« Je ne pensais jamais décrocher une Palme d’or. C’était une sorte de rêve, comme faire de la danse du ventre ou participer au saut en hauteur aux JO. Ce serait génial mais on sait que ça n’arrivera jamais et on finit par abandonner l’idée. Et, puis, normalement, il faut faire un bon film pour recevoir une Palme », sourit le cinéaste de 64 ans.
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Veste de velours brune, chemise bordeaux, vieilles baskets noires, cheveux en bataille, Peter Jackson a répondu avec entrain aux questions du journaliste français Didier Allouch, qui a brossé une riche carrière, qui a débuté ici sur la Croisette en 1987 avec Bad Taste. Un petit film d’horreur ultra-gore semi-amateur qui fera sensation au Marché du film. « Beaucoup de films présentés au marché ne se vendent pas vraiment. J’aurais pu retourner en Nouvelle-Zélande et reprendre mon métier de photograveur. Mais je suis venu à Cannes photograveur et j’en suis revenu réalisateur », se souvient Jackson. Qui raconte sa première expérience cannoise, quand il est allé retirer son accréditation au Palais des Festivals : « Un type m’a jeté dehors car je portais un short ! Mais, hier soir, ça va, j’avais un smoking… »

Ce mercredi matin, le Festival de Cannes proposait un « rendez-Vous » avec Peter Jackson, au Théâtre Debussy du Palais des Festivals. ©AFP or licensorsLe déclic grâce à King Kong
Le virus du cinéma a frappé Peter Jackson très jeune, quand, à huit, neuf ans, il regardait la télé avec ses parents. « Je suis tombé amoureux de ces films qui permettaient d’échapper à la réalité : des films de science-fiction, d’horreur… Un vendredi soir, j’ai vu King Kong et ça a vraiment changé ma vie. C’est là que je me suis dit que je voulais faire des films. Mes parents avaient une caméra Super-8. J’ai commencé à faire des films de deux minutes, des petits clips… Et j’ai grandi avec cette passion », confie celui qui, enfant, a réalisé un remake en Super-8 du film de Merian C. Cooper et Ernest B. Schoedsack de 1933. Avant d’en proposer une nouvelle version en 2005, avec Naomi Watts, Jack Black et Adrien Brody. Jackson regrette que Fay Wray, l’héroïne du film original, soit morte juste avant de pouvoir tourner la scène finale disant, comme en 1933, que « c’est la beauté qui a tué le monstre »…
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Un vendredi soir, j’ai vu King Kong à la télé et ça a vraiment changé ma vie.
Après Les Feebles, film de marionnettes tourné en 1989, Jackson revient au genre avec Braindead en 1992, avant de signer le magnifique Créatures célestes. Transposition à l’écran d’un fait divers néo-zélandais des années 1955, ce film qui oscille entre réalité et univers fantasmagorique dans la tête d’une adolescente tueuse révéla Kate Winslet, épatante dans son premier rôle à l’écran.

Peter Jackson, aux côtés d’Adrien Brody et Jack Black sur le tournage de « King Kong » en 2004. ©Universal PicturesL’aventure en Terre du Milieu
En 1996, Peter Jackson et sa femme Fran Walsh imaginent Fantômes contre fantômes, comédie fantastique avec Michael J. Fox. Pour ce faire, il fonde Weta Digital, une boîte spécialisée dans les effets spéciaux numériques. C’est elle qui est à l’origine du Seigneur des anneaux. « Lorsqu’on a fini le film, on ne voulait pas se séparer de cette infrastructure, de tous ces spécialistes qu’on avait embauchés. On s’est demandé : quel film faire pour faire perdurer cette entreprise ? », explique le cinéaste.
Après avoir tourné autour de différents scénarios originaux, Jackson choisit finalement d’acquérir les droits, grâce à Miramax d’Harvey Weinstein, de la trilogie d’heroic fantasy publiée par Tolkien en 1954-55. Une adaptation que Stanley Kubrick jugeait impossible quand les Beatles (auxquels Jackson a consacré son dernier film, le passionnant documentaire d’archives Get Back pour Disney + en 2021) sont venus lui proposer en 1968 alors qu’il sortait de 2001, Odyssée de l’espace, de réaliser Le Seigneur des anneaux avec eux…
« Get Back », le doc qui fait plonger dans l’intimité créative des Beatles
Sorti entre 2001 et 2003, Le Seigneur des anneaux (dont le dernier volet, Le Retour du Roi a raflé treize oscars, dont celui du meilleur film) restera pour Peter Jackson l’œuvre de sa vie. « Je ne suis pas certain que je referai jamais un film qui connaisse un tel succès commercial. C’est agréable de voir que certains films rencontrent leur public et restent dans l’histoire du cinéma. Je suis vraiment très fier de ces films. Mais ça fait une vingtaine d’années que je ne les ai pas vus », lâche le réalisateur. Qui avoue s’être lancé dans cette incroyable aventure (268 jours de tournage !) avec « un peu de naïveté ». « C’est pour ça qu’on n’a pas eu peur et qu’on s’est dit qu’on pouvait le faire. On ne savait pas à quel point ce serait difficile, sinon on ne l’aurait probablement pas fait… »

Peter Jackson, aux côtés d’Orlando Bloom dans le rôle de l’elfe Legolas, sur le tournage du « Seigneur des anneaux ». ©New LineUn nouveau Tintin
S’il se dit fier de ses films, le Néo-Zélandais ne manque pas d’autodérision pour parler de la trilogie du Hobbit qui suivit, que Guillermo Del Toro aurait dû réaliser, avant qu’il ne reprenne le flambeau. Sortie entre 2012 et 2014, celle-ci n’a pas créé le même engouement que Le Seigneur des anneaux. « J’étais en Angleterre il y a quelques années et j’avais commandé un livre sur Amazon, raconte-t-il. Quand le livreur arrive avec le paquet, il me dit : ‘Ah vous êtes le type qui a fait Le Seigneur des anneaux. C’est génial ! Mais vous auriez dû aussi réaliser The Hobbit, parce que ces trois films n’étaient vraiment pas bons…’ Je me suis contenté de baisser la tête… »
« Le Seigneur des anneaux » : Aller sans retour pour la Terre du Milieu
L’aventure en Terre du Milieu n’est pas terminée pour Peter Jackson, qui produit actuellement The Hunt For Gollum d’Andy Serkis (qui avait incarné Gollum grâce à la technologie de la capture de mouvement dans les deux trilogies), sur un scénario de Fran Walsh et Philippa Boyens et prévu pour l’année prochain. « Le film est centré sur l’histoire personnelle de Gollum, sur sa psychologie, sa dépendance… Andy connaît ce personnage intimement. Il était le mieux placé pour faire ce film. Je suis là pour aider mais je n’interfère pas. Je lui laisse le plus de liberté possible… »
Au public cannois, Peter Jackson a enfin confirmé travailler sur un nouveau film, une suite aux aventures de… Tintin. « L’idée de base, c’est que Steven Spielberg réalise le premier film et moi le second mais je ne le sentais pas. J’avais l’impression que j’aurais été trop maladroit. Avec Fran, j’ai donc commencé à imaginer un autre scénario pour Tintin. Avant de venir ici, j’étais d’ailleurs en train d’écrire à l’hôtel. C’est donc bien réel. Le projet est en cours », a confié le cinéaste, sous un tonnerre d’applaudissements…

Lundi soir, Peter Jackson avait mis un smoking pour monter les marches du Festival de Cannes. En 1987, il s’était fait jeté du Palais car il portait… un short. ©AFP or licensors