Des internautes affirment que les cellules d’un fœtus circulent dans le corps de la mère lors de la grossesse, et y restent jusqu’à « 27 ans » après l’accouchement.Ce phénomène, appelé « microchimérisme », jouerait même un rôle bénéfique pour réparer des tissus abîmés.Une mère garde-t-elle vraiment l’empreinte de chacun de ses enfants dans son corps ? Les Vérificateurs ont posé la question à la chercheuse de l’Inserm Nathalie Lambert.

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L’info passée au crible des Vérificateurs

Le temps défile, mais le lien, lui, reste intact. Sur le réseau X, des internautes ont affirmé ces derniers jours que des « cellules » d’un fœtus migrent dans l’organisme de leur mère, et y subsistent ensuite longtemps après la naissance (nouvelle fenêtre). « Des cellules du bébé traversent le placenta et s’installent dans le corps de la mère, son sang, ses os, son cœur, son cerveau, a écrit un compte X (nouvelle fenêtre) ces dernières semaines, un message visionné 2,3 millions de fois. Elles y restent des décennies, même après une perte. »

L’internaute évoque même une « piste fascinante » : ces cellules « semblent migrer vers les tissus abîmés de la maman pour aider à les réparer ». « Une mère porte une trace vivante de chaque enfant qu’elle a conçu », se réjouit-elle. « Les cellules du bébé continuent de vivre dans le corps de la mère pendant plus de 27 ans », a assuré un autre (nouvelle fenêtre), en espagnol cette fois. « On appelle cela le ‘microchimerisme’. (…) Au niveau cellulaire, l’enfant protège sa mère. » Mais un tel processus réparateur existe-t-il réellement ? 

Des cellules qui circulent bien à travers le placenta

Ce phénomène de « microchimérisme » est bien documenté par la science, et ce, depuis plusieurs décennies déjà : les cellules de l’enfant à naître se déplacent effectivement dans le corps de la mère. « On ne sait pas comment se fait précisément la traversée du placenta, mais on a constaté qu’il n’était pas aussi hermétique que ce que l’on pensait : les cellules peuvent aussi circuler », explique à TF1info Nathalie Lambert, directrice de l’Unité Inserm ARTHEMIS (ARTHritEs Microchimérisme et InflammationS), à Marseille.

On sait que ce passage de cellules peut avoir lieu dès le tout début de la grossesseNathalie Lambert, chercheuse Inserm

Comme l’affirment les internautes, ces cellules survivent bien dans le corps pendant « plusieurs décennies », confirme la chercheuse. Les messages citent notamment une étude publiée en 1996 (nouvelle fenêtre), qui avait montré la présence de cellules fœtales dans le sang de la mère jusqu’à 27 ans après l’accouchement. Mais si de nouveaux travaux étaient menés sur des personnes plus âgées, ils pourraient bien conclure à la rémanence de ces cellules plus longtemps encore. 

Par ailleurs, ces dernières se maintiennent bien même si la grossesse n’a pas été à terme, en raison d’une fausse couche (nouvelle fenêtre) ou même d’un avortement. « On sait que ce passage de cellules peut avoir lieu dès le tout début de la grossesse, dès les cinq premières semaines d’aménorrhée », explique Nathalie Lambert. 

De vraies chaînes générationnelles ?

En outre, ces cellules se retrouvent bien dans de nombreux organes listés par les internautes : cœur, foie, cerveau… « En réalité, on peut certainement affirmer qu’elles peuvent se retrouver dans tous les organes », résume la spécialiste. Tout en soulignant que cette concentration est minime, « de l’ordre de quelques cellules par million de cellules de l’hôte ». Ce qui vaut son nom au phénomène, « microchimérisme », qui renvoie aussi aux chimères, ces créatures mythologiques cumulant les traits de plusieurs animaux. 

Au-delà de ce transfert de cellules du bébé à la mère, des cellules maternelles migrent également vers l’enfant, lors de la grossesse. Si bien que chacun d’entre nous garde dans son organisme (nouvelle fenêtre) une « trace » de sa mère également… et même potentiellement de sa grand-mère. Lors d’une étude menée sur le sang (nouvelle fenêtre) contenu dans le cordon ombilical, Nathalie Lambert et son équipe ont ainsi découvert la présence de cellules grands-maternelles « dans 18% des cas ». 

« Il y a donc de fortes chances que certains d’entre nous fassent encore vivre des cellules de leur grand-mère dans leur organisme », explique la chercheuse. Dans le même ordre d’idées, des transferts de cellules pourraient avoir lieu d’une grossesse après l’autre, donc entre frères et sœurs. « Chez le dernier d’une fratrie, il peut y avoir un effet accumulatif de cellules », souligne-t-elle. 

