Dans le cadre, on lit les prénoms « Louise » et « Marie » sous la photo de Léa. Explication ? À l’époque, Louise-Marie était un hameau de Maarkedal, commune flamande près d’Audenarde. Ce serait là, à Louise-Marie, que Léa Moreau aurait été « fusillée » en 1918.

Dans un établissement aux Pays-Bas, De Walrus, pend un cadre avec les photos de 42 soldats tués pendant la Première Guerre mondiale. Au milieu, la photo d’une certaine Léa Moreau, une date : 14-3-1918, et l’inscription : « fusillée ». ©D.R.
L’archiviste d’Audenarde, Stijn Lybeert, avait une idée : les archives paroissiales de Maarkedal. Les curés, en effet, ont beaucoup écrit en 14-18.
Acte de naissance
À Colfontaine, l’échevin de la Culture Francis Collette n’est pas moins curieux et passionné d’histoire. Habitant la commune depuis toujours, lui non plus n’avait jamais entendu parler de Léa Moreau. À Colfontaine, cependant, le service population – grand merci à lui ! – mettait la main sur l’acte de naissance de Léa, et c’était émouvant de l’avoir sous les yeux : « Léa Lydie Moreau » est « née le 23 mars 1898 à 9 h le matin », de « Louis Moreau, 24 ans, houilleur, et Léa Pichuèque, 21 ans ». Lorsqu’elle est « fusillée » le 14 mars 1918, elle n’avait pas 20 ans. Qu’allait-elle faire en Flandre, à 65 km de Pâturages. Et surtout, si près du front ?
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Dans un établissement aux Pays-Bas, De Walrus, pend un cadre avec les photos de 42 soldats tués pendant la Première Guerre mondiale. Au milieu, la photo d’une certaine Léa Moreau, une date : 14-3-1918, et l’inscription : « fusillée ». ©D.R.11 novembre à Colfontaine
L’enquête continuait. Nous sommes maintenant le 11 novembre 2025, il est 11 h au Monument aux Morts de Colfontaine. La veille, un premier article dans la DH décrivant ce cadre pendu à un mur aux Pays-Bas, n’a pas échappé à l’échevin Collette.
Alors qu’il rend hommage aux victimes militaires et civiles de 14-18, Francis Collette cite le nom de Léa Moreau qu’il ajoute à la liste, pour la première fois depuis cent ans.
Il se passe alors que quelqu’un dans le public – Alain – fait le rapprochement avec un copain à lui : David Moreau. Serait-il de la famille ? ! Immédiatement contacté, David accourt.
L’homme de 53 ans se remémore qu’étant enfant, on parlait effectivement, à table, d’une arrière-grand-tante tuée par les Allemands. Il n’en savait pas plus mais Louis, son grand-père, peut-être ? Très âgé mais toujours vivant,
Louis Moreau, 92 ans, allait-il pouvoir aider…
L’assassin
Retour à Audenarde où Stijn Lybeert apporte les tout derniers éléments. Ceux-ci tiennent en une phrase : « Léa Moreau a été abattue d’un coup de fusil tiré sans sommation, à bout portant, par le commandant de la gendarmerie de Schorisse ».
Schorisse : un autre hameau de Maarkedal ! Tout se tient.
En 14-18, c’est un certain Omer Capiau qui commandait la brigade de gendarmerie locale. Un gendarme belge aurait-il tué Léa d’une balle en plein front ?
Nouvelles recherches et nouvelle réponse de Stijn Lybeer : Omer Capiau n’y est pour rien. Mais bien le commandant de la feldgendarmerie (la police d’occupation allemande) de Schorisse, un certain Pamphe. Ce serait ce Pamphe qui, « sans sommation », aurait tiré un coup de « revolver » à « bout portant » dans « le front de Léa », la tuant « sur le coup ».
Or Pamphe est un patronyme peu répandu en Allemagne. Celui-là n’a pas été jugé après-guerre, ni par la justice belge, ni par l’allemande.
L’enquête partait d’un cadre aux murs d’un établissement dans le nord des Pays-Bas. Un bon siècle après, David Moreau, l’arrière-petit-neveu, nous conduit à la sépulture de la jeune fille en photo au milieu des soldats. Léa repose tout simplement au cimetière de Pâturages, à droite de l’entrée, le long du mur. Et l’on retrouvait, sur la pierre tombale, la même photo, celle du cadre.
Il restait à rencontrer Louis Moreau, le neveu de Léa. Quand, avec Francis Collette, nous sonnons à sa porte, un dimanche matin, il était trop tard. Louis venait de décéder six semaines plus tôt.
Il fallait survivre
Voici comment on peut reconstituer l’histoire. Nous sommes le 15 mars 1918, un vendredi. Les Allemands sont nerveux. Dans trois jours, ils déclencheront l’Opération Kaiserschlacht visant à séparer les armées britannique et française sur le front de Picardie. Léa, bien sûr, l’ignore. Il fallait survivre. C’était la guerre, on avait faim. Elle, elle était venue à pied, cherchant de la nourriture. On appelait cela : marché noir. Et Pamphe l’a tuée.
Aujourd’hui, l’échevin Collette envisage d’aller rechercher aux Pays-Bas ce cadre dont la place n’est pas là-bas, mais à la maison communale de Colfontaine.