LA SEMAINE DE LA CRITIQUE – Adapté de la bande dessinée d’AJ Dungo, ce film d’animation de Phuong Mai Nguyen a ouvert la 65e Semaine de la critique cannoise. Aussi planant que bouleversant.
Ce qui frappe dans In Waves, c’est le bruit du ressac. Puis le cri des mouettes qui perce la houle, et ces vagues puissantes qui s’écrasent par paquets sur les plages californiennes. Comme des petites virgules maritimes qui rythment la surface de l’océan, les surfeurs attendent la vague pour quelques secondes grisantes d’équilibre. Ils essuient des plongeons bouillonnant sous les flots, accompagnés de milliards de bulles d’air et de grains de sable.
Cet univers unique, et presque spirituel, était déjà fortement présent dans le roman graphique autobiographique originel d’AJ Dungo, surfeur et illustrateur américain, sorti en 2019 et qui entremêle plusieurs récits : l’histoire d’amour entre AJ et Kristen, celle plus large du surf à travers deux pionniers, Tom Blake et Duke Kahanamoku, mais aussi l’irruption du cancer qui débarque tel un tsunami tragique.
L’envie irrépressible de la réalisatrice franco-vietnamienne Phuong Mai Nguyen d’adapter en film d’animation est née d’une résonance intime avec l’œuvre. Touchée au plus profond d’elle-même par la façon dont l’auteur a su transformer une histoire très personnelle en un récit universel sur l’amour, la perte et l’amitié, elle s’attelle à cette adaptation sur grand écran comme portée par une vague d’émotion tant graphique que littéraire.
Pourtant, au départ, le surf est bien loin des préoccupations du jeune héros qui, lui, préfère les sensations planantes plus urbaines du skateboard entre copains. C’est en rencontrant Kristen dans une boîte de nuit que cet adolescent timide ressent le coup de foudre immédiat. Lui qui se méfie de la mer comme de la peste va plonger dans cette lame de fond amoureuse et forcer sa nature. Ce sera une épiphanie.
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Sobre et fluide
Au contact de sa dulcinée déesse du surf, AJ se mue petit à petit en surfeur, adoptant les codes et la philosophie de cette tribu qui l’accueille à bras ouverts. L’idylle est belle. Graphiquement, le film porte le spectateur avec une puissance sensorielle quasi planante, notamment grâce à une bande-son de Rob et Oklou. Quand il est soigné et poétique, le cinéma d’animation permet ce genre de prouesse émotionnelle. On pense parfois aux séquences aériennes orchestrées par Ugo Bienvenu dans Arco.
L’autre dimension plus sensible et dramatique, qui raconte l’irruption du cancer dans la vie des tourtereaux, est aussi traitée avec sensibilité et justesse. Élargissant l’univers visuel de la bande dessinée, en passant d’un graphisme noir et blanc à une approche plus colorée et plus sensorielle, In Waves aborde les rivages plus douloureux et mélancoliques de la maladie, du deuil, le tout couplé au souvenir et à la façon dont le surf devient pour le héros une sorte de refuge maïeutique, presque une manière spirituelle de poursuivre son existence. Alternant entre l’intime et l’historique, entre la perte d’un être aimé et la transmission d’une culture, le film séduit par son rythme berçant.
À l’image d’une planche de surf qui trouve son chemin dans une vague en roulement, ce long-métrage sobre et fluide ne sombre jamais dans le pathos et offre des sensations aussi douces que fortes. On en ressort le sourire aux lèvres et la larme à l’œil.
La note du Figaro : 3/4