Des effets concrets dans le cas de lésions…

La question est maintenant de savoir si ces transferts de cellules peuvent avoir des effets bénéfiques sur la santé de la mère. Comme l’affirment les internautes, ces cellules microchimériques peuvent bien réparer des tissus, selon certaines études. Des recherches menées par exemple par l’équipe du professeur français en dermatologie Selim Aractingi ont montré que des cellules fœtales ont été retrouvées au niveau de la cicatrice d’une césarienne (nouvelle fenêtre). Une étude publiée en 2023 (nouvelle fenêtre) a aussi montré que parmi des femmes souffrant d’une maladie génétique, la drépanocytose, celles qui avaient déjà eu un enfant présentaient moins de lésions aux jambes que celles qui n’en avaient pas. 

« Nous avons observé l’activité des cellules microchimériques qui migraient vers les zones lésées, ou des plaies cutanées dans le cas de notre équipe », a expliqué l’une des auteurs, Maria Sbeih, à la revue Polytechnique Insights (nouvelle fenêtre). Cette réparation s’opère « soit en sécrétant des molécules pro-cicatrisantes, soit en adoptant le phénotype des cellules du tissu endommagé », a détaillé celle qui était alors à l’époque chercheuse post-doctorante à l’institut Cochin. Une autre analyse (nouvelle fenêtre), américaine cette fois, a cette fois mis en lumière que « le transfert de cellules souches fœtales » intervenait dans le cas de lésions cardiaques. 

Leur rôle est également exploré dans le cas des maladies auto-immunes, dont les patients sont à 80% des femmes. Ces pathologies inflammatoires chroniques (nouvelle fenêtre) sont liées à un dérèglement du système immunitaire : des auto-anticorps s’attaquent alors aux protéines, composants de cellules, ou aux cellules de l’organisme lui-même. Nathalie Lambert se penche depuis des années sur le sujet, et s’est interrogée en particulier sur le rôle que pourrait jouer le microchimérisme dans le cas de polyarthrite rhumatoïde, qui touche les articulations. 

… et encore à explorer dans le cas de maladies auto-immunes

Lors d’expériences menées sur des souris, elle et son équipe ont démontré pour la première fois que les cellules microchimériques, qu’elles soient fœtales, maternelles et/ou gémellaires, peuvent produire des « autoanticorps » chez une femelle qui était jusqu’alors incapable d’en produire autrement. « Elles ne sont pas de simples spectatrices, elles sont capables de produire des protéines, qui ont ici un rôle très probable dans l’initiation de la maladie », insiste la chercheuse.

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Cette étude (nouvelle fenêtre), publiée en 2024, montre ainsi que le microchimérisme peut constituer un facteur de déclenchement d’une maladie auto-immune, parmi de nombreux autres. Dans ce cas précis, il peut donc jouer un rôle négatif, mais il reste à vérifier si des mécanismes similaires se mettent en place chez l’homme, lors de futurs travaux. « En général, le microchimérisme aide la santé des femmes, mais dans certains cas très précis de discussion génétique entre les sources microchimériques, cela peut déboucher sur un contexte d’auto-immunité. Comme un revers de la médaille », résume Nathalie Lambert. 

Jusqu’alors, on imaginait juste le patient. Maintenant, il faut connaître la génétique des parents, des enfants Nathalie Lambert, chercheuse Inserm

En bref, si le microchimérisme offre de vrais effets positifs sur la réparation de certains tissus, son rôle dans le déclenchement et le développement des maladies auto-immunes reste encore à explorer. Ces recherches offrent en tout cas la possibilité de mieux connaître le fonctionnement de ces cellules, un enseignement précieux. « Si on s’aperçoit que dans un certain contexte, elles jouent un rôle négatif, peut-être qu’il va falloir réfléchir à une manière de les éradiquer. Mais dans d’autres contextes, elles sont peut-être bénéfiques, et leur concentration devrait alors être augmentée », pointe la spécialiste. 

Quoi qu’il en soit, ces travaux invitent à repenser la manière dont la recherche médicale est menée. « Ils offrent de belles promesses. Jusqu’alors, on imaginait juste le patient. Maintenant, il faut connaître la génétique des parents, des enfants pour savoir comment tout cela est imbriqué », insiste la chercheuse. « Ce qui pourra probablement donner lieu à des thérapies différentes, plus personnalisées et innovantes. »

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Maëlane LOAËC