, l\u2019all\u00e9e \u00e9troite devient un microcosme de toute l\u2019\u00c9gypte. On y sent les odeurs de friture et d\u2019encens, on entend les disputes des voisins, on suit le destin de personnages ordinaires : la belle Hamida qui r\u00eave d\u2019une vie meilleure, le barbier qui observe tout, le vieux po\u00e8te qui r\u00e9cite des vers pour quelques pi\u00e8ces. Mahfoudh ne juge pas de haut. Il d\u00e9crit avec une empathie profonde ces petites gens pris entre tradition et modernit\u00e9, entre occupation et aspirations. Le n\u00e9o-r\u00e9alisme ici est sensoriel, presque cin\u00e9matographique. Rien n\u2019est id\u00e9alis\u00e9. La pauvret\u00e9, l\u2019hypocrisie sociale, le poids des conventions familiales sont montr\u00e9s sans fard, mais avec une tendresse qui rend les personnages profond\u00e9ment humains.<\/p>\n<p>La Trilogie du Caire porte cette approche \u00e0 son sommet. \u00c0 travers trois g\u00e9n\u00e9rations d\u2019une m\u00eame famille dans le quartier de Jamaliya, Mahfoudh raconte l\u2019histoire de l\u2019\u00c9gypte elle-m\u00eame. On y voit le p\u00e8re autoritaire, les fils tiraill\u00e9s entre religion, nationalisme et communisme, les femmes qui luttent pour exister dans un monde d\u2019hommes. C\u2019est une fresque vivante, o\u00f9 chaque d\u00e9tail (une tasse de th\u00e9, une pri\u00e8re du soir, une discussion politique\u2026) r\u00e9v\u00e8le une v\u00e9rit\u00e9 plus large sur la soci\u00e9t\u00e9 \u00e9gyptienne.<\/p>\n<p>Pourtant, m\u00eame dans cette p\u00e9riode, la plus ancr\u00e9e dans le r\u00e9el, Mahfoudh glisse d\u00e9j\u00e0 une dimension int\u00e9rieure. Des romans comme Al Sarab (Le Mirage) ou Bidaya wa Nihaya (Vienne la Nuit) explorent les tourments psychologiques de personnages \u00e9cras\u00e9s par la soci\u00e9t\u00e9 ou par leurs propres illusions. Son n\u00e9o-r\u00e9alisme n\u2019est jamais platement documentaire. Il est habit\u00e9 par l\u2019\u00e2me humaine, ses faiblesses et ses r\u00eaves impossibles.<\/p>\n<p>C\u2019est avec Awled Haretna (Les Fils de la M\u00e9dina) que le r\u00e9alisme se transfigure en quelque chose de plus vaste et d\u2019illusoire. Le roman, qui a provoqu\u00e9 un immense scandale et a longtemps \u00e9t\u00e9 interdit en \u00c9gypte, se pr\u00e9sente comme l\u2019histoire d\u2019une ruelle du Caire sur plusieurs g\u00e9n\u00e9rations. Mais derri\u00e8re cette fa\u00e7ade r\u00e9aliste se cache une all\u00e9gorie puissante de l\u2019histoire humaine tout enti\u00e8re : chaque personnage portant en lui l\u2019ombre d\u2019un proph\u00e8te, d\u2019un dieu, d\u2019une r\u00e9volution.<\/p>\n<p>La ruelle reste concr\u00e8te : on y sent toujours les m\u00eames odeurs, les m\u00eames injustices, les m\u00eames petits tyrans qui oppriment les faibles. Mais elle devient aussi le th\u00e9\u00e2tre universel des luttes entre pouvoir, foi, justice et oppression. Mahfoudh montre que les grandes id\u00e9es comme la religion, la r\u00e9volution ou la science\u2026 finissent souvent par trahir les espoirs du peuple. C\u2019est poignant, presque pessimiste, mais jamais d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9. Il reste toujours une petite lueur, une possibilit\u00e9 de changement.<\/p>\n<p>Du social vers l\u2019all\u00e9gorique comme \u00e9volution\u00a0<\/p>\n<p>Ce glissement du social vers l\u2019all\u00e9gorique ne constitue pas une rupture, mais une \u00e9volution naturelle. Mahfoudh n\u2019abandonne jamais l\u2019ancrage dans le r\u00e9el \u00e9gyptien. M\u00eame dans ses \u0153uvres plus exp\u00e9rimentales, la ruelle, le quartier, les petites gens restent le c\u0153ur battant du r\u00e9cit. Le n\u00e9o-r\u00e9alisme devient alors un outil critique puissant : il permet de dire, sous le voile du symbole, ce que la censure rendait difficile \u00e0 exprimer \u00e0 voix haute.<\/p>\n<p>Ce qui me touche le plus chez Mahfoudh, c\u2019est cette capacit\u00e9 \u00e0 rendre l\u2019\u00c9gypte \u00e0 la fois tr\u00e8s r\u00e9elle et tr\u00e8s illusoire. R\u00e9elle, parce qu\u2019il d\u00e9crit avec une pr\u00e9cision in\u00e9gal\u00e9e les caf\u00e9s enfum\u00e9s, les tramways bond\u00e9s, les familles \u00e9touff\u00e9es par les traditions, les jeunes qui r\u00eavent d\u2019ailleurs. Illusoire, parce qu\u2019il transforme ces ruelles en miroir de l\u2019humanit\u00e9 enti\u00e8re : nos illusions de pouvoir, nos qu\u00eates de justice, nos \u00e9checs r\u00e9p\u00e9t\u00e9s, mais aussi notre r\u00e9silience.