Cette découverte a eu lieu en début d’année 2026, mais elle mérite qu’on s’y attarde : une équipe de scientifiques étudiant la vallée du Dadès, dans le Haut Atlas central marocain, a identifié des structures en forme de rides et de plissements dans des roches sédimentaires profondes. Ces textures, baptisées « structures plissées » ou wrinkle structures, étaient jusque-là associées aux tapis microbiens photosynthétiques des zones littorales.
Les trouver à plus de 180 mètres de profondeur, là où la lumière du soleil n’atteint jamais, bouleverse les hypothèses établies sur la vie microbienne ancienne dans les fonds océaniques.
Des structures qui n’auraient pas dû survivre
La géologue et paléoecologue Rowan Martindale, de l’Université du Texas à Austin, marchait sur des turbidites (des dépôts formés par des coulées sous-marines de débris) quand elle a repéré quelque chose d’anormal. Par-dessus les ondulations classiques du sédiment, de fines crêtes plissées semblaient surgir, incongrues dans ce contexte.

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Les amoureux de la nature et des promenades en montagne auront certainement déjà remarqué la présence, dans certaines roches, de coquillages fossiles. Si aujourd’hui la tectonique des plaques permet d’expliquer comment ces restes d’animaux marins sont arrivés là, leur présence est pendant bien longtemps restée un mystère…. Lire la suite
Les structures plissées se forment habituellement ainsi :
Des algues ou bactéries colonisent le fond sableux en zones peu profondes, éclairées.Elles créent des tapis cohésifs qui impriment leur texture à la surface du sédiment.Ces empreintes se fossilisent si elles sont rapidement recouvertes avant d’être perturbées.
Problème : ces structures disparaissent presque systématiquement dans les roches de moins de 540 millions d’années, car les animaux fouisseurs détruisent ces délicates empreintes. Or, les roches marocaines datent de 180 millions d’années, une période où la faune marine était bien active. Que ces textures aient survécu est remarquable.

Des structures plissées décelées dans des roches sédimentaires profondes du Haut Atlas marocain révèlent l’existence de tapis microbiens chimiosynthétiques, bouleversant les connaissances sur la vie ancienne dans les fonds océaniques. © Rowan Martindale, paléoécologue et géobiologiste, Université du Texas, Austin (États-Unis)
La chimiosynthèse, clé de l’énigme des fonds obscurs
Pour Martindale et son collègue Stéphane Bodin, de l’université d’Aarhus, l’explication photosynthétique était impossible. À 180 mètres de profondeur minimum, aucun rayon lumineux ne pénètre. Il fallait donc une autre source d’énergie pour les microbes.
Les analyses chimiques ont fourni un indice décisif : les sédiments directement sous les structures présentaient des niveaux élevés de carbone, signe caractéristique d’une activité biologique. La comparaison avec des images récentes captées par des submersibles télécommandés dans des zones abyssales a confirmé que des tapis microbiens existent bien aujourd’hui dans ces environnements sans lumière. Ils sont produits par des bactéries chimiosynthétiques, c’est-à-dire des organismes qui tirent leur énergie de réactions chimiques plutôt que du soleil.

Les plus vieilles bactéries du monde… n’en seraient pas
Les traces fossiles de bactéries, vieilles de 3,5 milliards d’années dans le désert de Pilbara en Australie, ne seraient en fait que des minéraux inorganiques. Une nouvelle fois, l’hypothèse d’une origine biologique est contestée par une analyse, notamment en spectroscopie Raman. Mais l’existence de formes vivantes à cette époque n’est cependant pas rejetée…… Lire la suite
Le scénario proposé par l’équipe est cohérent : les coulées de turbidites transportent nutriments et matière organique vers les grands fonds, tout en appauvrissant l’oxygène local. Dans ces fenêtres entre deux coulées, les bactéries colonisent le fond, forment leurs tapis, et impriment leurs rides dans le sédiment. La coulée suivante enterre parfois le tout et préserve ainsi l’empreinte pour des millions d’années.
Cette découverte ouvre une piste concrète pour les géologues : si les structures plissées peuvent être produites par des microbes chimiosynthétiques, alors des dizaines de gisements sédimentaires profonds, jusqu’ici ignorés dans les inventaires paléontologiques, pourraient receler des preuves de vie ancienne inexploitées.