« Jésus, tu dois m’aider »
Son « conflit de conscience » qui ne cesse de grandir, il l’évoque constamment dans sa prière, demandant sans détour à Dieu de lui inspirer la juste attitude. Les mots qu’il écrit dans ses carnets sont très éloquents de sa personnalité. « Je voudrais que mon cœur soit prêt à ‘tout perdre’ si telle est ta volonté », lit-on à la date du 30 novembre 1989. « Jésus, tu dois m’aider. Ne me laisse rien entreprendre qui ne soit voulu par toi », note-t-il le 22 janvier 1990. « […] Jésus, c’est pour toi que je mène ce combat. Je ne crois pas que l’abdication me fasse peur. C’est ce que je laisse derrière moi comme division possible ; comme éclatement même », écrit-il encore le 27 janvier.
Au fil des années, le Roi ne cesse de consulter, et constitue un dossier reprenant les propositions de loi successives sur le sujet, note Vincent Dujardin. Dans son discours de Noël 1989, il rend public ses craintes, citant la déclaration des Droits de l’enfant des Nations unies, et insistant pour que la société fasse « un effort sérieux pour venir en aide efficacement aux femmes qui attendent un enfant et qui sont en difficulté ».
En 1990, à l’approche du vote de la loi dépénalisant l’avortement, la plupart de ses conseillers lui recommandent de la sanctionner. C’est le cas d’André Molitor, qui fut un de ses chefs de cabinet. Celui-ci fait primer l’éthique de responsabilité (qui enjoint le roi à signer) à l’éthique de conviction, et rappelle au roi qu’il a « juré fidélité et obéissance à la Constitution ». C’est aussi le cas de Pierre Harmel qui distinguera le registre de la foi et celui de la politique. Pierre Harmel évoque notamment le « bien public » qui impose que le gouvernement ne tombe pas et que la monarchie ne soit pas abolie, au risque de voir disparaître la Belgique.
Le primat de la conscience
« À côté des conséquences politiques de son geste, le Roi s’interroge beaucoup sur la dimension morale de sa décision », note Vincent Dujardin. Il se rend à Rome pour en parler au pape Jean-Paul II et au cardinal Ratzinger, le futur Benoît XVI. Le pape polonais ne lui aurait pas donné de conseil clair. Et c’est finalement seul que le roi a pris sa décision de ne pas signer la loi.
En 2008, le cardinal Danneels – qui déconseilla au roi de ne pas signer – résumera bien le cas de conscience qui se présentait. Baudouin pouvait penser son attitude de deux manières, notait le cardinal auprès de Vincent Dujardin. Sa signature pouvait être considérée comme un acte de notaire qui n’engageait pas sa conscience. Mais elle pouvait aussi être vue, au regard de sa foi, comme « une participation à un acte moralement irrecevable ». « Le Roi Baudouin n’a jamais accepté le décalage entre l’acte et la conscience personnelle. Il y a évidemment d’autres lois qu’il n’aimait pas, mais ici, il y avait quelque chose qui était en flagrante opposition avec sa conscience », concluait le cardinal.
Qui est Vincent Dujardin, auteur d’une enquête inédite sur le roi Baudouin ?
Notons que des pistes alternatives avaient été évoquées, comme celles de signer la loi et d’accompagner ce geste d’une lettre publique. Aux yeux de Baudouin cependant, résume Vincent Dujardin, « l’unité de la personne et de la fonction [de Roi] est soumise à la conscience morale personnelle ».
Le jour où la Belgique devint une république
Les archives consultées par Vincent Dujardin montrent avec certitude que le Premier ministre Wilfried Martens, contrairement à ce qu’il écrivit, « était au courant depuis deux mois que le roi rencontrait un sérieux problème de conscience ». C’est cependant ce même Wilfried Martens qui rendit « un grand service au pays et à la monarchie », évoque l’historien. Il refusa en effet le scénario « extrêmement fragile sur les plans politique et juridique » imaginé au Palais. Ce scénario allait dans le sens d’une modification en urgence de la Constitution et d’un article relatif à la sanction royale. En des jours d’une rare fébrilité, une autre solution fut imaginée par le cabinet du Premier : le Roi sera placé en impossibilité de régner deux jours durant, le temps que la loi soit votée.
« Lorsque la nouvelle est rendue publique, conclut Vincent Dujardin, les éditorialistes sont plus critiques que l’opinion publique quant à la situation ». Plusieurs sondages de l’époque en portent témoignage. Contrairement à ce que beaucoup pensaient, l’autorité morale du roi est sortie probablement renforcée de cet épisode. Néanmoins, Baudouin savait que l’épisode ne pourrait se reproduire.