\u00a0<\/p>\n<p>Son regard reste celui d\u2019un observateur bienveillant et lucide. Il n\u2019y a pas de h\u00e9ros grandioses chez lui, seulement des hommes et des femmes ordinaires qui portent le poids de l\u2019Histoire. C\u2019est peut-\u00eatre pour cela que son \u0153uvre parle encore si fort aujourd\u2019hui. L\u2019\u00c9gypte contemporaine avec ses in\u00e9galit\u00e9s, ses tensions entre tradition et modernit\u00e9, ses aspirations \u00e0 la dignit\u00e9, continue de se reconna\u00eetre dans ces pages \u00e9crites il y a des d\u00e9cennies.<\/p>\n<p>En refermant un de ses livres, on ne sort pas indemne. On a tra\u00een\u00e9 ses sandales dans les ruelles de Jamaliya, bu un th\u00e9 trop sucr\u00e9 avec des personnages qui n\u2019existent pas mais qu\u2019on n\u2019oubliera jamais. On a pleur\u00e9 des \u00e9checs qui ressemblaient aux n\u00f4tres. Et puis on a referm\u00e9 la derni\u00e8re page avec cette sensation \u00e9trange : ni tout \u00e0 fait tristesse, ni tout \u00e0 fait espoir. Celle que laissent les grandes \u0153uvres : le sentiment d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 vu.<\/p>\n<p>Parce que c\u2019est \u00e7a, au fond, le g\u00e9nie de Mahfoudh. Il ne cherche pas \u00e0 embellir l\u2019\u00c9gypte, ni \u00e0 la condamner. Il la tient dans ses paumes comme on tient quelque chose de pr\u00e9cieux et d\u2019ab\u00eem\u00e9 \u00e0 la fois. Et dans ces paumes, on reconna\u00eet quelque chose qui nous d\u00e9passe : l\u2019humanit\u00e9 dans ce qu\u2019elle a de plus t\u00eatu. Cette fa\u00e7on qu\u2019elle a de s\u2019effondrer, de se relever, et de recommencer \u00e0 r\u00eaver malgr\u00e9 tout.<\/p>\n<p>L\u2019\u00c9gypte de Mahfoudh n\u2019appartient pas au pass\u00e9. Elle respire encore. Dans chaque in\u00e9galit\u00e9 tue, chaque tradition qui \u00e9touffe, chaque jeune qui regarde l\u2019horizon avec plus de d\u00e9sir que de certitude. Elle est l\u00e0, intacte, reconnaissable. Ses ruelles sont poussi\u00e9reuses et \u00e9ternelles.<\/p>\n<p>Mon p\u00e8re m\u2019a offert \u00e7a sans le savoir vraiment. Ou peut-\u00eatre qu\u2019il le savait, lui qui lisait comme on prie, en silence, avec tout le corps. Il m\u2019a tendu un livre un jour, et sans un mot de trop, il m\u2019a dit: voil\u00e0 ce que nous sommes. Je n\u2019ai pas tout compris tout de suite. La litt\u00e9rature, \u00e7a se d\u00e9pose lentement, comme le sable sur une ruelle du Caire.<\/p>\n<p>Notes:<\/p>\n<p>Khan al Khalili, roman 1946 (trad. fran\u00e7aise Le Cort\u00e8ge des vivants, 1999)\u00a0<\/p>\n<p>Zouqaq al midaq, roman 1947 (trad. fran\u00e7aise Passage des Miracles, 1970)<\/p>\n<p>Al Sarab, roman 1948 (trad. fran\u00e7aise Chim\u00e8res, 1992)<\/p>\n<p>Bidaya wa nihaya, roman 1949 (trad. fran\u00e7aise Vienne la nuit, 1996)<\/p>\n<p>Awled Haretna, roman 1959 (trad. fran\u00e7aise Les Fils de la m\u00e9dina, 1991)\u00a0<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"C\u2019est gr\u00e2ce \u00e0 mon p\u00e8re, qu\u2019il repose en paix, que j\u2019ai d\u00e9couvert les \u0153uvres de Najib Mahfoudh. \u00c0&hellip;\n","protected":false},"author":2,"featured_media":92958,"comment_status":"","ping_status":"","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[122],"tags":[4714,2779,139,4712,4713,4715,1070,124],"class_list":{"0":"post-92957","1":"post","2":"type-post","3":"status-publish","4":"format-standard","5":"has-post-thumbnail","7":"category-egypte","8":"tag-democracy","9":"tag-democratie","10":"tag-egypte","11":"tag-journalism","12":"tag-journalisme","13":"tag-public-interest-journalism","14":"tag-tunisia","15":"tag-tunisie"},"share_on_mastodon":{"url":"https:\/\/pubeurope.com\/@afrique\/116517840104782431","error":""},"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/92957","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=92957"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/92957\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/wp-json\/wp\/v2\/media\/92958"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=92957"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=92957"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/afrique\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=92957"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}