Lors de votre entrée en fonction, vous aviez déclaré que l’objectif de l’Agence du Numérique – dont le rôle est, notamment, de mettre en œuvre la stratégie numérique du gouvernement wallon (Digital Wallonia) – était d’amplifier la dynamique de la transformation numérique de la Wallonie. Un an et demi plus tard, est-ce le cas ? Et quels sont les indicateurs qui le démontrent ?
Cette dynamique s’est clairement amplifiée, même si un an et demi, c’est court. Il y a eu le décret sur l’Agence du Numérique. C’est la première fois qu’il y a un décret sur l’Agence, ce qui est une réforme en soi. C’est un vrai premier marqueur, avec un statut, un mandat et des missions plus claires. Autre marqueur : la stratégie Digital Wallonia, qui a été revue pour la période 2025-2029. Là aussi, on peut parler de réforme.
Il s’agit plus d’une adaptation de la stratégie, mise en œuvre depuis 2015, que d’une véritable réforme…
La première version de Digital Wallonia, lancée en 2015, intégrait des objectifs et des indicateurs allant un peu dans tous les sens. Après un an, vu la rapidité à laquelle le numérique évolue, tout était déjà périmé. La nouvelle version 2025-2029 adoptée par le gouvernement wallon se concentre sur six priorités. (1) On a arrêté de vouloir courir tous les lièvres à la fois. Désormais, la Wallonie se concentre sur des plus gros projets et fait moins de saupoudrage. La Wallonie sait ce dans quoi elle veut investir, avec des priorités et des objectifs concrets alignés sur les objectifs européens (« Digital Decade »). Cela renforce la cohérence de la stratégie. Il y a aussi un focus important sur l’évaluation et l’impact. C’est une approche et un état d’esprit très différents de ce qui se faisait avant.
« Nous sommes en train de co-construire cinq à six grands projets sur lesquels on va pouvoir avancer et capitaliser. On le fait – et, là aussi, c’est nouveau – dans le cadre de partenariats public-privé. »
Sans nier l’importance de ce travail, cela ne dit rien de la transformation numérique, en particulier des entreprises, sur le terrain. N’y a-t-il pas eu, de ce point de vue, un essoufflement de la dynamique?
Je n’en ai pas le sentiment. Sauf à considérer qu’avoir travaillé sur le décret AdN et la stratégie Digital Wallonia aurait ralenti les choses. Nous continuons, au quotidien, avec les équipes de l’Agence et nos partenaires, à concrétiser des projets. Mais, là aussi, nous avons changé de méthode d’action. Pour préparer Digital Wallonia 2025-2029, nous avons consulté les acteurs de terrain. Une fois la stratégie finalisée et adoptée par le gouvernement, nous les avons à nouveau consultés pour savoir comment ils se positionnaient par rapport aux six priorités. Nous avons aujourd’hui reçu leurs réponses et nous sommes en train de co-construire cinq à six grands projets sur lesquels on va pouvoir avancer et capitaliser. On le fait – et, là aussi, c’est nouveau – dans le cadre de partenariats public-privé.
Au fil des années, l’Agence a noué de nombreux partenariats. Plus de 180, d’après le portail Digital Wallonia ! N’y a-t-il pas un risque de dispersion des moyens et de voir certains partenaires faire la même chose ?
Il y a quatre mots qui incarnent aujourd’hui le travail de l’Agence : la rationalisation, la lisibilité, la simplification et l’impact. Ce n’est pas parce que quelqu’un nous dit « Moi, je veux faire ça », qu’il va le faire ! Le mandat que nous a confié le gouvernement wallon nous permet, aujourd’hui, de choisir les meilleurs projets et les meilleurs partenaires en fonction des six priorités de Digital Wallonia.
Vous pouvez donner des exemples concrets ?
