Tracey Emin ne tait rien de ses souffrances, en particulier sur son corps de femme (viol à 13 ans, avortement, jusqu’à un cancer très invasif à la vessie en 2020). Mais aujourd’hui malgré le cancer et l’âge, elle croit plus que jamais en l’art et intitule son exposition A Second Life, et explique avoir voulu en faire « une véritable célébration de la vie. »

Portrait of Tracey Emin at Tate Modern 2026.Portrait of Tracey Emin at Tate Modern 2026.Portrait of Tracey Emin at Tate Modern 2026. ©Photo Tate (Yili Liu)

Tracey Emin garde une réputation sulfureuse due à ses débuts fracassants. Née à Londres en 1963, mais élevée à Margate. Un père, Envar Emin, chypriote turc dont elle découvrira plus tard qu’il menait une double vie familiale avec deux foyers. Violée à 13 ans, deux avortements. Mais aussi une formation artistique au Maidstone college of Art et au Royal College of Art de Londres.

Tracey Emin : « Sans l’art, je serais morte »

Toute cette jeunesse faite de malheurs, d’excès et de joies fait la trame de ses premières œuvres. Rarement, une artiste a, à ce point, mêlé sa vie et son œuvre dans un travail autobiographique et intime sans concession. Sur son adolescence qui fut une dérive où dominent la sexualité crue mais aussi les désirs universels, son désir de bonheur.

Le grand public l’a découverte en 1997 quand elle exposait avec les YBA (Young British Artists) à la célèbre exposition Sensation de Charles Saatchi, en compagnie d’artistes comme Damien Hirst et les frères Chapman.

My BedTracey Emin My Bed 1998Tracey Emin My Bed 1998Tracey Emin My Bed 1998 © Tracey Emin. Photo credit Courtesy The Saatchi Gallery, London Photograph by Prudence C

Elle fit scandale en étant sélectionnée en 1999 pour le prestigieux Turner Prize avec My Bed : son vrai lit qu’elle n’avait quasi-pas quitté pendant plusieurs jours d’une profonde crise physique et psychique, laissant les draps froissés, des sous-vêtements sales, des détritus témoins d’une consommation excessive de cigarettes, alcool et sexe. L’œuvre appartient à la Tate Britain et est montrée à l’exposition. On y retrouve aussi sa performance des débuts quand elle s’enferma nue dans une pièce à Stockholm pendant trois semaines pour peindre. On montre aussi un film très émouvant de 1996, sur un avortement qui a mal tourné. Dans celui-ci elle évoque le refus de maternité et la misogynie qui y est associée.

Après le temps des scandales, est venu celui de la reconnaissance. Des expos partout, décorée par la Reine, choisie pour occuper le pavillon britannique à la Biennale de Venise en 2007, devenue membre de la Royal Academy of Arts.

Tracey Emin, The End of Love 2024Tracey Emin, The End of Love 2024Tracey Emin, The End of Love 2024 © Tracey Emin. Tate.

Ses œuvres alors, au premier regard, plus apaisées, gardent néanmoins toujours cette tension humaine et ce pouvoir d’émotion par lesquels elle rejoint ces artistes qu’elle admire comme Schiele, Munch, Bacon, Louise Bourgeois, Rodin et même Rogier van der Weyden, dit-elle.

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En Angleterre, elle est devenue une vraie vedette. Elle exposait aussi au Leopold Museum à Vienne aux côtés des Schiele comme à Oslo aux côtés de Munch. La galerie Xavier Hufkens l’a sans cesse soutenue et exposée.

Grande dessinatrice

Ses œuvres – broderies, néons, vidéos, installations, peintures, sculptures parfois monumentales dont une très grande déposée devant la Tate face à la Tamise — racontent encore ses cris, son besoin d’amour.

Elle transcende la maladie, la mort, en œuvres fortes, montrant la puissance de l’art. Si ses œuvres récentes donnent cette impression de douce mélancolie, avec les couleurs roses qui dominent, les souvenirs et les rêves, les figures esquissées et très sensuelles contrastent cependant avec la dureté des sentiments évoqués. Car ce sont toujours des corps féminins nus, seuls, parfois juste esquissés en quelques traits, mêlés à des taches de couleurs, des éclaboussures, des lignes, des hommes peints comme des figures noires.

Tracey Emin, I am The Last of my Kind 2019Tracey Emin, I am The Last of my Kind 2019Tracey Emin, I am The Last of my Kind 2019 © Tracey Emin

On reste frappé par son talent formidable de dessinatrice et comment, elle fait de ses derniers tableaux, malgré le cancer qui la frappe, une invitation irrépressible à la vie et à la joie.

Si ses peintures et dessins sont parfois presque abstraits, rappelant Cy Twombly ou Joan Mitchell, ils évoquent toujours les émotions de sa vie et la force de ce travail est qu’en creusant ses propres émotions, elle nous touche encore davantage car c’est la condition humaine qu’elle évoque ainsi avec sa beauté et sa douleur.

L’art est-il alors pour elle, une manière de survivre ? Sa réponse fusait lorsque nous l’avions rencontrée en 2017 : « Sans l’art, je serais déjà morte ».

Tracey Emin, Tate Modern, Londres, jusqu’au 31 août