Le MIC (ex-Microsoft Innovation Center), à Mons, est un bon exemple de la nouvelle approche de l’Agence. C’est l’un des gros projets en matière d’intelligence artificielle (IA), avec l’implication de plusieurs partenaires privés. On va octroyer un financement pluriannuel au MIC, avec des objectifs clairs à atteindre en matière de formation à l’IA et de transformation des PME. On ne finance donc pas le MIC en tant que tel, mais le projet qu’il porte, projet qu’on a co-construit avec eux. Dans la nouvelle approche, on ne finance plus des structures mais des projets à impact. Par ailleurs, chaque année, l’AdN aura un rendez-vous avec ses partenaires pour voir si les indicateurs d’impact ont été atteints ou pas. Il s’agira de vérifier si l’investissement de la Région wallonne rapporte quelque chose, avec la faculté de modifier, d’amplifier ou d’arrêter le projet selon le résultat de l’évaluation.
Avez-vous fixé un nombre précis de projets à financer ?
Non. On préfère avoir un ou deux gros projets structurants par priorité que d’en avoir 5 ou 6 qui n’auront pas un réel effet transformateur sur la Wallonie.
« Nous sommes en discussion avec Mistral pour adresser, à travers l’IA, la question de la souveraineté technologique. C’est un enjeu à propos duquel l’AdN est de plus en plus sollicitée. »
On a assez peu entendu Pierre-Yves Jeholet, le ministre wallon du Numérique, sur l’IA ces derniers mois. Il a davantage été mobilisé par la réforme du Forem, les aides à l’emploi, la défense, la réindustrialisation…
C’est votre impression mais, pour être en contact permanent avec le cabinet Jeholet, je peux vous assurer que l’IA fait bien partie des priorités. Je vais vous donner trois exemples. Le premier : le dispositif Start IA pour les entreprises. Nous en sommes aujourd’hui à plus de 800 projets financés, avec un taux de satisfaction des entreprises de 95 % ! Deuxième exemple : WallonIA, projet coordonné par l’Agence du Numérique, cofinancé par l’Europe et basé sur un consortium de 12 partenaires. Il vise à accélérer la transformation numérique des entreprises manufacturières et de la construction, avec un focus sur l’IA et la cybersécurité. Les résultats que l’on obtient dans l’industrie sont vraiment très bons. Chaque année, la Belgique labellise des « Factories of the Future » et il y en a de plus en plus en Wallonie. Trois : nous sommes en discussion avec Mistral – start-up française d’intelligence artificielle qui ambitionne de devenir une alternative européenne aux géants américains comme OpenAI, Anthropic ou Google, NdlR – pour adresser, à travers l’IA, la question de la souveraineté technologique. C’est un enjeu à propos duquel l’AdN est de plus en plus sollicitée.
Le décret qui refonde l’AdN fixe cinq missions (2), dont l’une est la valorisation des données au service de l’économie. En quoi consiste cette mission, pratiquement ?
L’AdN a plusieurs grands chantiers sur la « data ». Certains sont déjà connus, comme la plateforme « Open Data », sur laquelle des jeux de données sont mis à la disposition des citoyens et des entreprises. Parmi les nouveaux chantiers, nous sommes en train de travailler sur l’interopérabilité des données entre partenaires publics. Il y a aussi un chantier sur les « data spaces ». Il s’agit d’espaces structurés et sécurisés conçus pour créer de nouveaux services à partir de données partagées. On travaille avec PwC pour construire l’infrastructure et une société flamande, Athumi, pour identifier des cas d’usage. On travaille aussi avec I-care. Cette société wallonne spécialisée dans la maintenance prédictive industrielle génère des dizaines de milliers de données à la seconde. Il ne s’agit évidemment pas d’avoir accès à leurs données, mais de voir dans quelle mesure on pourrait partager leur infrastructure.
(1) Les six priorités sont les suivantes : territoire connecté et intelligent, cybersécurité, intelligence artificielle, transformation et innovation numériques, compétences numériques et souveraineté des données.
(2) Coordination des initiatives numériques stratégiques, soutien opérationnel et stratégique au gouvernement, veille et prospective, recommandations stratégiques (notamment via la reprise des missions du Conseil du Numérique), structuration et valorisation des données au service du développement de l’économie wallonne.